« Notre dessein était Yanik et Komárom ; de la forteresse de Vienne, il n’était pas question. » Le sultan Mehmed IV attend à Belgrade l’issue de la campagne quand il apprend que son grand vizir a conduit l’armée sous les murs de la capitale des Habsbourg, et le chroniqueur Silahdar Findiklili Mehmed Aga lui fait ajouter que, prévenu à temps, il n’aurait pas donné son accord. Yanik est le nom ottoman de Győr, que les Allemands appellent Raab, une place forte de la Hongrie habsbourgeoise sur la route du Danube. C’est elle que le conseil réuni à Belgrade avait désignée comme objectif. La phrase est connue par une chronique de cour, au deuxième volume de l’histoire de Silahdar, et Abdülkadir Özcan l’a reprise en 2004 dans la notice qu’il consacre à Kara Mustafa pour l’encyclopédie islamique de la fondation turque Diyanet.
Le grand vizir change de cible
La guerre avait été décidée le 6 août 1682. La paix conclue le 15 août 1664 entre Léopold Iᵉʳ et la Porte valait pour vingt ans, et Kara Mustafa, grand vizir depuis novembre 1676, a refusé de la renouveler malgré les ambassades impériales, appuyé par les troupes de la maison du sultan et par les prédicateurs des mosquées d’Istanbul, Vani Mehmed Efendi en tête. Le motif avancé venait de Hongrie. Imre Thököly, chef depuis 1677 des nobles protestants soulevés contre l’empereur, s’était mis sous la protection ottomane, et le pacha de Buda l’avait fait prince de Haute-Hongrie en 1682. Léopold, de son côté, s’allie à la Bavière le 26 janvier 1683, puis à la Pologne ; le traité polonais, signé le 1ᵉʳ avril, porte la date du 31 mars, et le musée du palais de Wilanów explique l’antidate par le souci d’éviter les plaisanteries du premier avril.
L’armée quitte Istanbul le 24 septembre 1682, hiverne à Edirne jusqu’au 30 mars et atteint Belgrade le 3 mai. D’après Özcan, le plan arrêté à Belgrade laissait le sultan sur place et envoyait le grand vizir prendre Győr. Au conseil tenu à Székesfehérvár, que les Allemands nomment Stuhlweißenburg, entre le 25 et le 28 juin, la cible devient Vienne, avec l’appui du chef de la chancellerie, le reisulkuttab Mustafa Efendi. Deux hommes s’y opposent, le khan de Crimée Murad Giray et le gouverneur de Buda, Ibrahim Pacha, qui veulent d’abord réduire Győr et Komárom. Le second sera mis à mort sur l’ordre du grand vizir au retour, à Győr précisément, et le premier perdra son khanat.
Pour les chroniqueurs de la Porte, 1683 n’appartient à aucune époque moderne au sens européen, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution ; ils comptent en années de l’hégire, et le siège s’ouvre le 19 receb 1094. Les dates chrétiennes suivent ici le calendrier grégorien.
Combien d’hommes marchaient avec le grand vizir ? Le lexique historique de la ville, publié en ligne par la municipalité sous le nom de Wien Geschichte Wiki, donne 200 000 personnes au départ d’Edirne, dont 80 000 pour le train, et environ 120 000 assiégeants devant Vienne. Özcan signale des récits ottomans de 500 000 hommes, dont 350 000 combattants, et les juge exagérés ; Silahdar note lui-même que suivaient l’armée, dans l’espoir du butin, quantité de marchands de fruits et d’épiciers. Une feuille volante imprimée à Londres pendant le siège, « made English from the High-Dutch », annonce 150 000 hommes. Un ordre de grandeur, aucune revue d’effectifs.
Des tranchées en forme de croissant
Le 7 juillet, le soir d’un combat de cavalerie perdu à Petronell, la cour quitte Vienne pour Linz, puis pour Passau. Du 10 au 13 juillet entrent 11 000 soldats de l’armée impériale, qui s’ajoutent à quelque 5 000 bourgeois de la milice et volontaires, sous les ordres du commandant de la ville, le comte Ernst Rüdiger von Starhemberg. Le 13, il fait incendier les faubourgs ; le 14, les Ottomans investissent la place et Kara Mustafa dresse sa tente sur la Schmelz.
Un témoin de l’intérieur a laissé une relation en français. C’est un officier piémontais, François II Provana, comte de Frosasco, qui se disait ancien aide de camp de Turenne et avait fait bâtir un bastion à ses frais. Son texte, copié d’une autre main dans un volume in-folio venu de la bibliothèque des jésuites de Turin, a été publié en 1909 par l’historien hongrois Henri Marczali dans la Revue de Hongrie, qui l’attribue à Frosasco en le recoupant avec une lettre du 13 juillet conservée aux archives de Turin. L’auteur écrit de mémoire, quelques jours après la délivrance, et ses dates glissent parfois d’un jour. Il décrit les premiers logements ennemis, ouverts de nuit dans une fosse à briques, qui « avoient la figure d’un croissant » et dont les branches, tournées vers la place, s’allongeaient à mesure qu’elles avançaient. Il compte huit cents canons en état à l’arsenal et dix-huit cent mille florins trouvés chez deux évêques pour payer la troupe. Il dit surtout qui creuse en face. Les tranchées sont poussées par des esclaves chrétiens enchaînés, qu’on fait travailler à coups de bâton et qui crient grâce en invoquant le Christ et la Vierge, et les défenseurs, faute d’autre moyen de retarder l’ouvrage, tirent vers l’endroit d’où viennent les voix.
L’artillerie ottomane n’avait pas été prévue pour une telle place, puisque la marche sur Vienne s’était décidée en route. Özcan compte dix-neuf gros canons, quelques mortiers et environ 120 canons légers dits sahi, quand l’artillerie de la ville était plus forte. La guerre se fait donc sous terre, contre le front qui relie la Burgbastei, le bastion du palais, à la Löbelbastei. Les premiers fourneaux de mine sautent les 23 et 25 juillet sous le chemin couvert, et le 29 les assiégeants tiennent la contrescarpe, le bord extérieur du fossé. Ils prennent pied dans le fossé le 12 août, enlèvent le ravelin du palais les 1ᵉʳ et 2 septembre, font sauter la pointe de la Burgbastei le 4 et donnent l’assaut à la Löbelbastei les 5 et 6. Après les explosions des 10 et 11 septembre, Starhemberg fait barricader les rues voisines.
Le prix humain se compte mal. Andreas Weigl ne trouve dans les registres de l’inspection des morts qu’un millier de décès de plus qu’aux mêmes mois de 1682, mais ces registres ignorent la plupart des soldats ; Thomas Barker estime qu’environ 5 000 des quelque 16 000 combattants n’ont pas survécu. La dysenterie, qui se déclare sans que la ville manque de vivres, couche Starhemberg du 9 au 19 août et emporte le bourgmestre Johann Andreas von Liebenberg le 9 septembre.
Un état sommaire de la municipalité chiffre les dégâts des combats à 33 370 florins.
Deux cent mille d’un côté, trois cent mille de l’autre
L’armée de secours se rassemble dans le Tullner Feld, en amont sur le Danube, les Bavarois arrivés à Krems le 16 août, les Polonais de Jan III Sobieski à Hollabrunn le 31, les Saxons à Maissau le 1ᵉʳ septembre. Le lexique de la ville lui donne 65 000 hommes, le musée de Wilanów 69 000 au moment de gravir les hauteurs, le 10 septembre. Le 11, elle tient le Kahlenberg et le Leopoldsberg et allume des feux pour prévenir la ville. Le 12, après une messe dite par le capucin Marco d’Aviano, les Impériaux attaquent à gauche le long du Danube, les Bavarois, les Saxons et les contingents d’Empire au centre, les Polonais à droite, et la charge de la cavalerie polonaise décide de l’affaire en fin d’après-midi.
Le maître des cérémonies de la Porte a vu la même journée depuis l’autre versant, et son nom même est discuté, la British Library l’appelant Ahmed quand les éditeurs le tiennent pour inconnu. Son journal, le Vekayi-i Bec, est connu par deux manuscrits, l’un à Londres, l’autre au palais de Topkapi, et Richard Kreutel en a donné en 1955 une traduction allemande que Karl Teply a augmentée en 1982. Le 12 septembre au matin, écrit-il, les infidèles descendent la montagne au bord du Danube « au nombre de deux cent mille », apparaissent sur les pentes comme des nuées d’orage hérissées de fer, puis chargent les lignes ottomanes « comme des porcs devenus fous ». Le combat dure cinq ou six heures autour de l’étendard sacré. En appendice, l’auteur dresse la liste des causes de la défaite. Il accuse d’abord les marchands venus pour le butin, qui chargent leurs bêtes dès le matin et répandent la panique dans le camp ; il cite ensuite les chevaux privés d’orge depuis plus de deux mois, l’erreur d’avoir laissé une partie de l’armée dans les tranchées, et l’ingratitude envers Dieu après les succès du début de campagne.
Jan III Sobieski écrit à la reine Marie-Casimire dans la nuit du 13 septembre, « dans les tentes du vizir ». Il estime l’armée ottomane à trois fois cent mille hommes sans compter les Tatars, et les tentes à cent mille au moins ; Özcan évalue de son côté à près de 15 000 les tentes abandonnées, avec environ 300 canons. Le roi décrit les bains et les fontaines du grand vizir, une autruche vivante prise dans un palais impérial et décapitée pour qu’elle ne tombe pas aux mains des vainqueurs, un perroquet qui s’envole avant qu’on l’attrape, et la ville, qui selon lui n’aurait pas tenu cinq jours de plus. Il demande enfin qu’on tire de sa lettre une gazette pour toute l’Europe, en précisant que c’est la lettre du roi à la reine, et elle a effectivement circulé traduite. Chaque camp a vu l’autre deux fois et demie à trois fois plus nombreux que ne l’estiment aujourd’hui les historiens de la ville de Vienne et ceux du musée de Wilanów, qui donne environ 90 000 Ottomans le jour de la bataille. Au matin du 13, Sobieski fait partir pour Rome son secrétaire Tommaso Talenti avec une lettre pour Innocent XI et ce qu’il présente à la reine comme l’étendard de guerre que le sultan avait remis au grand vizir. Talenti entre dans Rome le 25. La lettre s’ouvre sur « Venimus, vidimus, Deus vicit », nous sommes venus, nous avons vu, Dieu a vaincu, et pour une fois la formule célèbre est authentique ; le roi l’avait déjà fait employer quand un étendard turc pris à Chocim, en 1673, avait été offert à Clément X. Le journal ottoman affirme pourtant que l’étendard sacré a été sauvé pendant la bataille par un cavalier sipahi. Hanna Osiecka-Samsonowicz, qui a reconstitué les cérémonies romaines, juge probable que Rome ait reçu l’un de la douzaine d’étendards de dignitaires pris ce jour-là.
Le cordon de Belgrade
Le grand vizir se replie sur Győr, puis sur Buda, où il passe trois semaines, et enfin sur Belgrade pour l’hiver, tandis que les Impériaux battent les Ottomans à Párkány le 9 octobre et prennent Esztergom le 27.
Le 25 décembre, peu avant midi, le grand chambellan Ahmed Aga et le maréchal de la Porte Mehmed Aga arrivent d’Istanbul, et le maître des cérémonies, présent à Belgrade, raconte la suite. Kara Mustafa remet le sceau de l’empire, l’étendard sacré et la clé de la Kaaba. L’étendard se trouvait donc entre ses mains, à Belgrade, plus de trois mois après la bataille. Le grand vizir demande si sa mort est décidée, puis achève sa prière et fait retirer le tapis, pour que son cadavre soit souillé de poussière. Il relève lui-même sa barbe et dit aux bourreaux de bien placer le lacet, qu’ils serrent deux ou trois fois. Le bourreau détache ensuite la peau de la tête dans le cercueil, et le corps est enterré dans la cour de la mosquée qui fait face au palais.
La tête a trois tombes possibles. D’après le lexique de la ville, la peau du crâne, bourrée, fut présentée au sultan à Edirne le 13 janvier 1684 puis inhumée. Özcan la place dans l’enclos de la mosquée de Saruca Pacha, à Edirne, mais rappelle que Silahdar et Dimitrie Cantemir la font enterrer, sur ordre du sultan, dans le complexe funéraire que le grand vizir avait commencé à Istanbul. Le corps repose dans une mosquée de Belgrade dont l’emplacement est perdu.
Vienne possède pourtant un crâne. Après la prise de Belgrade par l’armée impériale, le 6 septembre 1688, la mosquée est confiée aux jésuites, qui surprennent une nuit des mousquetaires en train de piller la tombe ; deux pères, Alois Braun et Franz Xaver Beringshoffen, rapportent le crâne à Vienne et le remettent au cardinal Leopold Kollonitsch, qui le cède à la ville par une attestation du 17 septembre 1696. Conservé à l’arsenal bourgeois, sur la place Am Hof, il passe en 1886 au musée historique de la ville, alors installé à l’hôtel de ville, et Richard Kreutel lui a consacré un article en 1976-1977. Son identification repose sur cette seule chaîne de témoignages, des soldats pillards puis des religieux, et les pages consultées ne signalent aucun examen qui l’ait confirmée.
Peter Wendler, mort en 1680
Aucun des récits de 1683 cités jusqu’ici ne parle de pâtisserie. Le pain courbe existait depuis longtemps à Vienne : pour l’entrée du duc Léopold VI à Noël 1227, le Fürstenbuch du chroniqueur Jans Enikel montre les boulangers apportant des chipfen, des actes de la faculté de médecine en mentionnent en 1630, et un privilège impérial de 1670 autorise le boulanger Adam Spiel à vendre de l’« ayren khüpfelgebächt », de la pâtisserie aux œufs en forme de Kipfel, d’après le registre des aliments traditionnels du ministère autrichien de l’Agriculture. Le prédicateur Abraham a Sancta Clara, qui prêchait à Vienne dans ces années, parle de Kipfel longs, courts, courbes et droits.
L’histoire du boulanger qui invente la forme pour se moquer du croissant turc apparaît imprimée au milieu du XIXᵉ siècle, d’après Johannes Feichtinger, et Moriz Bermann lui donne une forme fixée dans Alt- und Neu-Wien, en 1880, aux pages 973 et 974. Le maître boulanger Peter Wendler et sa femme Eva, propriétaires de la maison « Zum grünen Anger », dans l’actuelle Grünangergasse, auraient eu l’idée patriotique de parodier le croissant ottoman dans un pain, pour que les Viennois puissent le détruire avec leurs dents comme ils se battaient avec leurs poings sur les remparts. Le même Bermann avait écrit en 1866, dans une histoire de la ville et de ses faubourgs, que le Kipfel était plus ancien que le siège.
Le Wien Geschichte Wiki tient Wendler pour attesté comme propriétaire et boulanger de 1683 à 1691, avec un fils du même nom. L’archiviste Gustav Andreas Ressel, qui avait dépouillé en 1913 les archives de la corporation des boulangers, l’avait trouvé mort dès 1680, le 6 décembre selon le registre du ministère, et avait montré que le fils, propriétaire de la maison en 1683, était juriste. La lecture de Ressel paraît la plus sûre, parce qu’elle s’appuie sur les papiers du métier et donne un jour précis. La corporation avait d’ailleurs ses propres légendes de siège, comme celle du Heidenschuss, où un apprenti boulanger aurait empêché qu’on mine le rempart, et la coupe de la corporation qu’on disait offerte à ce mitron n’a été fabriquée que pour le centenaire de 1783.
Le café a suivi le même chemin, et plus vite. Les récits sur Georg Franz Kolschitzky, l’éclaireur à qui un aga ottoman aurait fait goûter la boisson et qui aurait reçu le droit d’ouvrir le premier café, circulent dès les lendemains du siège, selon l’équipe de l’Académie autrichienne des sciences qui a étudié ces légendes. Karl Teply a montré que le privilège exclusif fut accordé en 1685, pour vingt ans, à l’Arménien Johannes Diodato, et que la maison « Zur Blauen Flasche », ouverte en 1703 par un autre Arménien, Isaak de Luca, fut attribuée après coup à Kolschitzky, sur qui la mémoire viennoise a reporté tout ce qu’avait fait la petite colonie arménienne de la ville.
Le croissant français est plus tardif encore. Il dérive du Kipfel que vendait la boulangerie viennoise ouverte en 1838 ou 1839 au 92 de la rue de Richelieu, à Paris, par August Zang, un ancien officier d’artillerie autrichien, et Jim Chevallier rappelle qu’il était inconnu en France bien après la mort de Marie-Antoinette, à qui l’on en prête souvent l’introduction. Le boulanger qui entend les sapeurs creuser sous les murs et reçoit en récompense le droit de cuire un pain en croissant doit sa diffusion, sinon son origine, à Alfred Gottschalk, médecin parisien né à Genève, d’après l’Oxford Companion to Food d’Alan Davidson ; Gottschalk place l’épisode à Buda en 1686 dans le premier Larousse gastronomique, en 1938, puis à Vienne en 1683 dans son Histoire de l’alimentation et de la gastronomie, parue chez Hippocrate en 1948.
« Haec impia Turcarum arma »
Vienne avait pourtant un croissant bien à elle. Depuis le début du XVIᵉ siècle, la flèche sud de la cathédrale Saint-Étienne portait un croissant couché sous un astre à six rais, que le registre du ministère date de 1519 et lit comme l’union du pouvoir impérial et du pouvoir pontifical, et que les Viennois avaient demandé en vain de retirer dès 1530. Johann Peter von Vaelckeren, dans son journal du siège imprimé à Vienne chez Leopold Voigt en 1683, désigne ce signe comme les « armes impies des Turcs » ; la croix est posée en 1686, selon le même registre. Johannes Feichtinger date de cette fin du XVIIᵉ siècle la lecture du croissant comme signe de l’islam, quand une Vierge de Krems cesse de se tenir debout sur la lune pour fouler un Turc couché à ses pieds.
À Rome, le pape lui-même avait fait ce geste. Le 29 septembre 1683, dans la chapelle du palais du Quirinal, Talenti agite l’étendard envoyé par Sobieski puis l’abaisse devant Innocent XI, qui pose le pied dessus. L’orientaliste Ludovico Mariacci en publie les inscriptions. Le tissu est un brocart rouge et vert d’environ 180 centimètres de large, qui s’effile sur quelque 270 centimètres, brodé deux fois en fil d’or de la profession de foi musulmane, avec trois versets du Coran sur la bordure et, près de la pointe, un croissant et deux étoiles à huit branches. Le 17 octobre, il est suspendu au-dessus de l’entrée principale de Saint-Pierre, près de la loggia des bénédictions, à côté de celui de Chocim.
Fin novembre, on le remonte plus haut, de peur qu’il soit volé, parce que le bruit court à Rome que les Turcs veulent le reprendre à tout prix. C’est la dernière mention connue de l’étendard. Personne ne remarque son absence avant le deuxième centenaire de la bataille, en 1883 ; il a peut-être été gardé à Saint-Jean-de-Latran jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et de son croissant brodé il ne subsiste qu’un dessin, publié à Varsovie la même année par Józef Łoski.
Pour aller plus loin
La guerre ouverte en 1683 se prolonge jusqu’à la paix de Karlowitz, en 1699, qui consacre la reconquête de la Hongrie par les Habsbourg. Le harem impérial ottoman, où se faisaient et se défaisaient les grands vizirs, et la lignée des Köprülü, qui avait élevé Kara Mustafa, éclairent l’autre versant de la campagne, tandis que l’essor des cafés viennois prolonge l’histoire de Johannes Diodato et d’Isaak de Luca.
En 1683, une grande armée ottomane assiège Vienne, la ville de l’empereur Léopold Iᵉʳ. Pendant deux mois, la ville résiste. Le 12 septembre, une armée de secours conduite par le roi de Pologne Jan III Sobieski bat les assiégeants. On raconte souvent que le croissant aurait été inventé pour fêter cette victoire. Les textes de l’époque, écrits des deux côtés, racontent une autre histoire.
Une cible choisie en chemin
La guerre entre l’Empire ottoman et les Habsbourg est décidée en août 1682. Elle met fin à une paix de vingt ans signée en 1664. Le grand vizir Kara Mustafa, chef du gouvernement et des armées du sultan Mehmed IV, conduit l’armée vers la Hongrie.
Au départ, l’objectif est une forteresse hongroise, Győr. Mais lors d’un conseil de guerre, fin juin 1683, Kara Mustafa décide de marcher sur Vienne. Le khan de Crimée et le gouverneur de Buda s’y opposent. Selon un chroniqueur ottoman, le sultan aurait dit ensuite que, prévenu à temps, il n’aurait pas accepté.
Personne ne connaît la taille exacte de l’armée ottomane. Les chiffres donnés vont de 120 000 à 500 000 hommes selon les sources, et beaucoup de marchands suivaient les soldats dans l’espoir du butin.
Soixante jours sous les mines
Le 7 juillet, l’empereur et sa cour quittent Vienne. Environ 11 000 soldats et 5 000 habitants armés défendent la ville, sous les ordres du comte Ernst Rüdiger von Starhemberg. Le siège commence le 14 juillet.
Les Ottomans manquent de gros canons. Ils creusent donc des tranchées et des galeries sous les remparts, qu’ils remplissent de poudre pour les faire sauter. Un officier piémontais enfermé dans la ville raconte que les premières tranchées avaient la forme d’un croissant, et que des esclaves chrétiens enchaînés étaient forcés de les creuser.
Début septembre, une partie des remparts est détruite. Une épidémie de dysenterie frappe la ville et tue le bourgmestre. Un historien estime qu’environ 5 000 des 16 000 défenseurs sont morts.
Chacun voit l’ennemi plus nombreux
L’armée de secours, de 65 000 à 69 000 hommes, réunit des soldats de l’empereur, des Bavarois, des Saxons et des Polonais. Le 12 septembre, elle descend des hauteurs du Wienerwald et attaque. La charge de la cavalerie polonaise, en fin d’après-midi, décide de la victoire.
Les deux camps exagèrent. Le journal d’un dignitaire ottoman parle de 200 000 ennemis. Sobieski, dans une lettre à sa femme, compte 300 000 Ottomans. Il décrit aussi le camp abandonné du grand vizir, avec ses bains, ses fontaines et un perroquet qui s’envole.
Sobieski envoie au pape un étendard qu’il présente comme le drapeau de guerre du sultan. Sa lettre commence par une formule latine qu’il a bien écrite : « Nous sommes venus, nous avons vu, Dieu a vaincu. » Mais selon le journal ottoman, l’étendard sacré a été sauvé pendant la bataille, et il se trouvait encore entre les mains du grand vizir en décembre.
La fin du grand vizir
Kara Mustafa se retire jusqu’à Belgrade. Le 25 décembre 1683, des envoyés du sultan lui reprennent l’étendard sacré et le font étrangler. On ne sait pas avec certitude où sa tête a été enterrée, et trois lieux sont cités. Un crâne qui lui est attribué a été rapporté à Vienne après 1688 et donné à la ville en 1696.
Le croissant est arrivé plus tard
Les petits pains courbes appelés Kipfel existaient à Vienne bien avant 1683, puisqu’on en parle dès 1227. L’histoire du boulanger qui aurait inventé leur forme pour se moquer du croissant turc n’apparaît dans les livres qu’au XIXᵉ siècle. Le boulanger nommé dans cette histoire était même mort en 1680.
Le croissant français vient de ce Kipfel, vendu à Paris à partir de 1838 ou 1839 par une boulangerie viennoise. L’histoire des boulangers qui entendent les Ottomans creuser sous les murs a été répandue au XXᵉ siècle, en 1938 puis en 1948, par un médecin parisien qui écrivait sur la cuisine.
Avant 1683, Vienne avait d’ailleurs son propre croissant de lune, au sommet de sa cathédrale. Il a été remplacé par une croix après la victoire.
Le détail de la guerre des mines, le débat sur les chiffres, les trois tombes de Kara Mustafa et l’histoire de l’étendard envoyé à Rome occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Silahdar Findiklili Mehmed Aga, Târih, t. II, p. 25 (marchands à la suite de l’armée) et p. 39 (paroles de Mehmed IV à Belgrade) cité d’après A. Özcan (2004) ; édition [À VÉRIFIER]
- Vekayi-i Bec, journal de campagne attribué au maître des cérémonies (tesrifatci) de la Porte, du 22 muharrem 1094 au 24 safer 1095 (21 janvier 1683 - 11 février 1684), dont le récit du 12 septembre, l’appendice sur les causes de la défaite et l’exécution du 25 décembre 1683 British Library, Oriental Manuscripts, Or 6647, f. 84v-182r ; second manuscrit au palais de Topkapi, Istanbul, fonds Revan, n° 1310 ; trad. allemande R. F. Kreutel et K. Teply, 1982, p. 188-190 et 194-199
- François II Provana, comte de Frosasco (attribution de l’éditeur), Relation du siège de Vienne, deux lettres écrites en 1683 et 1684, copie in-folio provenant de la bibliothèque des jésuites de Turin, alors dans la bibliothèque du comte Alexandre Apponyi à Lengyel éd. Henri Marczali, « Relation du siège de Vienne et de la campagne en Hongrie, 1683 », Revue de Hongrie, 1909 ; localisation actuelle du manuscrit [À VÉRIFIER]
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Sources primaires (suite)
- A Particular Account of the Suddain and Unexpected Siege of Vienna, the Capital City of Austria [...] at present besieged by the Turkish Army, consisting of a hundred and fifty thousand men, Londres, 1683, placard, « Made English from the High-Dutch » exemplaire de la Huntington Library, transcription Text Creation Partnership A56484
- « Beyleuffiger Überschlag », état sommaire des dommages causés par les combats dans la ville, 33 370 florins, 1683 Wiener Stadt- und Landesarchiv, Hauptarchiv-Akten, A1 : 13/1683, d’après Wien Geschichte Wiki
- Jan III Sobieski, lettre à la reine Marie-Casimire, « w namiotach wezyrskich », nuit du 13 septembre 1683 éd. Leszek Kukulski, Listy do Marysieńki, Varsovie, Czytelnik, 1962, p. 520-524 ; trad. anglaise de Klaudyna Michałowicz publiée par le musée du palais de Wilanów
- Jan III Sobieski, lettre à Innocent XI ouvrant sur « Venimus, vidimus, Deus vicit », remise par Tommaso Talenti à l’audience du 26 septembre 1683 lieu de conservation [À VÉRIFIER], d’après H. Osiecka-Samsonowicz
- Étendard ottoman envoyé à Innocent XI, brocart rouge et vert, environ 180 × 270 cm, suspendu à Saint-Pierre de Rome le 17 octobre 1683, aujourd’hui perdu ; dessin publié dans Józef Łoski, Jan Sobieski, jego rodzina, towarzysze broni i współczesne zabytki, Varsovie, 1883 d’après H. Osiecka-Samsonowicz
- Ludovico Mariacci, traduction et commentaire des inscriptions arabes de l’étendard, Rome, 1683 titre et imprimeur [À VÉRIFIER], d’après H. Osiecka-Samsonowicz
- Cardinal Leopold Kollonitsch, attestation du 17 septembre 1696 cédant à la ville de Vienne le crâne attribué à Kara Mustafa cote [À VÉRIFIER], d’après Wien Geschichte Wiki et R. F. Kreutel (1976-1977)
- Crâne attribué à Kara Mustafa, conservé à l’arsenal bourgeois (Bürgerliches Zeughaus) Am Hof, transféré en 1886 au Historisches Museum der Stadt Wien, aujourd’hui Wien Museum numéro d’inventaire et localisation actuelle [À VÉRIFIER]
- Dimitrie Cantemir, histoire de l’Empire ottoman, passage sur la sépulture de la tête de Kara Mustafa cité d’après A. Özcan (2004), qui renvoie à la trad. turque d’Özdemir Çobanoğlu, Ankara, 1979, t. III ; passage exact [À VÉRIFIER]
- Jans Enikel, Fürstenbuch, XIIIᵉ siècle, entrée de Léopold VI à Vienne à Noël 1227 (« do brachten im die pecken chipfen ») édition [À VÉRIFIER], citée d’après Wien Geschichte Wiki et le registre du BMLUK
- Actes de la faculté de médecine de Vienne (1630) et privilège impérial de 1670 autorisant le boulanger Adam Spiel à vendre de l’« ayren khüpfelgebächt » cotes [À VÉRIFIER], d’après le registre du BMLUK
- Abraham a Sancta Clara, passage sur les « lange, kurze, krumpe und gerade kipfel » œuvre et page [À VÉRIFIER], d’après Wien Geschichte Wiki et le registre du BMLUK
- Privilège impérial accordé en 1685 pour vingt ans à Johannes Diodato pour le débit du café cote [À VÉRIFIER], d’après K. Teply (1987)
- Moriz Bermann, Alt- und Neu-Wien. Geschichte der Kaiserstadt und ihrer Umgebungen, Vienne, Pest, Leipzig, A. Hartleben, 1880, p. 973-974 exemplaire numérisé, Google Books
- Moriz Bermann, Geschichte der Wiener Stadt und Vorstädte, Vienne, 1866, p. 460 d’après la notice de l’ÖAW
- Coupe de la corporation des boulangers de Vienne, réalisée pour le centenaire de 1783 lieu de conservation [À VÉRIFIER], d’après la notice de l’ÖAW
- Johann Peter von Vaelckeren, Vienna a Turcis obsessa, a Christianis eliberata, sive Diarium obsidionis Viennensis, inde a sexta Maii ad decimam quintam usque Septembris deductum, Vienne, Leopold Voigt, 1683, in-4°, p. 88 (« hæc impia Turcarum arma ») exemplaire de la Qatar National Library, DB847 .V34 1683 ; passage cité d’après la notice de l’ÖAW
- Statue de la Vierge foulant un Turc, Krems emplacement exact [À VÉRIFIER], d’après J. Feichtinger (notice de l’ÖAW)
- Alfred Gottschalk, art. « Croissant », dans Prosper Montagné (dir.), Larousse gastronomique, Paris, Larousse, 1938 passage non consulté directement [À VÉRIFIER], cité d’après A. Davidson
- Alfred Gottschalk, Histoire de l’alimentation et de la gastronomie depuis la préhistoire jusqu’à nos jours, Paris, Éditions Hippocrate, 1948, 2 vol. exemplaire de la Wellcome Collection ; passage non consulté directement [À VÉRIFIER], cité d’après A. Davidson
Bibliographie
- Richard F. Kreutel et Karl Teply (éd. et trad.), Kara Mustafa vor Wien. 1683 aus der Sicht türkischer Quellen, édition très augmentée, Graz, 1982, 376 p., coll. « Osmanische Geschichtsschreiber », nouvelle série 1, ISBN 3-222-11435-8 ; 1ʳᵉ éd. par R. F. Kreutel, Graz, 1955 Styria
- Richard F. Kreutel, « Der Schädel des Kara Mustapha Pascha », Jahrbuch des Vereins für Geschichte der Stadt Wien 32/33, 1976/1977, p. 63 et suiv., d’après Wien Geschichte Wiki Verein für Geschichte der Stadt Wien
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