Edward Gibbon ne croyait guère aux reliques, et c’est pourtant à elles qu’il compara un bronze antique pour en défendre l’authenticité. Dans une note du chapitre XVII de son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, il observe que les gardiens des reliques les plus saintes se réjouiraient de pouvoir produire une chaîne de témoignages pareille à celle qu’on peut alléguer pour la colonne serpentine de l’hippodrome de Constantinople, des historiens grecs et byzantins jusqu’aux voyageurs européens. La pointe visait les reliquaires. Elle engageait aussi l’historien sur un objet que personne, de son vivant, n’avait vu en entier, puisque le bas de la colonne dormait sous les remblais de l’At Meydanı, la place aux chevaux des Ottomans, avec les inscriptions qui devaient un jour confirmer ou ruiner son pari.
« Ceux-ci ont fait la guerre »
Le récit d’origine tient en une phrase d’Hérodote. Après la bataille de Platées, en 479 avant notre ère, les Grecs rassemblent le butin pris dans le camp de Mardonios et en prélèvent une dîme pour le dieu de Delphes, avec laquelle ils consacrent, raconte-t-il au livre IX des Histoires (IX, 81), le trépied d’or posé sur le serpent de bronze à trois têtes, tout près de l’autel. Deux autres dîmes paient un Zeus de bronze de dix coudées à Olympie et un Poséidon de sept coudées à l’Isthme. On lit souvent que le bronze de la colonne provenait des armes perses fondues. Hérodote ne le dit pas, et l’idée reste une déduction moderne, plausible, sans appui dans son texte.
L’offrande a d’abord porté une autre dédicace. Thucydide rapporte au livre I de son Histoire de la guerre du Péloponnèse (I, 132) que le régent spartiate Pausanias, qui commandait les Grecs à Platées, avait fait graver de sa propre initiative un distique où il se présentait comme le chef des Hellènes, vainqueur de l’armée des Mèdes, consacrant ce monument à Phoibos. Les Lacédémoniens l’effacèrent aussitôt et firent inscrire à sa place les noms des cités qui avaient abattu le barbare et consacré l’offrande. Le plaidoyer Contre Nééra, transmis sous le nom de Démosthène (LIX, 97-98), raconte l’affaire autrement. Selon lui, ce sont les Platéens qui auraient attaqué Sparte devant le conseil amphictionique, qui administrait le sanctuaire, en réclamant mille talents, et contraint les Lacédémoniens à remplacer le distique. Diodore de Sicile, au Iᵉʳ siècle avant notre ère, cite encore une troisième dédicace en vers, adressée aux sauveurs de la vaste Grèce qui avaient délivré les cités de la servitude (XI, 33), que l’on prête à Simonide sans preuve décisive. La liste, elle, existe. Gravée à même le bronze, elle s’ouvre sur la treizième spire en partant du bas par une formule de trois mots, « ceux-ci ont fait la guerre », puis égrène trente et un noms jusqu’à la troisième spire : Lacédémoniens, Athéniens, Corinthiens, Tégéates, Sicyoniens, Éginètes, Mégariens, Épidauriens. Les Téniens y figurent, comme Hérodote l’avait signalé (VIII, 82), pour un navire passé du côté grec à la veille de Salamine, et Plutarque compte lui aussi trente et une cités dans la Vie de Thémistocle (20). Les épigraphistes publient le texte sous le numéro 31 de la Sylloge de Dittenberger et sous le numéro 27 du recueil de Meiggs et Lewis. Les lettres sont tracées si grossièrement qu’on a pu y voir un ajout étranger au projet du bronzier.
Le sens de la substitution divise. L’opinion commune suit le plaidoyer attribué à Démosthène. Pausanias aurait voulu glorifier Sparte, les alliés s’en seraient offusqués, et la liste ferait de la colonne le premier monument d’une mémoire panhellénique de la guerre, placée au-dessus des prétentions de chaque cité. David Yates a retourné l’argument dans une communication à la Society for Classical Studies. Le distique, observe-t-il, ne nomme même pas Sparte et range tous les combattants sous un seul mot, les Hellènes, tandis que la liste découpe ce collectif en Lacédémoniens, Athéniens, Corinthiens et le reste. Si l’on suit Thucydide, c’est la vision panhellénique d’un aristocrate devenu trop puissant que ses concitoyens auraient corrigée au profit des cités, Sparte en tête. La lecture commune garde pour elle le témoignage explicite du plaidoyer, et un fait matériel, puisque la liste réunit bel et bien trente et une cités sur un même bronze, au plus près de l’autel du dieu.
Les chefs phocidiens n’ont laissé que le bronze
Au IIᵉ siècle de notre ère, le voyageur Pausanias, homonyme du régent, voit encore le serpent de bronze à Delphes. Les Grecs, écrit-il au livre X de sa Description de la Grèce (X, 13, 9), avaient consacré en commun un trépied d’or posé sur un serpent de bronze, et les chefs phocidiens n’avaient pas laissé l’or comme ils avaient laissé le bronze. Le métal précieux avait été fondu au milieu du IVᵉ siècle avant notre ère, pendant la troisième guerre sacrée, quand les Phocidiens occupèrent le sanctuaire et puisèrent dans ses trésors.
On ignore à quoi ressemblait l’ensemble. Didier Laroche a résumé en 1989 l’alternative que laisse le texte d’Hérodote. Ou bien les trois têtes portaient les pieds d’un trépied de taille modeste, juché à six mètres au moins, ou bien la colonne servait de support central sous la cuve, et le trépied lui-même mesurait alors environ huit mètres. Le choix dépasse l’architecture. Comme Hérodote et Pausanias disent le trépied en or, sa taille commande l’estimation du butin pris dans le camp de Mardonios, dont il représentait la dîme.
La base pose un second problème. On a longtemps rattaché à l’offrande une grande base circulaire à degrés, restaurée devant le temple d’Apollon. Pierre Amandry, dans son étude des trépieds de Delphes en 1987, puis Laroche l’ont attribuée au trépied des Crotoniates, une offrande voisine qui imitait celle de Platées et que Laroche a publiée avec Anne Jacquemin en 1990. Laroche propose à la place un fragment de calcaire dont la cavité courbe correspond, autant qu’on peut la calculer, à la spire la plus basse de la colonne. Une objection tient pourtant toujours. Ce fragment se trouve plus bas sur la Voie sacrée, hors du mur qui fermait l’enclos du temple, alors qu’Hérodote place l’offrande tout près de l’autel. Le Guide de Delphes de Jean-François Bommelaer enregistre le monument sous le numéro 407. Depuis 2015, une réplique en bronze, tirée d’un moulage réalisé en 1980 sur l’original d’Istanbul, se dresse près de la base avec une plaque explicative.
On préférera parler ici de colonne serpentine plutôt que de trépied de Platées, puisque le trépied est précisément la partie qui manque depuis le IVᵉ siècle avant notre ère.
Eusèbe, Sozomène, Zosime
Aucun texte ne raconte le départ de Delphes. Eusèbe de Césarée, mort peu après Constantin, écrit dans la Vie de Constantin (III, 54) que l’empereur fit exposer dans les lieux publics de sa ville les statues de bronze des temples, pour que les passants méprisent ce que l’Antiquité avait adoré, et que les trépieds delphiques furent déposés dans l’hippodrome. Il parle de trépieds au pluriel et ne distingue pas celui de Platées. Socrate le Scolastique reprend la formule au siècle suivant dans son Histoire ecclésiastique (I, 16). Sozomène, son contemporain plus jeune, est le premier à désigner l’offrande consacrée par Pausanias et les cités grecques après leur victoire (Histoire ecclésiastique, II, 5), dans une phrase qu’une faute de copiste a brouillée en changeant le mot « tout » en nom du dieu Pan, erreur que Pierre Gilles relevait déjà en 1561. Zosime, à la fin du Vᵉ siècle, croit savoir dans son Histoire nouvelle que le trépied portait l’image même d’Apollon (II, 31), et Thomas Madden en a conclu que l’historien païen ignorait à la fois l’aspect et l’emplacement du monument dont il parlait.
La date oscille entre 324, quand la victoire de Chrysopolis sur Licinius laisse Constantin seul maître de l’Empire, et le 11 mai 330, jour de la dédicace de la ville. Les motifs se disputent davantage. Eusèbe y voit une leçon contre l’idolâtrie, ce qui convient à l’auteur d’un éloge chrétien. Madden lit dans le choix d’une offrande à Apollon la marque d’un empereur resté attaché au Soleil invaincu, que les Romains rapprochaient d’Apollon, et souligne que la colonne se trouvait presque en face de la loge impériale, la kathisma, à égale distance des emplacements réservés aux deux obélisques qui n’étaient pas encore arrivés d’Égypte. Paul Stephenson, dans la biographie qu’il a consacrée au monument en 2016, lie l’installation à Chrysopolis et va jusqu’à proposer que les constellations serpentines visibles avant cette bataille, comme elles l’avaient été avant Platées, aient pesé sur le choix. Sarah Bassett a répondu dans son compte rendu que ces constellations se voient tous les ans à la fin de l’été, saison des deux batailles.
Une partie de la recherche doute même que la colonne ait été dressée dans l’hippodrome dès Constantin. En 1927, la fouille britannique conduite par Stanley Casson la trouve mal ancrée dans l’argile naturelle et conclut à une mise en place tardive. J. P. A. van der Vin, d’après les récits de voyageurs, la date du début de l’époque des Paléologues, et Albrecht Berger envisage un déplacement après 1261. Leur meilleur argument est un silence. Après Sozomène et Zosime, aucune description claire de la colonne n’apparaît avant les pèlerins russes des années 1390. Madden répond que les mêmes auteurs taisent l’arc de Théodose, l’un des plus grands du monde romain, que les visiteurs ne voyaient la spina que de loin, depuis les gradins, au milieu d’une foule de bronzes, et qu’un pèlerin arabe, al-Harawi, passé entre 1160 et 1174, y signale une colonne de bronze coulée d’un seul jet, qu’il propose d’identifier à la colonne serpentine. Rudolf Stichel et Stephenson tiennent aujourd’hui le transfert constantinien pour le plus probable. Raymond Janin et Gilbert Dagron, dans leurs grands livres sur la ville, l’admettaient déjà sans discuter l’hypothèse adverse, ce que Madden relevait en passant.
Une fistule de plomb au nom d’un éparque
En 1855, Charles Newton fait dégager le pied de la colonne et découvre une conduite d’eau. L’année suivante, on retire de l’intérieur du bronze un morceau de fistule, le tuyau de plomb des réseaux d’eau romains, qui porte en grec le titre d’un patrice, éparque de la ville, dont le nom manque. La colonne avait donc servi de fontaine, et Paul Stephenson a consacré en 2016 un chapitre entier à cet usage. Pour la date, chacun a suivi ses propres indices. Otto Frick songeait au règne de Valens (364-378), grand bâtisseur d’adductions d’eau. P. A. Dethier et A. D. Mordtmann reconnaissaient dans l’éparque Proclus, celui qui fit dresser l’obélisque de Théodose. Casson, qui ignorait le tuyau, jugeait la conduite trop peu antique et renvoyait l’aménagement à la fin de Byzance. George Majeska l’enfermait entre 1403, quand l’ambassadeur castillan Ruy González de Clavijo décrit la colonne sans parler d’eau, et 1420, quand le Florentin Cristoforo Buondelmonti la dit fontaine. Madden a montré que Buondelmonti n’avait rien vu couler. On lui avait raconté qu’aux jours des tournois l’eau, le vin et le lait sortaient des trois têtes, et l’Andalou Pero Tafur, en 1437, entendit la même histoire de son guide, le futur empereur Constantin XI, en ajoutant que personne ne s’en souvenait. Madden en déduit que la fontaine coulait peut-être encore en 1204, et que les croisés, qui fondirent en monnaie la plupart des bronzes de l’hippodrome selon la complainte de Nicétas Choniatès, épargnèrent la colonne parce qu’elle abreuvait les cavaliers sans qu’ils aient à descendre de selle. L’hypothèse est ingénieuse, et aucune source ne la confirme.
Le talisman vient plus tard. Andrew Griebeler date des années 1390 le moment où la colonne commence à passer pour une protection contre les serpents et leurs morsures. Les premiers témoins sont des voyageurs russes. L’Anonyme apprend vers 1390 qu’elle tourne trois fois par an, Ignace de Smolensk qu’elle est remplie de venin, et Alexandre le Clerc que Léon le Sage y a enfermé ce poison. Clavijo entend en octobre 1403 qu’un empereur l’a enchantée pour délivrer la ville d’une plaie de serpents, et le diacre Zosime, vers 1420, qu’elle guérit celui qui la touche après une morsure, à condition d’avoir été mordu dans les murs. Le passage souvent cité de Hārūn ibn Yaḥyā, à Constantinople en 911-913, décrit quatre serpents de laiton qui se mordent la queue, et les spécialistes s’accordent à ne pas y reconnaître la colonne. Avant 1204, selon Madden, la protection contre les serpents revenait à un groupe voisin, un aigle de bronze tenant un serpent.
20 octobre 1700
La première mutilation se date mal. V. L. Ménage a cru lire dans une histoire ottomane de Kemal Pashazade, rédigée vers 1512, qu’une mâchoire était déjà tombée. Madden y voit un ajout tardif au manuscrit, et ses témoins font bloc. La miniature de Matrakçı Nasuh, en 1537, montre trois gueules intactes, Pierre Gilles ne signale aucun dommage en 1547, Hans Dernschwam décrit les trois têtes complètes en 1554, et le premier à noter la mâchoire inférieure manquante est Philippe du Fresne-Canaye, en 1573, qui accuse Soliman. Un dessinateur allemand anonyme la représente brisée l’année suivante, dans un album aujourd’hui conservé à Trinity College, à Cambridge. Le coup de masse de Mehmed II, peint dans le Hünername vers 1584 et repris par Gibbon, est une légende née après coup, et Giovanni Maria Angiolello rapporte au contraire que le Conquérant fit abattre un mûrier qui menaçait la colonne. Madden pense plutôt à un accident de djérid, ce jeu de cavaliers qui se lançaient de lourds bâtons de chêne sur la place.
Logé près de la colonne de Constantin en 1555, l’ambassadeur des Habsbourg Ogier Ghiselin de Busbecq notait qu’on trouvait parfois au réveil un serpent enroulé autour de son chapeau, et il faisait combattre serpents et belettes pour se distraire.
Le Nusretname, chronique ottomane tenue au jour le jour, rapporte qu’au soir du 20 octobre 1700, à l’heure de la prière, les trois serpents de bronze de l’hippodrome, debout depuis mille cinq cents ans, se brisèrent ensemble au cou et tombèrent sans avoir été frappés, puisqu’il n’y avait personne à proximité, avec un bruit pareil à celui d’un homme vigoureux qui abat des arbres. Ménage en concluait que les têtes étaient simplement tombées et que les Polonais étaient disculpés. Les Polonais, parce que l’ambassade de Stanislas Lesinski, arrivée en avril pour régler la ratification de la paix de Karlowitz, défilait avec six cents hommes vêtus de cottes de mailles prises aux Turcs tués ou capturés devant Vienne en 1683 et logeait dans le palais d’Ibrahim Pacha, en face de la colonne. Le Français Aubry de La Motraye écrit que les deux têtes qui restaient furent cassées et emportées par une nuit noire, sans que les Turcs y prêtent plus d’attention qu’à la mort d’un renégat polonais que l’ambassadeur avait fait décapiter quelques mois plus tôt. L’Anglais Edmund Chishull note le 17 avril 1701 que des gens de la suite de l’ambassadeur ont brisé le monument. Madden objecte qu’un bronze fatigué qui cède ne produit pas des coups répétés de bûcheron, et que la partie haute avait disparu au matin.
Les deux récits ne s’accordent même pas sur le nombre de têtes.
Sous le niveau de la place
En 1848, pendant la restauration de Sainte-Sophie dirigée par l’architecte Gaspare Fossati, on retrouve près de l’église la mâchoire supérieure de l’une des têtes. Elle est exposée aux musées archéologiques d’Istanbul, où un petit trou percé dans le palais marque l’attache de la langue. Madden juge, d’après La Motraye et Tournefort, que cette tête avait été détachée avant la nuit de 1700. La miniature du Surname de 1582 ne montrait que quinze spires. Les autres ne réapparaissent qu’avec la fouille de Newton, et la liste des cités se lit dès 1856, ce qui, écrivait Ménage en 1964, donnait raison à la note de Gibbon.
La colonne mesure aujourd’hui 5,35 mètres, brisée en haut comme en bas. Elle compte vingt-neuf spires et a été coulée creuse, d’une seule pièce selon Arif Müfid Mansel, sans que Dethier ait pu trouver en 1856 la moindre trace de jonction entre deux moitiés. Elle se dresse au fond d’une fosse, plusieurs mètres sous le niveau de la place, toujours entourée du mur et de la grille de fer posés lors de la fouille de 1855, et le site a été en 2016 le lieu d’un attentat.
Sur le sort des têtes perdues, Ménage s’en tenait au métal fatigué que décrit la chronique ottomane, tandis que Madden, qui tient la suite polonaise pour responsable, pensait que la partie haute avait été emportée en Pologne ou, plus probablement, vendue à un collectionneur sur le marché des antiquités dérobées, très actif à Istanbul au XVIIIᵉ siècle, et il écrivait en 1992 qu’il ne fallait pas désespérer de voir ce bronze reparaître un jour.
Pour aller plus loin
La colonne se lit avec la bataille de Platées et la figure du régent Pausanias, dont Thucydide raconte la disgrâce, ainsi qu’avec la troisième guerre sacrée, qui vida les trésors de Delphes. À Constantinople, elle rejoint l’histoire de l’hippodrome et de ses obélisques, et celle des statues antiques que les Byzantins tenaient pour des talismans.
Sur une grande place d’Istanbul, au fond d’un trou entouré d’une grille, se dresse un tronc de bronze sombre. Il est formé de trois serpents enroulés les uns autour des autres, et leurs têtes ont disparu. Les Grecs l’ont fabriqué dans l’Antiquité pour remercier un dieu d’une victoire. On sait d’où il vient, mais une bonne partie de son histoire fait encore débat.
Un cadeau pour Apollon
En 479 avant notre ère, les cités grecques s’unissent et battent une grande armée perse à Platées, au centre de la Grèce. Après la bataille, elles mettent de côté une partie du butin pour le dieu Apollon. Avec cette part, elles font faire un chaudron en or posé sur trois pieds. On appelle ce genre d’objet un trépied.
Le chaudron d’or reposait sur le bronze aux trois serpents. L’ensemble se dressait à Delphes, le grand sanctuaire d’Apollon, tout près de l’autel. On répète souvent que ce bronze venait des armes perses, fondues après la victoire. L’historien grec qui raconte la scène ne dit rien de tel.
Le général qui commandait les Grecs était un Spartiate nommé Pausanias. Il fit graver sur l’offrande deux vers à sa propre gloire. Les Spartiates les effacèrent aussitôt. À leur place, on grava sur les serpents les noms des cités qui avaient combattu. Trente et une cités y figurent, sous une courte formule, « ceux-ci ont fait la guerre ».
Ce geste se lit de deux façons. Pour la plupart des spécialistes, les autres Grecs n’ont pas supporté qu’un seul homme prenne toute la gloire. Un chercheur remarque pourtant que les vers de Pausanias parlaient des Grecs tous ensemble. La liste, elle, remet chaque cité à sa place, Sparte en tête. Les deux lectures ont encore leurs défenseurs.
L’or fondu, le bronze en voyage
Le chaudron d’or n’a pas duré. Au IVᵉ siècle avant notre ère, pendant une guerre, un peuple voisin occupe le sanctuaire et fait fondre l’or. Les serpents de bronze restent debout. Un voyageur grec les voit encore à Delphes bien des siècles plus tard.
L’empereur romain Constantin se fait ensuite bâtir une nouvelle capitale au bord du Bosphore, Constantinople. Pour l’embellir, il fait venir des statues de tout l’Empire, et le bronze aux serpents en fait partie. On l’installe dans l’hippodrome, la grande piste des courses de chars.
Aucun texte ne raconte ce voyage. Un évêque de l’époque parle seulement de trépieds venus de Delphes et posés sur cette piste. Selon lui, l’empereur voulait faire mépriser les anciens dieux. D’autres historiens pensent qu’il voulait plutôt rappeler une victoire, ou honorer le Soleil, que les Romains rapprochaient d’Apollon.
Certains spécialistes doutent même que le bronze ait été dressé là dès Constantin. Pendant des siècles, en effet, presque aucun visiteur ne le décrit clairement. Ceux qui défendent l’époque de Constantin répondent que les visiteurs regardaient la piste de loin, au milieu de dizaines d’autres bronzes.
Une fontaine, puis un remède
Le bronze sert ensuite de fontaine. On l’a compris bien plus tard, grâce à un morceau de tuyau en plomb retrouvé à l’intérieur. Personne ne sait à quelle date l’eau y a coulé. Des voyageurs racontaient que l’eau, le vin et le lait sortaient jadis des trois têtes. L’un d’eux ajoutait que personne ne s’en souvenait.
À la fin du Moyen Âge, les habitants voient autre chose dans ces serpents. Ils croient que le bronze éloigne les serpents de la ville et guérit leurs morsures. On raconte même qu’il est rempli de venin. Un objet qui protège ainsi par magie s’appelle un talisman.
La nuit des têtes perdues
Sous les sultans ottomans, une des têtes perd sa mâchoire du bas. Une légende accuse le sultan qui avait conquis la ville d’un coup de masse. Les dessins et les récits de l’époque montrent pourtant que la mâchoire est tombée plus tard, au XVIᵉ siècle.
Le soir du 20 octobre 1700, les têtes disparaissent à leur tour. Une chronique ottomane affirme qu’elles sont tombées toutes seules, sans que personne y touche. Elle décrit pourtant un bruit d’homme qui abat des arbres. Cette année-là, une ambassade polonaise logeait juste en face. Deux voyageurs européens accusent ses membres d’avoir brisé le bronze, et les spécialistes restent partagés.
Des ouvriers retrouvent en 1848, près de Sainte-Sophie, la mâchoire du haut de l’une des têtes. On peut la voir aux musées archéologiques d’Istanbul, où un petit trou marque encore l’attache de la langue.
La version complète raconte la plainte des Platéens qui réclamaient mille talents à Sparte, et la querelle sur la vraie base du monument à Delphes.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Colonne serpentine, bronze coulé creux, h. conservée 5,35 m, 29 spires, liste des trente et une cités sous l’en-tête « ceux-ci ont fait la guerre » (Syll.³ 31 ; Meiggs-Lewis 27) – Istanbul, place Sultanahmet, ancien hippodrome, in situ [traduction de l’inscription ML 27, California State University, Northridge](https://www.csun.edu/~hcfll004/Post-Persian-Wars.html
- Mâchoire supérieure de l’une des têtes, bronze, découverte en 1848 près de Sainte-Sophie lors des travaux de Gaspare Fossati – Musées archéologiques d’Istanbul [notice de l’Encyclopaedia Romana, University of Chicago](https://penelope.uchicago.edu/encyclopaedia_romana/circusmaximus/serpentine.html
- Réplique en bronze de la colonne, d’après un moulage de 1980, installée en 2015 près de la base du monument (n° 407 du Guide de Delphes) – sanctuaire d’Apollon, Delphes [« The Serpent Column at Delphi », Encyclopaedia Romana](https://penelope.uchicago.edu/encyclopaedia_romana/circusmaximus/delphi.html
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Sources primaires (suite)
- Hérodote, Histoires, IX, 81 (dîme du butin et trépied sur le serpent à trois têtes) et VIII, 82 (les Téniens sur le trépied) [trad. A. D. Godley, Perseids](https://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0016/tlg001/perseus-eng2/9.81.1-9.81.2
- Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 132, 2-3 (distique de Pausanias effacé et remplacé par les noms des cités) [trad. R. Crawley, Perseids](https://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0003/tlg001/perseus-eng6/1.132.1-1.132.5
- [Démosthène], Contre Nééra (LIX), 97-98 (plainte des Platéens devant les Amphictions) [Perseus Digital Library](https://atlas.perseus.tufts.edu/library/passage/urn:cts:greekLit:tlg0014.tlg059.perseus-eng2:97/text
- Pausanias, Description de la Grèce, X, 13, 9 (l’or emporté par les chefs phocidiens, le bronze conservé) [trad. W. H. S. Jones, Perseids](https://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0525/tlg001/perseus-eng2/10.13.9-10.14.6
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XI, 33, 2, et Plutarque, Vie de Thémistocle, 20 cités d’après l’[Encyclopaedia Romana](https://penelope.uchicago.edu/encyclopaedia_romana/circusmaximus/serpentine.html
- Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin, III, 54 (les trépieds delphiques déposés dans l’hippodrome) [Bibliothek der Kirchenväter, université de Fribourg](https://bkv.unifr.ch/works/cpg-3496-1/versions/the-life-of-the-blessed-emperor-constantine/divisions/184
- Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, I, 16 ; Sozomène, Histoire ecclésiastique, II, 5 ; Zosime, Histoire nouvelle, II, 31 ; Nicétas Choniatès, De signis ; Pierre Gilles, De topographia Constantinopoleos, 1561 cités d’après Madden 1992 et l’[Encyclopaedia Romana](https://penelope.uchicago.edu/encyclopaedia_romana/circusmaximus/serpentine.html
- Récits de voyageurs, de Hārūn ibn Yaḥyā (911-913) et al-Harawi (1160-1174) aux pèlerins russes des années 1390, à Ruy González de Clavijo (1403), Cristoforo Buondelmonti (vers 1420), Pero Tafur (1437), Hans Dernschwam (1554), Ogier Ghiselin de Busbecq (1555), Philippe du Fresne-Canaye (1573), Aubry de La Motraye (Travels, Londres, 1723, I, 205-206) et Edmund Chishull (Travels in Turkey, Londres, 1747, p. 40-41) cités d’après Madden 1992 et Griebeler 2020
- Sources ottomanes et italiennes : Kemal Pashazade (vers 1512), miniature de Matrakçı Nasuh (1537), Hünername (vers 1584, bibliothèque du palais de Topkapı), Surname de 1582, Giovanni Maria Angiolello, et Nusretname, entrée du 20 octobre 1700 cités d’après Ménage 1964, Madden 1992 et l’Encyclopaedia Romana
- Album de dessins d’un artiste allemand anonyme, Constantinople, 1574, colonne aux trois têtes dont une sans mâchoire inférieure – Trinity College, Cambridge, ms. O.17,2, f. 6 cité d’après Madden 1992
Bibliographie
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- Otto Frick, « Das plataeische Weihgeschenk zu Konstantinopel », Jahrbücher für classische Philologie, Supplementband 3, 1857-1860 cité d’après Madden 1992
- P. A. Dethier et A. D. Mordtmann, « Epigraphik von Byzantion und Constantinopolis », Denkschriften der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften, Phil.-hist. Klasse 13, Vienne, 1864 cité d’après Madden 1992
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Sources en ligne
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- [« The Serpent Column at Delphi », James Grout]( Encyclopaedia Romana, University of Chicagohttps://penelope.uchicago.edu/encyclopaedia_romana/circusmaximus/delphi.html
- [Compte rendu de P. Stephenson, The Serpent Column, par Sarah Bassett, BMCR 2017,01,43]( Bryn Mawr Classical Reviewhttps://bmcr.brynmawr.edu/2017/2017.01.43
- [« Pausanias, the Serpent Column, and the Persian-War Tradition », David Yates]( Society for Classical Studieshttps://classicalstudies.org/pausanias-serpent-column-and-persian-war-tradition
- [« III. Panhellenic Monuments of the Persian Wars in General », William Custis West III, Greek Public Monuments of the Persian Wars]( Center for Hellenic Studies, Harvard Universityhttps://chs.harvard.edu/chapter/william-custis-west-iii-greek-public-monuments-of-the-persian-wars-iii-panhellenic-monuments-of-the-persian-wars-in-general/
- [« Delphes (ville ancienne) -- Trépied de Platées »]( IdRef, Agence bibliographique de l’enseignement supérieurhttps://www.idref.fr/196136024






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