La bataille de Qadesh, le plus grand choc de chars de l’Antiquité
En 1274 av. J.-C., Ramsès II tombe dans un piège hittite sous les murs de Qadesh. Récit d’une bataille que le pharaon a transformée en légende.

Fin septembre 480 avant notre ère. Depuis une colline du mont Aigaléos, assis sur un trône qu’on lui a dressé face à la mer, Xerxès, Grand Roi de Perse, regarde sa flotte entrer dans le détroit de Salamine. Derrière lui, Athènes fume encore : ses soldats ont incendié l’Acropole quelques jours plus tôt. Devant lui, coincées entre l’île et la côte de l’Attique, les trières grecques semblent prises au piège. Avant la nuit, c’est sa propre flotte qui sera brisée. La bataille de Salamine vient de commencer.
Pour comprendre Salamine, il faut revenir quelques semaines en arrière. En août 480, le passage des Thermopyles tombe malgré le sacrifice de Léonidas et de ses hoplites. La route de l’Attique est ouverte. Rien, sur terre, ne peut plus arrêter l’armée perse avant l’isthme de Corinthe.
Les Athéniens prennent alors une décision presque impensable : abandonner leur ville. Femmes, enfants et vieillards sont évacués vers Trézène, Égine et Salamine ; les hommes en âge de combattre embarquent sur les trières, ces navires de guerre à trois rangs de rameurs. La réplique moderne l’Olympias, mise à l’eau au Pirée en 1987, mesure environ 37 mètres de long ; les spécialistes situent la trière classique dans une fourchette de 35 à 38 mètres, coque étroite, éperon de bronze à la proue. Une inscription retrouvée à Trézène, le fameux « décret de Thémistocle », estampée par l’archéologue américain Michael Jameson en 1959 et publiée en 1960, détaille une évacuation organisée, décidée par vote. Son authenticité fait débat, on y reviendra, mais Hérodote confirme l’essentiel : Athènes, en septembre 480, existe surtout sur l’eau.
Cette flotte n’est pas née du hasard. Quelques années plus tôt, en 483 ou 482, Thémistocle a convaincu ses concitoyens d’investir le produit des mines d’argent du Laurion dans la construction de deux cents trières, au lieu de le distribuer aux citoyens. Hérodote (VII, 144) présente ce choix comme le fondement de la puissance navale athénienne. Sans lui, pas de Salamine possible.
Dans le camp grec, réfugié à Salamine, on se dispute. Les Péloponnésiens, Corinthiens en tête, veulent replier la flotte vers l’isthme pour défendre leurs propres cités. Thémistocle, lui, sait que la flotte grecque, moins nombreuse et moins rapide, n’a aucune chance en pleine mer. Dans un détroit étroit, en revanche, le nombre perse devient un handicap.
C’est ici qu’Hérodote (VIII, 75) place l’épisode le plus célèbre de l’affaire. Thémistocle envoie de nuit Sicinnos, précepteur de ses enfants, porter un message à Xerxès : les Grecs sont divisés, ils s’apprêtent à fuir, il suffit de bloquer les issues du détroit pour les prendre tous. Xerxès mord à l’hameçon. Sa flotte passe la nuit à la rame pour verrouiller les passes, et ses équipages arrivent fatigués au matin. Les Grecs, eux, n’ont plus le choix : il faudra se battre là, dans le goulet.
L’anecdote est-elle trop belle ? Certains historiens la soupçonnent d’avoir été enjolivée après coup pour grandir Thémistocle. Mais Eschyle, qui combat probablement à Salamine, met déjà en scène dans « Les Perses » un homme venu de chez les Grecs annoncer à Xerxès la fuite imminente de la flotte. Huit ans seulement après les faits, devant un public d’anciens combattants, difficile d’inventer un tel détail.
On possède sur Salamine un document rare dans l’histoire militaire antique : le récit d’un contemporain qui a pu combattre, mis en scène au théâtre. En 472, Eschyle fait jouer « Les Perses », tragédie qui raconte la bataille du point de vue des vaincus, par la bouche d’un messager rentré en Perse. Le texte donne même le cri de guerre grec : « Ô fils des Grecs, allez ! Délivrez la patrie, délivrez vos enfants, vos femmes, les sanctuaires des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux ! »
Le déroulement se reconstitue à partir d’Eschyle et d’Hérodote (VIII, 84-96). À l’aube, la flotte perse s’engage dans le détroit. Les Grecs feignent d’abord de reculer, attirant l’ennemi plus profondément dans le goulet. Puis les trières font volte-face. Dans cet espace resserré, les navires perses, trop nombreux, se gênent, s’éperonnent entre eux, ne peuvent ni manœuvrer ni reculer, car les lignes arrière continuent d’avancer. Le combat naval antique se joue à l’éperon et à l’abordage : les coques éventrées, les équipages jetés à l’eau. Beaucoup de marins perses, note Hérodote, ne savaient pas nager.
Un épisode a frappé les Anciens : Artémise, reine d’Halicarnasse et alliée de Xerxès, poursuivie par une trière athénienne, éperonne un navire de son propre camp pour se faire passer pour grecque et s’échapper. Xerxès, croyant qu’elle vient de couler un ennemi, aurait lancé : « Mes hommes sont devenus des femmes, et mes femmes des hommes » (Hérodote, VIII, 88).
Et c’est là que l’affaire se complique. Eschyle attribue à Xerxès 1 207 navires, chiffre repris par Hérodote. Côté grec, Hérodote compte 378 trières, dont 180 athéniennes, même si la somme des contingents qu’il détaille tombe un peu en dessous. Or les historiens modernes doutent fortement du total perse : 1 207 est peut-être un chiffre théorique, celui de la flotte au départ, avant les lourdes pertes des tempêtes et de la bataille de l’Artémision. Beaucoup de spécialistes ramènent la flotte perse effectivement engagée à Salamine à quelques centaines de navires, souvent estimée entre 600 et 800. L’ordre de grandeur reste discuté, faute de source perse : tout ce qu’on sait vient du camp des vainqueurs.
Même prudence pour le décret de Trézène. Découvert par Jameson et publié en 1960 dans la revue Hesperia, il est gravé sur une stèle du IIIe siècle avant notre ère, soit près de deux siècles après les faits. Copie d’un décret authentique de 480, reconstruction patriotique tardive ou texte recomposé au IVe siècle ? Les positions s’affrontent depuis la publication, et le dossier n’est pas clos. Certaines formules de l’inscription paraissent anachroniques pour le début du Ve siècle ; d’autres détails collent au récit d’Hérodote.
Au soir de la bataille, la flotte perse a perdu, selon les estimations anciennes, plusieurs centaines de navires, bien plus que du côté grec ; là encore, les chiffres exacts échappent. Mais l’effet stratégique, lui, est net. Sans maîtrise de la mer, Xerxès ne peut plus ravitailler son immense armée ni protéger les ponts de bateaux jetés sur l’Hellespont, son chemin de retour vers l’Asie. Le Grand Roi rentre en Asie avec le gros de ses troupes, laissant son général Mardonios hiverner en Grèce avec un corps d’armée réduit.
L’année suivante, en 479, la victoire terrestre de Platées, remportée par la coalition grecque sous commandement spartiate, achève de repousser l’invasion. Salamine n’a donc pas terminé la guerre. Elle en a inversé la logique : après septembre 480, les Perses ne pouvaient plus gagner rapidement, et le temps jouait pour les Grecs. Athènes en tire une leçon durable. Sa flotte devient l’instrument de sa puissance, bientôt le cœur de la ligue de Délos, puis d’un empire maritime. Les rameurs de trières, citoyens pauvres qui n’avaient pas les moyens de s’équiper en hoplites, gagnent avec la victoire un poids politique nouveau : plusieurs historiens ont vu dans Salamine un moteur de la démocratie athénienne du Ve siècle, même si le lien direct reste débattu.
Reste un objet, conservé au Musée épigraphique d’Athènes : la stèle de Trézène, ce bloc de pierre où l’on lit, deux siècles après les faits, l’ordre de confier la ville à Athéna et d’embarquer. Authentique ou reconstruite, elle dit une chose sûre : pour les Grecs des générations suivantes, tout, ce jour-là, s’était joué sur l’eau.
La bataille des Thermopyles éclaire le contexte immédiat de Salamine, tout comme la première guerre médique et la victoire de Marathon en 490. Sur le vainqueur du détroit, l’ostracisme puis l’exil de Thémistocle offrent une suite presque tragique, racontée par Thucydide et Plutarque.
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En 1274 av. J.-C., Ramsès II tombe dans un piège hittite sous les murs de Qadesh. Récit d’une bataille que le pharaon a transformée en légende.