0. Avant-propos
Comprendre la Grèce antique
Au bord de l’Oxus, dans le nord de l’Afghanistan actuel, les fouilles françaises d’Aï Khanoum ont mis au jour en octobre 1966 la base d’une stèle grecque. Quatre vers y racontent qu’un certain Cléarque a copié à Delphes des préceptes attribués aux Sages, puis les a fait graver ici, dans l’enclos consacré à Kinéas, tenu pour le fondateur de la ville. Sous les vers viennent cinq règles de conduite, une par âge de la vie, de l’enfance à la mort. Delphes se trouve à plus de quatre mille kilomètres de là, à vol d’oiseau.
Cléarque, probablement au début du IIIᵉ siècle avant notre ère, appartient à un monde qui n’a jamais formé un seul État. Depuis des siècles, les Grecs vivent dans des cités indépendantes, les poleis, qui se font la guerre, concluent des traités et frappent leur propre monnaie. L’inventaire mené à Copenhague pour les époques archaïque et classique en décrit 1 035, de l’Espagne au Caucase.
Comment ce monde sans capitale a-t-il fait de la communauté des citoyens le lieu où se décide le pouvoir, et comment ce modèle a-t-il survécu, transformé, sous des rois qui régnaient de l’Égée à l’Afghanistan ? Le cours suit la chronologie, de la fin des palais mycéniens vers 1200 avant notre ère à la prise d’Alexandrie par Octavien en 30, et chaque chapitre revient aux mêmes interrogations : qui décide, au nom de qui, avec quels moyens.
La religion grecque pour elle-même relève du cours « Comprendre la religion grecque » ; les sanctuaires n’y apparaissent que comme institutions. Philosophie, théâtre et sculpture servent ici de sources. Le monde mycénien sert de point de départ, sans plus.
Le soixantième d’Athéna
Sur l’Acropole se dressait un bloc de marbre haut d’environ 3,80 mètres, la plus massive des inscriptions athéniennes, reconstituée à partir de 184 fragments. Sa première liste est datée de l’archontat d’Ariston, soit 454/453 avant notre ère. Les chiffres gravés sont petits, et pour cause. Ils donnent la part réservée à la déesse Athéna, une prélevée sur chaque , soit un soixantième du tribut que chaque cité alliée verse à Athènes. Pour retrouver le tribut, il faut multiplier chaque ligne par soixante. La ligne d’Égine est la plus parlante, parce qu’elle réunit la contrainte et la richesse. Soumise par les Athéniens trois ans plus tôt, l’île inscrit 3 000 drachmes, ce qui suppose un tribut de trente talents, le plus élevé des listes antérieures à la guerre du Péloponnèse, à égalité avec celui que Thasos paiera après 443. La pierre renseigne aussi par sa seule existence. Depuis la fondation de l’alliance en 478/477, la caisse commune était déposée dans l’île de Délos, et Thucydide ne dit pas quand elle a été transportée à Athènes. La date de 454/453 que répètent les manuels vient de ce marbre ; si la part d’Athéna commence à être comptée sur l’Acropole cette année-là, c’est que l’argent y est arrivé. Une comptabilité sacrée date ainsi un tournant politique que Thucydide a passé sous silence.
Quand la recherche se divise ou se tait
Chaque affirmation renvoie à un passage d’auteur, à une inscription numérotée, à un objet et son musée ou à un travail nommé. Quand les historiens ne s’accordent pas, les positions sont données avec leurs auteurs, sans choisir à la place du lecteur. La démocratie athénienne en offre le cas le plus net, que l’on fait naître avec Solon en 594, avec Clisthène en 508/507, avec Éphialte en 462/461, ou l’on refuse de lui assigner une date de naissance, et le chapitre 7 expose ces quatre lectures. Quand la recherche ignore, le cours le dit et dit pourquoi, comme pour le nombre d’esclaves à Athènes, qu’aucune source ne permet de compter.
Six capacités vérifiables
À la fin du cours, vous saurez faire six choses précises.
- Situer les périodes archaïque, classique et hellénistique, et dire pourquoi ce découpage est une convention moderne.
- Décrire le fonctionnement concret des institutions d’Athènes et de Sparte, et ce que leurs sources déforment.
- Expliquer pourquoi ni la cité ni la démocratie n’ont de date de naissance admise.
- Lire une liste de tribut ou un décret honorifique en sachant ce qu’il apprend.
- Dire ce que les royaumes hellénistiques ont changé pour les cités et ce qu’ils ont laissé en place.
- Dire ce que le mot « mondialisation » peut désigner pour l’époque hellénistique, et ce qu’il ne désigne pas.
Lire les chapitres dans l’ordre
Douze chapitres, dans l’ordre
- Mille cités sans capitaleUn monde sans État commun, connu surtout par Athènes, et les moyens de corriger ce déséquilibre.
- Après les palais mycéniensLes quatre siècles qui suivent 1200, longtemps dits « âges obscurs », relus par l’archéologie.
- Naissance de la polisLa cité comme processus, des sanctuaires à la loi de Dréros, et le débat sur les hoplites.
- Fonder au-delà des mersL’apoikia, cité indépendante de sa métropole, et le débat sur le mot « colonisation ».
- Tyrans et législateursFace aux guerres civiles, l’arbitre qui écrit les lois ou l’homme qui prend le pouvoir.
- Sparte sans le mirageLa société spartiate, et l’image idéalisée qu’en ont bâtie des étrangers.
- La démocratie en actesTirage au sort, indemnités, tribunaux, exclus, et une date de naissance disputée.
- Le tribut des alliésUne alliance contre la Perse devenue empire, jusqu’à la défaite de 404.
- Esclaves, métèques, marchésQui travaille dans la cité, et le débat sur la nature de l’économie grecque.
- Du IVᵉ siècle à ChéronéeDes hégémonies manquées, une « crise » discutée, la victoire de Philippe II.
- Alexandre et ses héritiersLa conquête, puis le gouvernement des royaumes, papyrus à l’appui.
- D’Aï Khanoum à ActiumDes cités qui se gouvernent encore sous les rois, puis sous Rome.
Avant la première page
Le cours ne suppose aucune connaissance préalable, ni du grec ni de l’histoire ancienne, ni du cours « Comprendre l’Antiquité ». Dans les chapitres, les mots soulignés ouvrent au survol une définition courte, et les chiffres en exposant une note qui donne la référence exacte ; des encadrés isolent une erreur courante, un document ou un débat. Chaque chapitre se termine par ses sources. Le texte courant des douze chapitres demande environ deux heures de lecture, davantage avec les notes et les encadrés.
