Halicarnassien dans les manuscrits, Thourien chez Aristote
La première phrase de son livre donne un nom et une cité. Tous les manuscrits médiévaux portent « Hérodote d’Halicarnasse ». Aristote, qui cite ce même début dans la Rhétorique (III, 9, 1409a), écrit « Hérodote de Thourioi ». La variante est ancienne et aucun comptage de copies ne la départage, puisque toute la tradition conservée descend d’exemplaires très postérieurs à Aristote.
D’Halicarnasse, on sait qu’elle est dorienne de fondation, carienne de voisinage, et sujette de la Perse depuis la conquête de la Lydie. Hérodote y naît sujet du Grand Roi. La Souda, lexique byzantin compilé au Xᵉ siècle, lui donne un père nommé Lyxès, une mère nommée Dryo, un frère, Théodoros, et un parent, le poète épique Panyassis. La même notice le fait exiler à Samos sous le tyran Lygdamis, revenir, participer au renversement de ce tyran, quitter la ville devant l’hostilité de ses concitoyens, puis partir pour Thourioi, où il serait mort et enterré sur la place publique, avec une variante qui le fait mourir à Pella, en Macédoine. Quinze siècles séparent cette notice de son objet. Deux de ses éléments tiennent pourtant devant des documents indépendants, les noms de Lyxès et de Panyassis étant cariens, et Lygdamis ayant laissé une pierre.
Cette pierre est une loi d’Halicarnasse sur les biens contestés, votée par les Halicarnassiens et les Salmakitiens avec Lygdamis, et datée par l’écriture du second quart du Vᵉ siècle. Elle limite à dix-huit mois le délai pour revendiquer une terre ou une maison devant les juges, et elle renvoie à la mémoire d’officiers appelés mnémons pour trancher les litiges. Elle est conservée au British Museum sous le numéro 1868,1025,1.
La date de naissance, en revanche, ne repose sur aucun document. Elle vient d’un calcul d’Apollodore d’Athènes, chronographe du IIᵉ siècle av. J.-C., transmis par la compilatrice Pamphila et cité par Aulu-Gelle, selon lequel Hérodote avait cinquante-trois ans au début de la guerre du Péloponnèse. Apollodore plaçait l’apogée d’un auteur à sa quarantième année et la faisait coïncider avec un événement daté, ici la fondation de Thourioi. Quarante ôtés de 444 donnent 484, cinquante-trois ôtés de 431 donnent la même chose. Le chiffre est cohérent parce qu’il est construit.
Les actes qui rendent la vie conséquente sont peu nombreux et de nature inégale. Il voyage, et son livre en porte la trace sous forme de notations de témoin, un objet vu, un prêtre interrogé, une distance parcourue en tant de jours. Le livre II tout entier sort de l’Égypte. Vers 444 ou 443, Athènes envoie des colons refonder sur le site de Sybaris la cité de Thourioi, sous la conduite des oikistes Lampon et Xénocritos, avec Hippodamos de Milet pour en tracer le plan, et Hérodote est du nombre, ce qui expliquerait la variante du proème. Enfin il écrit, en ionien, une enquête sur les guerres médiques qui remonte jusqu’à Crésus et s’achève sur le siège de Sestos, en 479-478.
Le mot qu’il emploie pour désigner son travail, historiè, signifie enquête et non récit du passé. Au livre II, 99, il distingue ce qu’il a vu, ce qu’il a compris par raisonnement et ce qu’il tient d’autrui, et il annonce que la suite du développement égyptien viendra des discours des prêtres. Cette déclaration de méthode est le seul texte où il expose comment il travaille, et elle porte sur un pays où la recherche moderne a le plus durement contrôlé ses dires.
La mort n’est datée par rien. Les repères viennent du texte lui-même, qui mentionne des faits de 430 en VII, 137, suppose connue la mort d’Artaxerxès Iᵉʳ survenue en 424 en VI, 98, et parle en IX, 73 de Décélie comme d’un lieu encore épargné par les Spartiates, ce qui situe la rédaction de ce passage avant 413. Aucun de ces trois indices ne donne une année de décès, et les trois tombeaux que l’Antiquité lui prête, à Thourioi, à Pella et à Athènes, se contredisent.
Il faut maintenant prendre une à une les sources de cette biographie, regarder qui les a écrites et à quelle distance, voir ce que les pierres d’Halicarnasse et l’épigraphie perse permettent de vérifier dans son livre, et suivre la façon dont sa réputation a été fabriquée, d’abord contre lui.





