Thucydide d’Athènes a écrit la guerre
Le premier mot de l’œuvre est un nom propre. « Thucydide d’Athènes a mis par écrit la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens », dit la phrase qui ouvre le livre I, et l’auteur ajoute qu’il s’y est mis dès le début du conflit, en 431 av. J.-C., parce qu’il le jugeait plus considérable que tous les précédents (I 1, 1). Le même homme reparaît au livre IV, à la troisième personne, sous la forme qu’emploient les actes de la cité, « Thucydide fils d’Oloros, qui a écrit ceci » (IV 104, 4). On ne connaît aucun document extérieur à l’Histoire de la guerre du Péloponnèse qui le nomme de son vivant, et les auteurs qui parlent de lui ensuite écrivent entre deux et dix siècles après sa mort.
Le nom du père est thrace. Plutarque, dans la Vie de Cimon (4, 1-3), rappelle qu’Oloros était aussi le nom d’un roi de Thrace dont la fille, Hégésipylé, épousa Miltiade, et il en déduit une parenté entre l’historien et la famille de Cimon, tout en notant que Thucydide appartient au dème d’Halimonte et les descendants de Miltiade à celui des Lakiades. La forme Oloros, transcrite du grec, est préférée ici à la forme latine Olorus, parce qu’elle laisse visible un nom étranger que la latinisation rend banal. Il est distinct de Thucydide fils de Mélésias, adversaire politique de Périclès une génération plus tôt.
Aucune source ne donne sa date de naissance. Élu stratège pour 424, il avait sans doute au moins trente ans, ce qui place sa naissance au plus tard vers 454, et il affirme avoir suivi toute la guerre à un âge où l’on comprend ce que l’on voit (V 26, 5). La fourchette usuelle, vers 460-455, repose sur ce seul calcul. La mort est postérieure à 404, puisqu’il connaît la prise des Longs Murs et du Pirée qui termine la guerre (V 26, 1), et la date de 400 est une convention.
Sa richesse est attestée par lui-même. Au moment de raconter la campagne de 424, il précise qu’il possédait l’exploitation de mines d’or dans cette partie de la Thrace et qu’il y avait de l’influence auprès des premiers personnages du continent, et il attribue à cette influence la hâte de son adversaire (IV 105, 1).
Quatre moments de sa vie se lisent dans son propre récit, et seulement là. En 430, une épidémie ravage Athènes ; il en décrit les symptômes et précise qu’il a été malade lui-même et qu’il a vu d’autres malades (II 48, 3). En 424, stratège, il stationne à Thasos avec sept navires (IV 104, 4). Au cours de l’hiver 424-423, le Spartiate Brasidas passe le Strymon et se présente devant Amphipolis, colonie athénienne fondée en 437 ; Euclès, qui commande la place, appelle Thucydide, qui appareille aussitôt. Amphipolis capitule, gagnée par les conditions modérées que propose Brasidas, et l’escadre n’entre que le soir même dans le port voisin d’Eion, qu’elle tient et défend ensuite contre une attaque (IV 106, 3-4 ; 107, 1-2). Au livre V, enfin, dans un passage qu’on appelle le second préambule, l’auteur écrit qu’il lui est arrivé d’être exilé pendant vingt ans après son commandement à Amphipolis et d’avoir ainsi fréquenté les deux camps, les Péloponnésiens autant que les Athéniens (V 26, 5). Son récit s’arrête en 411, au milieu du livre VIII, alors qu’il annonce avoir conduit son histoire jusqu’à la fin de l’empire athénien en 404.
Deux auteurs d’époque impériale racontent sa mort. Pausanias, qui décrit l’Acropole au IIᵉ siècle, signale parmi les statues celle d’un certain Oinobios, qui avait fait voter par l’assemblée un décret de rappel en faveur de Thucydide ; l’exil revenait, il aurait été assassiné en chemin, et son monument se voyait près de la porte Mélitide (Pausanias, Description de la Grèce, I 23, 9). Plutarque rapporte qu’on le disait tué à Skapté Hylé, en Thrace, et que ses restes, ramenés en Attique, reposaient parmi les tombeaux de la famille de Cimon, près de celui d’Elpinice, sœur de Cimon (Vie de Cimon, 4, 2). Les deux témoignages s’accordent sur une mort violente et une sépulture attique, et divergent sur le lieu.
Le lieu, la date et la cause de sa mort échappent donc aux documents.
Il faut maintenant prendre les sources une à une, le texte et ses manuscrits, les Vies compilées à l’époque byzantine sur des notes d’érudits alexandrins, puis examiner les trois points où la recherche se divise, la date de naissance, l’exil de vingt ans que Luciano Canfora a contesté en 2016 et la part de Xénophon dans la publication de l’œuvre, avant de suivre la façon dont le nom de Thucydide a été chargé, depuis Polémon jusqu’aux citations apocryphes du XIXᵉ siècle.




