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Thucydide a-t-il inventé l’analyse politique ? Ce que dit le texte

Grèce antiqueConflits & bataillesPhilosophie antique19 août 202626 sources vérifiées
A.Savin / Wikimedia Commons

Pour dater le début de la guerre, Thucydide donne trois dates à la fois. La quarante-huitième année du sacerdoce de Chrysis à Argos. L’éphorat d’Énésias à Sparte. Les deux derniers mois de l’archontat de Pythodoros à Athènes. Aucune ne renvoie à un calendrier partagé, pour la raison qu’il n’en existe pas. Le printemps 431 avant notre ère est une date que nous avons fabriquée après coup.

Trois listes de magistrats et une saison

Il ajoute deux repères, le sixième mois après l’affaire de Potidée et le tout début du printemps, puis la scène : à la première veille de la nuit, un peu plus de trois cents Thébains entrent dans Platées. Ses lecteurs pouvaient contrôler. Un fragment de la liste des archontes athéniens, gravé dans le dernier tiers du Vᵉ siècle, conserve les noms des titulaires de 527/6 à 522/1 ; il porte le numéro d’inventaire I 4120 à l’Agora d’Athènes et se lit aujourd’hui sous la référence IG I³ 1031.

Le procédé ne le satisfait pas. Au livre V, il en donne la raison technique : compter par les noms de magistrats est inexact, puisqu’un événement peut tomber au début, au milieu ou à la fin d’une charge annuelle, et que le nom seul ne le dit pas. Il comptera donc par étés et par hivers, en partant du fait. La guerre devient une durée, vingt-sept ans et quelques jours, chiffre qu’il tient à faire coïncider avec un oracle circulant depuis le début du conflit.

Le repère lui-même n’est pas un point fixe. Chrysis reparaît au livre IV : en 423, la prêtresse laisse une lampe allumée trop près des offrandes du sanctuaire d’Héra, s’endort, le temple brûle, elle s’enfuit à Phlionte. La femme qui sert d’horloge à la première ligne du récit y perd sa charge quelques centaines de pages plus loin.

La cause la plus vraie et les griefs affichés

Vient la phrase la plus citée du livre I. Après la rupture de la paix de Trente Ans, Thucydide énumère les griefs affichés, Corcyre, Potidée, ce que chaque camp reproche publiquement à l’autre. Puis il pose un second ordre de raisons : la cause la plus vraie, celle dont on parlait le moins, tient à la croissance de la puissance athénienne et à la crainte qu’elle inspirait à Sparte.

Deux mots portent tout. La prophasis qualifiée de « la plus vraie » ne s’oppose pas au mensonge, et les aitiai ne sont pas des prétextes : Giovanni Parmeggiani a montré que les deux séries répondent à deux problèmes différents, l’un de contingence, comment cette guerre a éclaté à cette date, l’autre de nécessité, cette guerre était-elle évitable. Le vocabulaire de la contrainte n’apparaît que du côté de la cause profonde. Simon Hornblower tient cette distinction pour l’apport le plus considérable de Thucydide à l’écriture de l’histoire.

L’objection existait déjà dans l’Antiquité, et elle est sérieuse. Éphore, au IVᵉ siècle, fait de Périclès l’artisan de la guerre, donc d’un conflit évitable. La lecture structurelle a un effet secondaire commode : elle décharge Périclès, dont le décret contre Mégare figure précisément parmi les griefs. Un lecteur qui tient l’inévitabilité pour démontrée devrait au moins savoir qu’elle protège quelqu’un.

Une pierre sous l’Acropole pour contrôler le livre V

Au livre V, Thucydide recopie le traité d’alliance conclu en 420 entre Athènes, Argos, Mantinée et Élis. Le texte va jusqu’aux clauses de solde, trois oboles éginétiques par jour pour un hoplite, un archer ou un soldat léger, une drachme pour un cavalier. Il contient sa propre instruction de publication : les Athéniens graveront l’accord sur une stèle de pierre à l’Acropole, les Argiens sur l’agora dans le sanctuaire d’Apollon, les Mantinéens dans le temple de Zeus, et une stèle de bronze commune sera dressée à Olympie pour les jeux qui approchent.

En 1876, des fragments de cette stèle athénienne sortent du versant sud de l’Acropole. C’est aujourd’hui IG I³ 83. Les deux textes se recoupent, avec des variantes et des clauses supplémentaires chez Thucydide. Nathan Levine a repris le dossier en 2024 dans The Journal of Epigraphic Studies et y met un avertissement utile : la volonté de reconstituer un original perdu commun aux deux versions, et d’en tirer une note sur l’exactitude de l’historien, a fait négliger ce que chacune des deux formes a de propre. Il propose une méthode chiffrée pour mesurer les écarts plutôt que de conclure au match parfait.

Reste ce que la pierre établit. Sur ce point, Thucydide travaille sur pièces, et c’est le seul endroit de l’œuvre où le contrôle externe soit possible mot à mot.

« Ce qu’exigeaient les circonstances »

Les discours forment près d’un quart du livre, et leur statut repose sur une seule phrase, au chapitre 22. Thucydide y dit avoir rendu ce que chaque orateur devait dire selon les circonstances, en restant aussi près que possible du sens général de ce qui fut réellement dit. La formule grecque, ta deonta, a reçu des traductions incompatibles : ce qui convenait au moment, ce qui était rhétoriquement requis, ce que la situation appelait objectivement. Un siècle de philologie n’a pas tranché, et l’incertitude porte sur la nature même de l’exercice.

Deux lectures fortes en sont sorties. Anthony Woodman, en 1988, range l’entreprise du côté de l'inventio rhétorique : le noyau de faits durs serait mince, l’élaboration ferait le reste. Nicole Loraux, en 1980, adresse une critique d’un autre ordre à la profession elle-même : Thucydide n’est pas un collègue, son Histoire est un texte et non un document tout prêt, et les modernes ont trop souvent repris son canevas sans le mettre à distance.

Le camp adverse garde des appuis solides. Jacqueline de Romilly, dans Histoire et raison chez Thucydide, a établi que les discours fonctionnent comme des instruments de démonstration, appariés, symétriques, articulés au récit, ce qui suppose une composition serrée et non une improvisation libre. Thucydide lui-même annonce la difficulté au même chapitre : les témoins d’un même événement en donnaient des versions divergentes selon leur camp et leur mémoire. Et l’homme qui a recopié un traité jusqu’aux oboles n’est pas un auteur indifférent aux pièces.

Quatre mille quatre cents hoplites et trois dents

L’épidémie de 430 lui fournit son morceau le plus contrôlable. Il l’a eue, il a vu mourir les autres, et il écrit la description pour qu’on reconnaisse le mal s’il revient. Quand il en donne le bilan, il compte ce qui est comptable : au moins 4 400 hoplites tombés des rangs et 300 cavaliers, pour le reste de la population un nombre qui n’a jamais été établi. On tient les listes militaires, pas les morts.

Une fosse commune du Céramique a livré des dents. En 2006, l’équipe de Manolis Papagrigorakis a tenté six amplifications ciblées, peste, typhus, charbon, tuberculose, variole bovine, maladie des griffes du chat, toutes négatives ; la septième a donné des séquences rapportées à Salmonella enterica sérovar Typhi, d’où le diagnostic de fièvre typhoïde. La réplique est arrivée dans la même revue, la même année. Beth Shapiro, Andrew Rambaut et Thomas Gilbert relèvent une divergence de 7 % avec la typhoïde, alors que les deux salmonelles comparées diffèrent entre elles de moins de 1 %, et montrent que la séquence athénienne se place hors du groupe, avec une valeur de bootstrap de 97 %.

Le dossier n’est pas clos. En 2026, une revue publiée dans l'International Journal of Infectious Diseases propose une salmonelle non typhoïdique invasive, compatible avec la mortalité animale que le texte signale et avec des conditions d’entassement. Les auteurs écrivent eux-mêmes que l’identification du sérovar reste spéculative. Vingt ans d’ADN ancien ont solidement écarté plusieurs candidats sans en imposer un seul.

Le piège qui porte son nom

Depuis 2015 circule la formule du piège de Thucydide. Graham Allison, au Belfer Center de Harvard, a recensé seize cas de puissance montante affrontant une puissance établie depuis cinq siècles, dont douze ont fini en guerre, puis appliqué le taux à la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

La meilleure critique est philologique autant que méthodologique. Jonathan Kirshner objecte en 2019 que Sparte, dans le texte, reste longtemps passive devant la montée d’Athènes et ne bouge qu’aiguillonnée par des alliés, les Corinthiens au premier rang, qui lui reprochaient justement cette passivité. S’y ajoute le biais de sélection d’un corpus resserré sur cinq siècles et sur l’Europe.

L’objection inverse tient aussi. Thucydide écrit bien que la croissance athénienne et la peur spartiate ont contraint à la guerre, et il attribue le vote lacédémonien de rupture moins aux arguments des alliés qu’à la crainte de voir Athènes grandir encore. Sur ce point, la lecture réaliste n’invente rien : elle durcit une phrase qui était déjà dure.

L’état du texte gêne davantage. Depuis le mémoire de Friedrich Wilhelm Ullrich en 1845, une partie de la philologie soutient que les cinq premiers livres ont d’abord formé un ouvrage séparé sur la guerre de dix ans, remanié ensuite. Le récit s’arrête en plein hiver 411, sur Tissapherne quittant Milet pour Éphèse afin d’y sacrifier à Artémis. Dans tous les manuscrits importants sauf un, une dernière phrase suit, qui clôt la vingt et unième année et que les éditeurs tiennent pour une interpolation. L’historien qui a inventé le comput par étés et par hivers a laissé un hiver ouvert, et c’est un copiste qui l’a fermé.

Pour aller plus loin

Le dossier croise l’enquête d’Hérodote, dont Thucydide corrige au passage deux affirmations sur Sparte, la construction de l’empire athénien pendant les cinquante ans qui séparent Platées de la guerre, digression dont A. W. Gomme faisait remarquer qu’elle est brève et chronologiquement imprécise, exactement le reproche adressé par Thucydide à Hellanicos. Il rejoint enfin l’histoire des fouilles du Céramique, où l’épidémie de 430 a laissé les seuls restes humains qu’on puisse rapporter au récit.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Thucydide, *La guerre du Péloponnèse*, I, 22 (méthode, discours, *ktêma es aiei*) et I, 23, 6 (*alêthestatê prophasis*) texte établi et traduit par Jacqueline de Romilly, Collection des Universités de France, livre I, Les Belles Lettres, 1953
  2. Thucydide, *La guerre du Péloponnèse*, II, 2, 1 (triple datation du début de la guerre), IV, 133 (incendie de l’Héraion d’Argos), V, 20 et V, 26 (comput par étés et hivers, exil de vingt ans)
  3. Thucydide, *La guerre du Péloponnèse*, II, 47-54 et III, 87 (épidémie et bilan chiffré), V, 47 (traité de 420), VIII, 109 (dernier chapitre transmis)
  4. Traité d’alliance de cent ans entre Athènes, Argos, Mantinée et Élis, 420 avant notre ère, marbre, fragments mis au jour en 1876 sur le versant sud de l’Acropole IG I³ 83
  5. Liste des archontes athéniens, fragment c, marbre, titulaires de 527/6 à 522/1 Agora d’Athènes, inv. I 4120 ; IG I³ 1031
  6. Dents prélevées sur une fosse commune du Céramique, Athènes, victimes de l’épidémie de 430-426, pulpe dentaire soumise à amplification d’ADN ancien publication Papagrigorakis et alii, 2006

Bibliographie

  1. Simon Hornblower, *A Commentary on Thucydides*, 3 vol., Oxford, 1991-2008 Clarendon Press
  2. A. W. Gomme, A. Andrewes et K. J. Dover, *A Historical Commentary on Thucydides*, 5 vol., Oxford, 1945-1981 Clarendon Press
  3. Jacqueline de Romilly, *Thucydide et l’impérialisme athénien. La pensée de l’historien et la genèse de l’œuvre*, Paris, 1947, 326 p. Les Belles Lettres
  4. Jacqueline de Romilly, *Histoire et raison chez Thucydide*, Paris, 1956, 315 p. Les Belles Lettres
  5. Nicole Loraux, « Thucydide n’est pas un collègue », *Quaderni di storia* 12, 1980, p. 55-81 Quaderni di storia
  6. A. J. Woodman, *Rhetoric in Classical Historiography. Four Studies*, Londres, 1988, xiv-236 p. Croom Helm
  7. Giovanni Parmeggiani, « The Causes of the Peloponnesian War : Ephorus, Thucydides and Their Critics », dans G. Parmeggiani (dir.), *Between Thucydides and Polybius. The Golden Age of Greek Historiography*, Hellenic Studies 64, Washington, 2014, p. 115-132 Center for Hellenic Studies, Harvard University
  8. Nathan H. Levine, « Epigraphy in the Manuscript Tradition : Interpreting the Match Between IG I³ 83 and Thucydides 5,47 », *The Journal of Epigraphic Studies* 7, 2024, p. 51-84 Journal of Epigraphic Studies
  9. Manolis J. Papagrigorakis, Christos Yapijakis, Philippos N. Synodinos et Effie Baziotopoulou-Valavani, « DNA examination of ancient dental pulp incriminates typhoid fever as a probable cause of the Plague of Athens », *International Journal of Infectious Diseases* 10 (3), 2006, p. 206-214, DOI 10,1016/j.ijid.2005,09 001 Elsevier
  10. Beth Shapiro, Andrew Rambaut et M. Thomas P. Gilbert, « No proof that typhoid caused the Plague of Athens (a reply to Papagrigorakis et al.) », *International Journal of Infectious Diseases* 10 (4), 2006, p. 334-335, DOI 10,1016/j.ijid.2006,02 006 Elsevier
  11. Christina-Maria Trakatelli et alii, « The plague of Athens (430-427 BC) : Integration of historical, clinical, and ancient DNA data supports an invasive non-typhoidal Salmonella enterica etiology », *International Journal of Infectious Diseases* 168, 2026, art. 108728, DOI 10,1016/j.ijid.2026,108728 Elsevier
  12. Jonathan Kirshner, « Handle Him with Care : The Importance of Getting Thucydides Right », *Security Studies* 28 (1), 2019, p. 1-24, DOI 10,1080/09636412,2018,1508634 Taylor & Francis
  13. Graham Allison, *Destined for War : Can America and China Escape Thucydides’s Trap ?*, 2017 Houghton Mifflin Harcourt
  14. Friedrich Wilhelm Ullrich, *Beiträge zur Erklärung des Thukydides*, Hambourg, 1845
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