Deux chevaliers de la quatrième croisade ont décrit le même campement, sur l’île de Saint-Nicolas au bord de la lagune de Venise, pendant l’été 1202, et leurs chiffres ne concordent pas. Geoffroy de Villehardouin, qui avait lui-même négocié le contrat avec Venise, parle de navires commandés pour 4 500 chevaliers et 20 000 sergents à pied. Robert de Clari, petit chevalier picard venu avec Pierre d’Amiens, prête au doge un reproche bâti sur 4 000 chevaliers et 100 000 hommes de pied, dont il ne serait arrivé qu’un millier de chevaliers et cinquante ou soixante mille piétons. Le récit de Clari ne survit que dans un manuscrit conservé à Copenhague, et celui de Villehardouin a été dicté des années plus tard par un homme devenu entre-temps maréchal de Romanie, l’empire latin né de cette campagne.
Quatre marcs par cheval, deux par homme
Le contrat date du carême 1201. Les six envoyés des barons obtiennent du doge Enrico Dandolo des huissiers, ces navires ouverts à l’arrière par une porte où l’on embarque les chevaux, pour 4 500 bêtes et 9 000 écuyers, d’autres vaisseaux pour 4 500 chevaliers et 20 000 sergents, et des vivres pour neuf mois. Le tarif est de quatre marcs par cheval et deux par homme. Villehardouin fait le total aux paragraphes 21 et 22 de sa chronique, dans la numérotation de Natalis de Wailly, et arrive à 85 000 marcs. Venise ajoute cinquante galères armées, à condition de recevoir la moitié de toute conquête faite sur terre ou sur mer tant que durera l’association (§ 23).
La destination ne figure pas dans l’accord rendu public. Au paragraphe 30, Villehardouin rapporte qu’on décide en conseil d’aller à « Babylone », c’est-à-dire au Caire, parce que c’est là qu’on peut faire le plus de mal aux Turcs, tandis qu’on annonce aux pèlerins un passage outre-mer sans autre précision. Le rendez-vous est fixé à la Saint-Jean 1202. L’acte officiel, imprimé au XVIIIᵉ siècle dans les Rerum Italicarum Scriptores de Muratori, donne la Saint-Pierre-et-Saint-Paul, cinq jours plus tard. Des deux dates, la seconde mérite la préférence, parce qu’elle vient de l’acte et non d’un souvenir dicté après coup.
À l’été 1202, l’armée réunie près de Venise est très en dessous du compte, et Villehardouin désigne ceux qu’il tient pour responsables, les croisés partis vers l’Orient par d’autres ports. Clari raconte la collecte aux chapitres XI et XII. Chaque chevalier verse quatre marcs, autant pour son cheval, chaque écuyer deux, les plus pauvres un seul, et il manque encore 50 000 marcs ; une seconde quête et des emprunts auprès de ceux qu’on croit riches ramènent la dette à 36 000. Dandolo propose alors d’attendre que l’armée le paie sur sa part des premières conquêtes, et les croisés, soulagés, illuminent le camp de chandelles fixées au bout de leurs lances.
Aucun rôle des présents n’a survécu. Les effectifs que l’on attribue aujourd’hui à l’armée du Lido se déduisent des sommes versées et du tarif par tête, et ce sont des ordres de grandeur, puisque les deux seuls témoins qui chiffrent l’armée attendue ne s’accordent même pas sur ce qui avait été commandé.
L’abbé des Vaux-de-Cernay se lève
Partie de la lagune au début d’octobre 1202, la flotte s’arrête devant Zara, port de la côte dalmate passé sous l’autorité du roi de Hongrie. D’après Clari (chapitre XIII), seuls les chefs savaient que le doge voulait y hiverner et châtier une ville qui avait causé grand tort aux Vénitiens. Le lendemain de la Saint-Martin, le 12 novembre, des envoyés de la ville viennent à la tente du doge offrir de se rendre, vies sauves (§ 80).
Pendant que Dandolo consulte les barons, ceux que Villehardouin appelle le parti qui voulait disperser l’armée vont trouver les envoyés et leur assurent que les pèlerins n’attaqueront pas, et Robert de Boves va le répéter au pied des murs (§ 81).
Les Zaratins repartent sans rien signer.
Quand les barons reviennent à la tente pour conclure, l’abbé cistercien des Vaux-de-Cernay se lève et défend, au nom du pape, d’attaquer une ville de chrétiens quand on est pèlerin (§ 83). Le doge rappelle aux comtes la promesse qu’ils lui ont faite. Ils répondent qu’ils seraient déshonorés s’ils ne l’aidaient pas, et s’engagent malgré ceux qui veulent l’empêcher (§ 84). Après la reddition, Dandolo propose de partager la ville en deux moitiés pour l’hivernage, l’une aux Vénitiens, l’autre aux croisés (§ 86).
Vu de la tente des barons, l’affaire relève de la parole jurée. Ils ont promis leur aide, la dette court toujours, et sans les navires vénitiens il n’y a plus de croisade du tout. Innocent III en juge autrement. Il avait interdit par lettre toute attaque contre des chrétiens, et la prise de Zara vaut l’excommunication à l’armée entière. Les lettres du registre pontifical, traduites par Alfred Andrea, montrent ensuite un pape qui absout les croisés francs venus implorer son pardon et maintient les Vénitiens hors de l’Église. Une partie de l’armée, refusant d’aller plus loin dans cette voie, gagne la Syrie par ses propres moyens.
Le beau-frère de Philippe de Souabe
Pendant l’hiver dalmate, l’armée fait ses comptes et constate qu’elle n’a plus de quoi atteindre l’Égypte. Au chapitre XVII de Clari, le doge observe que la Grèce est riche et qu’il suffirait d’un motif honorable pour s’y ravitailler. Boniface de Montferrat, chef de l’armée depuis la mort du comte Thibaut de Champagne, raconte alors qu’il a vu à Noël, à la cour de Philippe de Souabe, un jeune homme beau-frère de ce roi, fils de l’empereur Isaac II Ange que son propre frère a détrôné et aveuglé. Ce jeune homme, Alexis, est l’héritier légitime, et qui l’aurait avec soi pourrait entrer en Grèce.
Les envoyés de Philippe arrivent à Zara peu après, et Villehardouin rapporte leur offre aux paragraphes 91 à 93 avec une exactitude de notaire. Si l’armée rend au jeune Alexis son héritage, il placera tout l’empire de Romanie, nom que les Occidentaux donnent à Byzance, sous l’obéissance de Rome, versera 200 000 marcs d’argent, nourrira l’armée entière, petits et grands, ira lui-même en Égypte ou y enverra 10 000 hommes à ses frais pendant un an, et entretiendra jusqu’à sa mort 500 chevaliers en Terre sainte. La discussion coupe l’armée en deux, et le clergé avec elle. L’abbé des Vaux et les siens refusent de combattre des chrétiens et veulent gagner la Syrie ; l’abbé de Loos, cistercien lui aussi, prêche au contraire que c’est le meilleur moyen de recouvrer la Terre sainte (§ 95-97). L’argument des partisans relève du bon sens militaire de l’époque, et Villehardouin le rapporte sans le commenter, la Terre sainte se reprendra par l’Égypte ou par la Grèce, et l’échec de ceux qui sont partis par d’autres ports montre assez qu’en Syrie, seuls, on ne fera rien. Boniface, Baudouin de Flandre, Louis de Blois et Hugues de Saint-Pol vont finalement au logis du doge et concluent par serments et chartes scellées. Au paragraphe 99, Villehardouin ajoute un détail qu’il aurait pu taire. Douze Français seulement ont juré, et l’on n’a pas pu en trouver davantage.
La flotte quitte Zara en avril 1203. Le 17 juillet, devant Constantinople, l’assaut des Vénitiens par la mer et des Francs par la terre décide l’usurpateur Alexis III à fuir, et Isaac II retrouve son trône, avec son fils couronné à ses côtés au mois d’août. Clari fait les comptes au chapitre LVI. Le jeune empereur verse 100 000 marcs ; la moitié revient aux Vénitiens en vertu du partage, 36 000 marcs pris sur les 50 000 restants soldent enfin la dette des navires, et les 14 000 derniers remboursent ceux qui avaient avancé l’argent du passage, de sorte que la dette contractée à Venise, celle des 36 000 marcs du Lido, finit payée avec de l’argent byzantin.
Ensuite les versements cessent. Vers la fin de 1203, Conon de Béthune vient défier les deux empereurs dans leur palais des Blachernes, devant leur cour, et les Grecs s’indignent qu’on ose défier un empereur dans sa propre salle (§ 212-215). Chez Clari (chapitre LIX), Dandolo traite Alexis de misérable gamin tiré de la boue, qu’on y rejettera. En janvier 1204, Alexis Doukas, dit Murzuphle, s’empare du pouvoir, et le jeune Alexis est mis à mort peu après. En mars, Francs et Vénitiens jurent un pacte de partage (§ 234-235) dont le texte figure dans le registre d’Innocent III. Six électeurs de chaque camp choisiront un empereur, qui recevra le quart de l’empire avec les palais du Boucoléon et des Blachernes, et les trois autres quarts seront divisés par moitié entre Vénitiens et croisés.
Des mules dans le sanctuaire de Sainte-Sophie
Le premier assaut, le 9 avril 1204, échoue. Le dimanche 11 avril, les évêques de Soissons, de Troyes et de Halberstadt, avec l’abbé de Loos, prêchent l’armée, et Clari résume leur argument au chapitre LXXIII. Les Grecs, disent-ils, ont autrefois obéi à la loi de Rome et la tiennent désormais pour rien ; ils ont tué leur seigneur légitime ; ils sont traîtres, meurtriers, pires que les Juifs, et les prélats absoudront, au nom de Dieu et du pape, tous ceux qui les attaqueront. Pour les hommes qui l’entendent, le raisonnement se tient. Le meurtre d’Alexis IV fait de Murzuphle un usurpateur régicide, le refus de Rome fait des Grecs des schismatiques, et l’absolution promise lève le scrupule de verser le sang chrétien que Zara avait laissé à vif. Le même jour, les prostituées du camp sont embarquées sur un navire et envoyées loin du camp.
Le 12 avril, les échelles dressées sur les navires vénitiens donnent plusieurs tours, des portes sont enfoncées, et la ville est livrée le lendemain. Nicétas Choniatès, haut fonctionnaire impérial réfugié ensuite à Nicée, décrit le pillage de Sainte-Sophie au livre consacré au règne d’Alexis Doukas. L’autel, fait de matières précieuses, est brisé et ses morceaux répartis entre les soldats ; on fait entrer des mules et des chevaux sellés jusque dans le sanctuaire pour emporter les vases sacrés, et les bêtes qui glissent sur le dallage sont abattues sur place ; une femme s’assoit sur le trône du patriarche et y chante une chanson obscène. Choniatès juge les Sarrasins plus humains que ces hommes qui portaient la croix sur l’épaule. Son récit est celui d’une victime, retouché en exil, et il charge Dandolo d’une vieille rancune contre Byzance. Les lettres d’Innocent III en confirment pourtant la substance. Le 12 juillet 1205, le pape reproche à son légat Pierre Capuano d’avoir délié les croisés de leur vœu, et il dresse ailleurs la liste des viols de femmes mariées, de vierges et de religieuses, que Jonathan Phillips a replacée dans le fil de la correspondance pontificale.
Le pillage a aussi une face pieuse, racontée avec fierté. Gunther de Pairis, moine alsacien, rapporte au chapitre XIX de son Hystoria Constantinopolitana que son abbé, Martin, jugeant ses mains consacrées indignes du butin profane, se rend à l’église du Pantocrator, où repose la mère de l’empereur Manuel. Il y menace un vieux prêtre grec, se fait ouvrir un coffre bardé de fer et remplit de reliques son habit et celui de son chapelain. Au chapitre XXIV, Gunther dresse l’inventaire de ce qui est arrivé à Pairis, une trace du sang du Christ, un morceau de la vraie Croix, une partie du corps de Jean-Baptiste, le bras de l’apôtre Jacques. Aux yeux de Martin, ces fragments valent tout l’or de la Grèce, et un larcin commis pour l’honneur d’un saint devient à ses yeux une œuvre pie. Malcolm Barber a suivi la dispersion de ces reliques vers les églises d’Occident après 1204.
Venise emporte aussi sa part en métal. Les quatre chevaux de bronze doré de l’Hippodrome, déposés d’abord à l’Arsenal, ont été hissés sur la loggia de la basilique Saint-Marc ; ils sont depuis 1982 au Museo di San Marco, mis à l’abri pour leur conservation, et ce sont des répliques qui regardent la place. Clari, lui, avait parcouru la ville en pèlerin avant le pillage, et il note qu’aux Blachernes un linge où le Seigneur avait été enveloppé se dressait chaque vendredi, au point qu’on y voyait sa figure, et que personne, ni grec ni français, ne sut ce qu’il devint après la prise, passage que les historiens du suaire de Turin discutent depuis longtemps et qui n’a rien à voir avec le détournement.
Le 4 mai 2001, devant l’archevêque Christodoulos à Athènes, Jean-Paul II a évoqué le désastreux sac de la ville impériale et demandé pardon pour les fautes des catholiques envers les orthodoxes.
Le traité du sultan, daté de 1202 par Karl Hopf
Les contemporains ont tous une explication, et chacune protège quelqu’un. Choniatès voit dans l’expédition une agression préméditée et accuse Dandolo de s’être entendu avec Boniface en prenant l’Égypte pour prétexte. La biographie anonyme d’Innocent III, les Gesta rédigés vers 1208, accable elle aussi les Vénitiens, ce qui écarte du pape tout soupçon. Villehardouin raconte une suite de contretemps que Dieu a tournés en bien, où les coupables sont ceux qui ne sont pas venus à Venise. Jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, les historiens des croisades suivent pour l’essentiel sa version.
Le XIXᵉ siècle cherche des complots, et Jonathan Harris a noté que chaque école accusait volontiers une autre nation que la sienne. Des historiens français s’appuient sur une continuation de Guillaume de Tyr, l’Estoire d’Eracles, selon laquelle le sultan d’Égypte aurait couvert Venise de présents et promis des privilèges à Alexandrie pour qu’elle épargne son pays. En 1868, Karl Hopf annonce qu’il a retrouvé le traité lui-même, daté du 13 mai 1202. Neuf ans plus tard, dans le quatrième volume de la Revue historique, Gabriel Hanotaux montre que l’acte ne peut pas être de 1202 et le place vers 1208 ou 1212, ce qui ruine la trahison vénitienne chez les savants sans l’empêcher de survivre dans les livres de grande diffusion. Paul Riant, en 1875, accuse plutôt Philippe de Souabe et Boniface d’avoir concerté le détour dès 1201, dans la ligne de la politique byzantine de Frédéric Barberousse et d’Henri VI. On a enfin soupçonné Innocent III d’avoir protesté pour la forme, en s’appuyant sur Gunther, qui raconte que le légat Pierre Capuano avait refusé à l’abbé Martin, troublé à l’idée de verser le sang chrétien, la permission de quitter l’armée.
En 1898, Walter Norden sort de la chasse au coupable. Il replace la croisade dans un siècle de relations tendues entre Byzance et l’Occident, depuis la conquête normande de l’Italie du Sud, et conclut que l’occasion, une fois l’armée devant les murs, a été saisie sans qu’aucun plan l’ait préparée. Donald Queller, qui avait d’abord écrit pour réfuter la thèse vénitienne, en a tiré avec Thomas Madden, dans l’édition revue de 1997, la version la plus forte de la thèse du hasard, un enchaînement de décisions prises sous la contrainte de la dette. Un article publié en 1974 avec Thomas Compton et Donald Campbell en avait posé la base en étudiant la « majorité négligée », ces croisés qui ne sont jamais venus à Venise. Plus récemment, Jonathan Harris a rattaché 1204 à une exigence occidentale plus ancienne, faire payer Byzance pour la défense de Jérusalem, déjà visible quand Richard Cœur de Lion prend Chypre en 1191, et Jonathan Phillips a insisté sur le code d’honneur de croisés pour qui le serment rompu d’Alexis IV justifiait la guerre.
La thèse du hasard domine, et elle a pour elle la répugnance de la troupe, les départs de Zara, les hésitations d’avril 1204. Le camp du calcul garde pourtant des faits que la réfutation de Hopf n’a pas touchés. La destination égyptienne est cachée aux simples pèlerins dès 1201. Clari affirme que le projet sur Zara n’était connu que des chefs. Douze barons seulement jurent l’accord avec le prince. Et c’est Clari, chevalier de rang modeste et peu suspect de vouloir accabler les siens, qui place la rencontre entre Boniface et Alexis à Noël 1201, à la cour de Philippe de Souabe, des mois avant que la dette ne rende un détour nécessaire. Rien de cela ne démontre un plan conçu d’avance. Ces faits suggèrent qu’un petit groupe a probablement tranché, à chaque étape, pour une armée qui découvrait les choix après coup. Ce que se sont dit Boniface et le jeune Alexis à cette cour n’a laissé aucune trace écrite, et Clari ne le connaît que par la bouche de Boniface, rapportée de mémoire dans un manuscrit unique. Paul Riant estimait dès 1878 que la controverse ne pourrait avancer qu’avec des documents nouveaux, et la question de savoir si le détour s’est préparé à Noël 1201 ou improvisé dans l’hiver de Zara attend toujours le sien.
Pour aller plus loin
Ce récit croise l’histoire du schisme entre Rome et Constantinople, que l’on date souvent de 1054, et celle de l’Empire latin d’Orient, qui tient Constantinople jusqu’en 1261. Il rejoint aussi la question des vols de reliques, ces furta sacra que leurs auteurs présentaient comme des translations voulues par le saint lui-même.
On répète souvent que Venise a acheté le détournement de la quatrième croisade. L’histoire commence en 1202, au bord de la lagune vénitienne. Une armée de chevaliers venus surtout du nord de la France doit y embarquer pour l’Égypte, puis pour Jérusalem. Elle finit par piller Constantinople, la grande ville chrétienne de l’Orient. Comment une expédition sainte a-t-elle fini chez d’autres chrétiens ?
Le prix du voyage
Les chefs de l’armée n’ont pas de navires. Ils signent donc avec Venise un contrat de transport. La ville promet les bateaux et les vivres. En échange, elle réclame 85 000 marcs d’argent et la moitié des futures conquêtes.
L’été venu, le camp installé près de Venise reste très en dessous du nombre prévu. Beaucoup de croisés ont préféré partir d’autres ports. Ceux qui sont là vident leurs bourses et empruntent ce qu’ils peuvent. La somme n’y est toujours pas.
Personne n’a gardé la liste des hommes présents. Les chevaliers qui ont raconté l’expédition ne s’entendent même pas sur la commande. Le premier parle de vingt mille hommes à pied attendus. Le second en annonce cent mille.
Une ville chrétienne en guise de paiement
Le chef de Venise, qu’on appelle le doge, propose un arrangement. L’armée sera payée plus tard sur ses prises. En attendant, elle l’aide à reprendre Zara, un port de la côte dalmate. Cette ville obéit désormais au roi de Hongrie.
Devant Zara, les habitants offrent d’abord de se rendre. Au moment de conclure, un abbé se lève dans la tente du doge. Il interdit cette attaque contre des chrétiens. Il parle au nom du pape. Les barons répondent qu’ils ont donné leur parole au doge. Refuser leur paraîtrait déshonorant.
La ville tombe, et le pape chasse alors toute l’armée de l’Église. On appelle cette sanction l’excommunication. Les croisés venus de France obtiennent ensuite leur pardon. Les Vénitiens, eux, restent exclus. Une partie des pèlerins refuse de suivre et gagne seule la Syrie.
Un prince qui promet tout
Pendant l’hiver, des envoyés arrivent d’Allemagne. Ils parlent pour Alexis, un jeune prince byzantin. Son père, l’empereur, a été détrôné par son propre frère. Le prince promet 200 000 marcs à qui lui rendra sa couronne. Il offre aussi de nourrir l’armée et de soumettre l’Église grecque au pape.
L’offre déchire les croisés, et même les moines. Certains refusent de combattre encore des chrétiens. D’autres jugent que la Terre sainte se reprendra par la Grèce. Au bout du compte, une douzaine de barons seulement prêtent serment.
Le prince retrouve son trône l’été suivant. Il paie une partie de sa dette, puis les versements s’arrêtent. Au début de l’année suivante, un rival le fait tuer. Les croisés décident alors de prendre la ville pour eux-mêmes. Avant l’assaut, les évêques de l’armée prêchent que les Grecs sont des traîtres et des meurtriers. Ils promettent le pardon des péchés aux combattants.
La ville est prise en avril. Un témoin grec raconte qu’on fait entrer des mules dans Sainte-Sophie, la grande église, pour charger les objets sacrés. Un abbé alsacien vole de son côté des os de saints et des fragments sacrés. On nomme reliques ces restes vénérés. Son moine raconte ce larcin avec fierté.
Complot ou enchaînement ?
Les contemporains accusaient déjà quelqu’un. Le témoin grec voyait un plan du doge. Le chevalier champenois décrivait une suite de malheurs que Dieu aurait tournés en bien.
Au XIXᵉ siècle, un historien allemand croit tenir la preuve d’un complot. Il publie un traité secret entre Venise et le sultan d’Égypte. Le sultan aurait payé pour que la croisade épargne son pays. Peu après, un historien français prouve que ce traité date d’après l’expédition. La piste vénitienne s’effondre chez les savants.
Aujourd’hui, la plupart des spécialistes voient une chaîne de décisions prises sous la pression de la dette. Leur meilleur argument tient à la troupe elle-même, qui a souvent rechigné au détour. L’autre camp garde pourtant des faits gênants. Le but égyptien était caché aux simples soldats. Un chevalier de l’armée raconte aussi une rencontre entre le chef de la croisade et le jeune prince, des mois avant la crise de la dette.
Personne ne sait ce qu’ils se sont dit ce jour-là. Aucun écrit n’en garde la trace. Les spécialistes ne sont toujours pas d’accord sur ce point.
À Venise, le musée de Saint-Marc garde quatre chevaux de bronze doré enlevés à l’hippodrome de Constantinople. Ceux qui dominent la place devant la basilique sont des copies.
La version complète donne le calcul exact du contrat signé avec Venise et l’inventaire des reliques que l’abbé Martin rapporta en Alsace.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Geoffroy de Villehardouin, *La Conquête de Constantinople*, § 21-23, 30, 80-86, 91-99, 212-215 et 234-235, numérotation des paragraphes de l’édition Natalis de Wailly (Paris, 1872) ; éd. et trad. Edmond Faral, 2 vol., « Les Classiques de l’histoire de France au Moyen Âge » 18-19, Paris, 1938-1939 Les Belles Lettres
- Robert de Clari, *La Conquête de Constantinople*, ch. XI-XIII, XVI-XVII, LVI, LIX, LXXII-LXXIII et chapitres descriptifs de la ville, manuscrit unique, Copenhague, Kongelige Biblioteket, cod. GKS 487 folio, f. 100r-128v ; éd. Philippe Lauer, « Les Classiques français du Moyen Âge » 40, Paris, 1924 Honoré Champion
- Convention de Venise entre les envoyés des barons croisés et le doge Enrico Dandolo, 1201, texte dans L. A. Muratori, *Rerum Italicarum Scriptores*, t. XII, 323, et dans le *Recueil des historiens des Gaules et de la France*, t. XVIII, 436
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Sources primaires (suite)
- Pacte de partage de mars 1204 entre croisés et Vénitiens, registre d’Innocent III *Patrologie latine*, t. 215, col. 517-519
- Innocent III, lettre au légat Pierre Capuano, cardinal-prêtre de Saint-Marcel, 12 juillet 1205 – *Patrologie latine*, t. 215 ; trad. James A. Brundage, *The Crusades : A Documentary History*, Milwaukee, 1962, p. 208-209 Marquette University Press
- *Gesta Innocentii III*, biographie anonyme rédigée vers 1208 ; trad. James M. Powell, *The Deeds of Pope Innocent III*, Washington, 2004, p. 129-131
- Nicétas Choniatès, *Histoire*, règne d’Alexis Doukas, ch. III-IV *Recueil des historiens des croisades*, Historiens grecs, t. I, p. 397 ; trad. Harry J. Magoulias, *O City of Byzantium : Annals of Niketas Choniates*, Detroit, 1984, p. 316
- Gunther de Pairis, *Hystoria Constantinopolitana*, ch. XIX et XXIV éd. Paul Riant, *Exuviae sacrae Constantinopolitanae*, t. I, p. 104 sq. et 120 sq. ; trad. Alfred J. Andrea, *The Capture of Constantinople*, Philadelphie, 1997
- *L’Estoire d’Eracles empereur*, livre XXVIII, 2 *Recueil des historiens des croisades*, Historiens occidentaux, t. II, p. 251-252
- Quadrige dit des chevaux de Saint-Marc, quatre chevaux de bronze doré provenant de l’Hippodrome de Constantinople, sur la loggia de la basilique jusqu’en 1977 Venise, Museo di San Marco, exposés depuis 1982
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « Medieval Sourcebook : Pope Innocent III : Reprimand of Papal Legate » Fordham University, Internet History Sourcebooks Projecthttps://sourcebooks.web.fordham.edu/source/1204innocent.asp
- « Address of John Paul II to His Beatitude Christodoulos, Archbishop of Athens and Primate of Greece », 4 mai 2001 Saint-Siègehttps://www.vatican.va/content/john-paul-ii/en/speeches/2001/may/documents/hf_jp-ii_spe_20010504_archbishop-athens.html
- « Robert de Clari, Li prologues de Coustantinoble » Frankika, École française d’Athèneshttps://frankika.efa.gr/en/node/4582
- « San Marco Museum - Venezia » Archeoveneto, Università degli Studi di Padovahttps://archeoveneto.beniculturali.unipd.it/en/ricerca/file/?recid=171


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