Les magasins occidentaux du palais de Cnossos et ceux de l’aile est de Malia mesurent environ deux mètres de large, juste de quoi aligner des pithoi, les grandes jarres de réserve des palais crétois. À Kommos, sur la côte sud de l’île, les six galeries du bâtiment P font en moyenne 5,44 mètres de large pour plus de 37 de long, n’ont ni porte ni fenêtre, s’ouvrent toutes vers la plage et n’ont pas livré un seul fragment de pithos. Leurs sols de terre battue, refaits à plusieurs reprises, portent des foyers, des fours et des traces d’hématite, un oxyde de fer rouge, et sous celui de la troisième galerie gisaient deux ancres de pierre réemployées dans le remblai de construction.
Les navires abordaient une plage ouverte
Kommos occupe une colline basse et la plage qui la borde, à l’ouest du village de Pitsidia et au nord de Matala, là où la Messara touche la mer de Libye. Le nom est moderne, et l’on ignore celui que lui donnaient ses habitants. Arthur Evans avait reconnu dans le site le port de Phaistos. Joseph et Maria Shaw, de l’université de Toronto et du Royal Ontario Museum, l’ont fouillé sous l’égide de l’École américaine d’études classiques d’Athènes, en quinze campagnes, de 1976 à 1985 puis de 1991 à 1995. Au sommet de la colline et sur son flanc, ils ont dégagé une ville occupée du Néolithique final, vers 3500 avant notre ère, jusque vers 1200 ; au sud, près de la mer, des bâtiments publics de l’âge du Bronze, recouverts ensuite par un sanctuaire grec. Les Shaw ont réuni Kommos, Phaistos et Hagia Triada, à quelques kilomètres dans l’intérieur, sous le nom de « grand triangle minoen », et Kommos passe pour le port de l’un ou de l’autre de ces centres, de Phaistos à l’époque des premiers palais, d’Hagia Triada au Minoen récent I. Clôturé, le site n’est pas ouvert au public ; on l’aperçoit à travers le grillage en gagnant la plage, et le musée archéologique de la Messara en présente une maquette du bâtiment P.
Aucun abri naturel ne protège cette côte tournée vers le sud-ouest. Les navires abordaient une plage ouverte, à peine défendue par un îlot au large, et David Blackman, spécialiste des installations portuaires antiques, met en garde contre toute exagération de cet abri. Aucune jetée, aucun quai n’a été retrouvé, et les fouilleurs jugent que la technique minoenne ne permettait pas d’en bâtir face aux vagues du large. Le niveau marin relatif a monté depuis l’âge du Bronze, de deux à trois mètres selon l’estimation qu’ils retiennent. Le sol du bâtiment P, aujourd’hui à 3,30 mètres au-dessus de la mer et à 80 mètres du rivage, se trouvait donc entre 5,30 et 6,30 mètres d’altitude, à quelque 130 ou 150 mètres de l’eau, hors d’atteinte des vagues, qui ne montaient guère au-delà de quatre mètres.
Le dernier jour de la campagne de 1985, sous la cour qui précède le bâtiment P, la fouille rencontre une bande dallée longue d’une vingtaine de mètres, qui part du rivage et que la mer a en partie détruite. Publiée en 2006 comme une allée pavée, du type de celles qui traversent les cours occidentales des palais, elle a été relue ensuite par Joseph Shaw comme une cale de halage, une rampe où l’on tirait les navires hors de l’eau, à cause des rigoles régulières qui la coupent à angle droit et qui recevaient sans doute des traverses de bois. Sa pente de 4,67 degrés est plus douce que celle des cales classiques de Zéa, au Pirée, qui atteint 5,9 degrés. Elle appartient au bâtiment AA, une vaste plateforme du Minoen moyen IIB, à l’époque des premiers palais, apparemment laissée inachevée, et elle a disparu ensuite sous l’épais cailloutis de galets d’une cour.
Bâtiment P
Au début de l’époque des seconds palais, au Minoen moyen III, le bâtiment T remplace AA. Sa façade nord compte, selon une recension parue dans l’American Journal of Archaeology, parmi les plus beaux exemples de maçonnerie en pierre de taille de l’architecture minoenne. Autour d’une grande cour se rangent dix galeries larges de 3,89 à 3,97 mètres, l’une atteignant 4,53, dont certaines avaient des sols dallés ou finement enduits et compartimentés. Endommagé au Minoen récent I, l’édifice tombe peu à peu en désuétude, alors que la ville continue de vivre.
Au Minoen récent IIIA2, au XIVᵉ siècle avant notre ère, des bâtisseurs rasent une partie des murs de T et réemploient ses dalles et ses blocs taillés pour élever sur son aile est un nouvel édifice presque carré, de 38,51 mètres d’est en ouest sur 39,60 du nord au sud. Les deux galeries du nord, P1 et P2, sont bâties les premières. Sous les sols des quatre autres, Jeremy Rutter a relevé que la céramique la plus récente date encore du Minoen récent IIIA2, alors que celle des sols eux-mêmes appartient au IIIB, et les fouilleurs en déduisent qu’on a achevé leurs murs et leur toit plus tard, au XIIIᵉ siècle. Larges de 5,44 mètres en moyenne, sauf la sixième qui n’en fait que 4,43, les galeries dépassent 37 mètres de long. Leurs murs de pierre sont armés de bois, au moins au nord, avec près de leur base des poutres horizontales que Shaw qualifie de « mycéniennes », et la masse de maçonnerie effondrée dans la troisième galerie suppose un toit plat haut d’au moins quatre mètres. Seule cette galerie P3 a été entièrement fouillée ; les parties centrale et orientale de P4, P5 et P6 n’ont pas été dégagées. Près de son extrémité est, sous le sol, les fouilleurs ont trouvé deux grandes ancres de calcaire percées de trois trous, d’un type employé par les navires de haute mer, dont les fossiles désignent une pierre extraite à Chypre ou en Anatolie occidentale. Les galeries ont livré aussi des milliers de fragments d’amphores à col court, une forme apparue à Kommos vers la fin du premier quart du XIVᵉ siècle, dont l’intérieur porte souvent des taches d’hématite. Le bâtiment est abandonné avec la ville, vers 1200 avant notre ère.
Un hangar à cent trente mètres de l’eau ?
Dès 1985, pendant la fouille, Maria Shaw a proposé de voir dans ces galeries des hangars où l’on remisait les navires pendant les mois sans navigation, et les fouilleurs ont maintenu cette lecture dans la publication finale de 2006. Leurs arguments tiennent à la forme, à la taille et à l’emplacement. Longues et larges, les galeries évoquent un stockage, mais leurs dimensions dépassent de loin celles des magasins palatiaux, l’absence de pithoi signale un stockage inhabituel, et cinq galeries sur six, dépourvues de porte ou de pilier sur leur face ouest, abritaient selon eux quelque chose d’accessible mais de difficile à emporter. Les hangars grecs classiques, les neosoikoi qui logeaient les trières, ont des proportions comparables, des murs parallèles et la même orientation face à la mer ; ils descendaient cependant jusque dans l’eau par une rampe, alors que ceux de Kommos se tenaient en retrait, sur un sol plat. Pour montrer qu’on tirait les navires sur le sable, Joseph Shaw invoque la fresque miniature d’Akrotiri, à Théra, et deux vers de l’Iliade (I, 485-486), où les Achéens hissent leur navire noir haut sur la grève et le calent de longs étais. Les fouilleurs reconnaissent que l’hypothèse attend encore la découverte d’un équipement naval suffisant dans les galeries.
Les deux ancres réemployées sous le sol de P3 n’y ont pas suffi à leurs propres yeux.
David Blackman, qui préparait un ouvrage de référence sur les hangars antiques, a d’abord tardé à suivre. Il s’est laissé convaincre, écrit-il en 2011, par la fouille d’Antonis Vasilakis à Poros-Katsamba, le port de Cnossos, sur la côte nord, où six longues chambres larges d’environ six mètres, conservées sur 21 à 25 mètres, s’alignent perpendiculairement à un rivage aujourd’hui distant de 150 mètres. Il pose une condition. Le mot de hangar désigne alors un abri où l’on rangeait les navires une fois l’an, pour l’hiver, loin de la mer, et non une cale couverte du type classique, et Blackman n’accorde cette fonction qu’au bâtiment P. Katsamba ne règle d’ailleurs pas tout, puisque Blackman date sa destruction du début du Minoen récent IIIB et Shaw du Minoen récent IIIA2, et que son mobilier attend encore d’être étudié.
Joseph Shaw a lui-même déplacé la question. En 2006, il écartait la proposition de Dario Puglisi, qui faisait en 2001 du bâtiment T un arsenal de galeries ouvertes sur la mer, et préférait la laisser sans réponse jusqu’à de nouvelles fouilles. En 2019, il présente T comme un « centre naval » voué à l’entretien des navires, en invoquant la cale du bâtiment AA et les travaux de Puglisi. Les sols enduits et compartimentés de certaines galeries de T s’accordent mal avec le remisage de coques ; Shaw y voit désormais la trace d’activités menées pendant que les navires étaient en mer.
L’hématite a servi d’argument, et elle prête à discussion. Elle tache le sol des galeries et l’intérieur de nombreuses amphores, et l’on en a retrouvé dans les amphores brisées des hangars du Vᵉ siècle avant notre ère à Naxos de Sicile, ce qui fait penser à une peinture de coque. Le premier volume de la publication de Kommos lui prêtait un rôle protecteur contre les tarets, ces mollusques qui rongent le bois des navires ; le laboratoire du British Museum le conteste, l’hématite n’ayant aucune propriété biocide, à la différence du minium mêlé au pigment de Naxos. D’autres lectures n’ont pas été écartées. Peter Day, Jeremy Rutter et leurs coauteurs envisagent que P ait aussi servi d’entrepôt aux amphores à col court, et Aleydis Van de Moortel a rapproché le bâtiment AA d’un caravansérail, rapprochement que David Blackman étend, en le résumant, à T puis à P. Consultée par Shaw, la même chercheuse a calculé qu’une galerie de P, large de 5,06 mètres à l’intérieur, pouvait recevoir un navire de 4,60 mètres de bau, c’est-à-dire un navire de guerre long de près de 37 mètres ou un navire marchand à voile de 14 à 18,5 mètres, de l’ordre de l’épave d’Uluburun, longue d’une quinzaine de mètres et coulée peu avant 1300. On parlera ici de hangars plutôt que de cales, parce que le sol des galeries est plat et que rien n’indique qu’on y faisait glisser les coques jusqu’à l’eau ; le hangar, à Kommos, se tient à distance du rivage.
Jarre cananéenne C8069
La maison X, au nord de la grande rue qui longe le bâtiment T, est une demeure particulièrement bien équipée, qui intégra un sanctuaire dans ses dernières phases. Sur l’un de ses sols, abandonné vers 1370 avant notre ère, gisait une jarre cananéenne restaurable, la jarre de transport en usage sur la côte syro-palestinienne, inventoriée sous le numéro C8069. Son argile contient de la serpentine et de la micrite qui renvoient aux ophiolites du Baër-Bassit, des roches d’origine océanique du nord-ouest de la Syrie, et sa composition rappelle celle de deux lettres envoyées d’Ougarit au pharaon et retrouvées à Amarna. Elle vient probablement de la côte syrienne, aux environs de Ras Shamra, l’antique Ougarit.
C’est l’un des 88 récipients de transport que Peter Day, Jeremy Rutter, Patrick Quinn et Vassilis Kilikoglou ont soumis en 2011 à la pétrographie, l’examen au microscope de lames minces d’argile, et à l’activation neutronique, qui en mesure les éléments chimiques. Les dix-neuf jarres égyptiennes de l’échantillon sont faites d’argiles marneuses compatibles avec celles de Memphis, de Saqqarah et d’Amarna ; les jarres cananéennes viennent de la plaine de l’Akkar et du littoral entre Akko et Sidon, de la côte du Carmel, de la vallée de Jezreel, des abords d’Ougarit et peut-être de Chypre. D’après ces auteurs, Kommos demeure le seul site égéen à avoir livré de la céramique égyptienne du Bronze récent, la plus ancienne du site dans un contexte du Minoen récent IB, et il a fourni plus de soixante jarres cananéennes, des simples fragments aux exemplaires restaurables.
La vaisselle raconte la même ouverture. En 2010, Jonathan Tomlinson, Jeremy Rutter et Sandra Hoffmann recensent à Kommos des vases venus de Grèce continentale, de Cythère et de Mélos, du sud-ouest de l’Anatolie, de Sardaigne, d’Égypte, de la côte syro-palestinienne et de Chypre, et rangent le site parmi les rares grands relais d’échanges de la Méditerranée orientale, avec Enkomi, Ougarit ou Tell Abu Hawam. Son apogée tombe entre 1450 et 1375 environ, quand Cnossos, seul palais encore actif de l’île, en fait son principal port méridional. Les analyses ont aussi mesuré la fiabilité de l’œil. Sur 69 vases jugés mycéniens ou chypriotes, 55 seulement, soit environ 80 %, venaient de la région que leur style désignait. Trente des quarante importations chypriotes confirmées sont des bols à lait du White Slip II, presque tous liés aux argiles de la région de Limassol, qui arrivaient probablement dans de grandes jarres Plain White, comme la vaisselle chypriote de l’épave d’Uluburun ; des fragments de lingots de cuivre chypriotes ont également été recueillis. Rien, selon les auteurs, n’indique que des Mycéniens ou des Chypriotes aient résidé à Kommos, escale commode pour des marchands chypriotes en route vers la Sardaigne.
Les pots sardes, une céramique nuragique sombre et lustrée, appartiennent à la fin de l’âge du Bronze. Vance Watrous, Peter Day et Richard Jones les ont publiés en 1998, et une étude parue en 2025 rattache la plupart des vases nuragiques exportés qu’elle a analysés aux argiles du golfe de Cagliari, autour d’Antigori et de Selargius.
L’amphore à col court résiste davantage. Produite en masse dans l’ouest de la Messara, peut-être par deux ateliers au XIIIᵉ siècle, elle serait pour Jeremy Rutter une forme conçue pour afficher l’indépendance retrouvée de la Messara après des siècles de domination cnossienne. Avec ses coauteurs, il reconnaît en 2011 que cette reconstruction repose sur le seul site de Kommos. Aucune amphore de ce type n’a été trouvée à Phaistos ni à Hagia Triada, Arthur Evans en a publié une seule à Cnossos, et aucune n’était signalée en 2008 ailleurs en Égée ni en Méditerranée orientale. Joseph Shaw mentionne en 2019 des jarres de transport de l’ouest de la Messara à Tirynthe et à Ayios Vasileios, mais l’étude qu’il cite porte sur des jarres à étrier, une autre forme. On ignore donc où partaient les amphores de Kommos, et ce qu’elles contenaient, au-delà de l’hématite que portent certaines.
Sekhmet entre deux piliers
Vers 1200 avant notre ère, la ville est abandonnée, et le secteur sud reste vide pendant au moins un siècle. Vers 1020, un petit sanctuaire, le temple A, s’élève contre les ruines de T, dont il réutilise la façade nord. Large d’environ 5,5 mètres et long de 6,7 au plus, bordé de banquettes, il a livré jusqu’à dix-huit niveaux de sol, certains brûlés, qui ont exhaussé le plancher d’une trentaine de centimètres. Un fragment d’amphore phénicienne de sa première phase compte parmi les plus anciennes trouvailles phéniciennes de l’Égée.
Vers 800, le temple B lui succède presque à l’aplomb, un peu plus grand, 6,40 mètres sur 8,08, avec un foyer central et un pilier à l’entrée. Au fond, derrière le foyer, une dalle triangulaire posée à plat porte trois cavités alignées du nord au sud, où se dressaient trois courts piliers de pierre ; celui du sud, brisé, ne mesure plus que 20 centimètres. Joseph Shaw a publié l’ensemble en 1989 sous le titre « Phoenicians in Southern Crete ». Il ne lui trouve aucun antécédent crétois et le rapproche du sanctuaire de Tanit-Ashtart à Sarepta, entre Sidon et Tyr, où un pilier d’un mètre se dressait au VIIIᵉ siècle au milieu d’une salle à banquettes, ainsi que de stèles puniques à trois piliers comme celle de Nora, en Sardaigne. Plus de deux cents tessons phéniciens, surtout des fragments de lourdes jarres de transport, accompagnent ces installations, avec un maximum au IXᵉ siècle et dans la première moitié du VIIIᵉ selon Patricia Bikai, et Ora Negbi y lisait en 1992 la fondation d’un poste permanent de marchands phéniciens.
Nota Kourou a nuancé le tableau en 2000. Le sanctuaire n’a de parallèle exact ni en Égée ni au Levant, et ses éléments improvisés avaient conduit Claude Baurain et Corinne Bonnet, en 1992, à douter de son caractère phénicien. Elle conclut pourtant que la quantité de céramique phénicienne, sans équivalent dans un autre site crétois, suppose au moins quelques résidents étrangers, et qu’aucune présence orientale permanente n’est attestée après la fin du VIIIᵉ siècle. La date d’installation des piliers se discute elle aussi. Shaw la lie à la construction du temple B, vers 800 ; un compte rendu de la publication du sanctuaire la place dès la seconde phase du temple A, et James Wright, en 2025, au IXᵉ siècle.
Dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle, des fidèles glissent entre les piliers un cheval de bronze haut de 12 centimètres et deux figurines de faïence. Au-dessus du cheval, entre le pilier sud et le pilier central, une déesse à tête de lionne haute de 14,3 centimètres tient un signe ankh, un chat à ses pieds, et l’on y reconnaît Sekhmet ; entre le pilier central et le pilier nord, un petit dieu de 6,3 centimètres figure Néfertoum, son fils. Ce sont des productions égyptiennes, deux des trois dieux de la triade de Memphis, sans Ptah, le troisième, et leur disposition serrée et disparate laisse penser à Chris Adamson que les dévots de Kommos maniaient ces images sans en suivre le culte d’origine. Le temple B est abandonné vers 600 avant notre ère.
« Une petite pierre retient une grande vague »
Au chant III de l’Odyssée (293-296), Nestor raconte que la tempête jeta une partie de la flotte de Ménélas sur la Crète, près d’une falaise lisse aux confins de Gortyne, où le vent du sud-ouest pousse une grande vague contre le cap de gauche, vers Phaistos, et où une petite pierre retient la grande vague. Matteo D’Acunto, en 2008, reconnaît dans la falaise le cap Lithinos, frontière entre les territoires de Gortyne et de Phaistos, et dans la petite pierre le promontoire qui protège Kommos au sud. Pour lui, Kommos est alors le premier port de Phaistos, Matala le second, et Gortyne ne s’empare de ce littoral qu’en conquérant Phaistos, vers le milieu du IIᵉ siècle avant notre ère. Dans une conférence de mars 2025, James Wright fait au contraire de Kommos un port de l’âge du Fer en territoire gortynien, et du mouillage où s’abritèrent les navires de Ménélas, Kommos lui-même.
Au VIIᵉ siècle, le port vit encore. Un long édifice y abrite alors des marchandises, sans doute des provisions destinées aux colonies grecques de Cyrène et de Tocra selon James Wright, et Josho Brouwers décrit le bâtiment Q, d’époque archaïque, comme un entrepôt à vin ; des gobelets du sanctuaire portent des abécédaires grecs. Après 600, le port tombe en désuétude. Le sanctuaire, rebâti avec le temple C, dont la phase la plus ancienne remonte aux environs de 375-350 avant notre ère, reste fréquenté jusqu’à son abandon, au IIᵉ siècle de notre ère. Judith Muñoz Sogas a proposé en 2022 de faire du temple B le cœur d’un « quartier commercial » phénicien, un lieu où les marins venaient manger, boire et commercer. Jérémy Lamaze lui a objecté en 2023 que les données crétoises ne ressemblent pas à celles des colonies phéniciennes d’Occident et que les visiteurs levantins avaient cessé de venir à Kommos avant la fin du VIIᵉ siècle avant notre ère.
Pour aller plus loin
Kommos se lit avec Gournia, autre ville minoenne de la côte crétoise, dont la « maison du rivage » a été interprétée à son tour comme un hangar à navires, et avec l’épave d’Uluburun, où la vaisselle chypriote voyageait dans de grandes jarres comme celles de Kommos. Le temple B conduit vers l’expansion phénicienne en Méditerranée et vers les débuts de l’alphabet grec.
Comment reconnaître un port quand on n’y trouve ni quai, ni bateau, ni même son nom ancien ? La question se pose à Kommos, sur la côte sud de la Crète. À l’âge du Bronze, le peuple de l’île y avait bâti une petite ville au bord de la mer. Les archéologues appellent ce peuple les Minoens. Une équipe de l’université de Toronto a fouillé le site.
Des bateaux tirés sur le sable
La côte de Kommos n’offre aucune baie pour s’abriter. Les marins échouaient donc leurs navires sur une plage ouverte. Depuis, la mer est montée de plusieurs mètres. Le rivage ancien se trouvait plus loin qu’aujourd’hui.
Sur cette plage, la fouille a mis au jour une bande de dalles qui descend vers l’eau. Des rigoles la coupent à intervalles réguliers. On y posait sans doute des pièces de bois pour faire glisser les coques. Les fouilleurs l’avaient d’abord prise pour une simple allée.
Des salles géantes face à la mer
Au XIVᵉ siècle avant notre ère, les habitants commencent un bâtiment immense. Il aligne de longues salles côte à côte, toutes ouvertes vers la plage. Chacune mesure plus de 37 mètres de long. Elles n’ont ni porte, ni fenêtre, ni grande jarre de réserve.
Maria Shaw codirigeait la fouille. Elle a proposé une idée simple. Ces salles seraient des hangars où l’on rangeait les navires pendant l’hiver, quand on ne prenait pas la mer. Les hangars grecs plus tardifs, faits pour les navires de guerre, avaient à peu près la même taille.
David Blackman étudie les hangars à navires de l’Antiquité. Il a d’abord douté de cette idée. Il a changé d’avis quand un ensemble semblable est apparu au port de Cnossos, sur l’autre côte de l’île. Il admet seulement que ces salles servaient d’abri d’hiver, loin des vagues.
Une preuve manque toujours. Personne n’a retrouvé dans ces salles un morceau de coque ou de voilure. Deux ancres de pierre gisaient bien sous un sol, mais elles servaient là de simple remblai.
Des jarres venues de très loin
La grande richesse de Kommos tient dans ses débris de poterie. Aucun autre site de la mer Égée n’a livré autant de vases étrangers. Des chercheurs ont analysé leur argile en laboratoire pour savoir d’où ils venaient. Certaines jarres avaient voyagé depuis l’Égypte. D’autres arrivaient des côtes du Liban, d’Israël ou de Syrie.
L’une d’elles reposait, entière, sur le sol d’une grande maison. Son argile ressemble à celle de lettres envoyées au pharaon par la ville d’Ougarit, en Syrie. Elle vient très probablement de cette région.
Des bols arrivaient aussi de Chypre, et des pots de Sardaigne, à l’autre bout de la Méditerranée. Pourtant, rien ne prouve que des étrangers aient habité la ville. Les marins faisaient sans doute escale, puis repartaient.
Ces analyses ont réservé une surprise. Les spécialistes se trompaient environ une fois sur cinq quand ils jugeaient l’origine d’un vase à l’œil nu. Seul le laboratoire a permis de corriger ces erreurs.
Une amphore reste mystérieuse. On la fabriquait sur place, en grande quantité. Mais on ne la retrouve presque nulle part ailleurs, pas même dans les palais voisins. Personne ne sait où partait son contenu.
Des pierres dressées au fond du temple
Vers 1200 avant notre ère, la ville est abandonnée. Le lieu reste longtemps désert. Puis des Crétois bâtissent un petit temple sur les ruines.
Vers 800, un nouveau temple le remplace. Au fond, trois petits piliers de pierre se dressent côte à côte. Aucun autel crétois ne leur ressemble. Ils rappellent en revanche ceux des Phéniciens, de grands marins venus des villes de la côte libanaise.
Plus de deux cents morceaux de jarres phéniciennes ont été ramassés autour. Les spécialistes ne s’accordent pas sur leur sens. Pour les uns, des marchands phéniciens vivaient sur place. Pour d’autres, ils ne faisaient que passer. Plus tard, quelqu’un glisse entre les piliers des statuettes de dieux égyptiens et un petit cheval de bronze.
Selon deux spécialistes, le poète Homère décrit cette côte dans l’Odyssée. Une tempête y jette les navires du roi Ménélas. Au bord de ce rivage, écrit Homère, « une petite pierre retient une grande vague ».
La version complète raconte comment le fouilleur a changé d’avis sur un second bâtiment à galeries, et suit la jarre d’Ougarit jusqu’à la région précise où on l’a fabriquée.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Bâtiment P, secteur sud de Kommos, Minoen récent IIIA2-IIIB, 38,51 × 39,60 m, six galeries de 5,44 m de large en moyenne et de plus de 37 m de long, sols de terre battue, foyers et fours – in situ [Kommos Conservancy, « Kommos Building P », extraits de Kommos V, p. 850-853](https://www.kommosconservancy.org/documents-2/kommos-building-p/
- Cale dallée du bâtiment AA, Minoen moyen IIB, longue d’env. 20 m, pente de 4,67°, mise au jour en 1985 sous la cour du bâtiment P – in situ [J. W. Shaw, International Journal of Nautical Archaeology 48 (1), 2019, p. 85-88, PDF](https://www.ancientportsantiques.com/wp-content/uploads/Documents/PLACES/Crete-Cyprus/Kommos-Shaw2019.pdf
- Deux ancres de calcaire à trois trous, réemployées sous le sol de la galerie P3 du bâtiment P, pierre extraite à Chypre ou en Anatolie occidentale d’après ses fossiles [J. W. Shaw 2019, p. 88-89](https://www.ancientportsantiques.com/wp-content/uploads/Documents/PLACES/Crete-Cyprus/Kommos-Shaw2019.pdf
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Sources primaires (suite)
- Jarre cananéenne restaurable, inv. C8069 (échantillon Kommos 98/55), dépôt de sol du Minoen récent IIIA2 ancien de la maison X, abandonné vers 1370 av. n. è., argile du nord de la côte syrienne [Day et al., Hesperia 80, 2011, tableau 1 et p. 549-550](https://www.ascsa.edu.gr/uploads/media/hesperia/hesperia.80.4.0511.pdf
- Sanctuaire tripilier du temple B, vers 800 av. n. è., dalle triangulaire et trois piliers, avec cheval de bronze (12 cm) et figurines égyptiennes de faïence de Sekhmet (14,3 cm) et de Néfertoum (6,3 cm) déposés dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle av. n. è. ; lieu de conservation des figurines non précisé dans les sources consultées [Kommos IV, notice de l’université de Toronto](https://utoronto.scholaris.ca/items/e223788f-856b-4328-a49d-74d24b6e3bc5
- Homère, Odyssée, III, 293-296 (la flotte de Ménélas aux confins de Gortyne, vers Phaistos) [traduction anglaise, Elpenor](https://www.ellopos.net/elpenor/greek-texts/ancient-Greece/homer/odyssey-3.asp?pg=8
- Homère, Iliade, I, 485-486 (le navire tiré sur la grève et calé d’étais), cité par J. W. Shaw dans Kommos V [Kommos Conservancy, extraits de Kommos V](https://www.kommosconservancy.org/documents-2/kommos-building-p/
Bibliographie
- Joseph W. Shaw et Maria C. Shaw (dir.), Kommos V. The Monumental Minoan Buildings at Kommos, Princeton, Princeton University Press, 2006 [extraits du chapitre 5, Kommos Conservancy](https://www.kommosconservancy.org/documents-2/kommos-building-p/
- Joseph W. Shaw et Maria C. Shaw (dir.), Kommos IV. The Greek Sanctuary, Princeton, Princeton University Press, 2000, dont Patricia M. Bikai, « The Phoenician Ceramics from the Greek Sanctuary », p. 302-321 [notice, université de Toronto](https://utoronto.scholaris.ca/items/e223788f-856b-4328-a49d-74d24b6e3bc5
- Maria C. Shaw, « Late Minoan I Building J/T, and Late Minoan III Buildings N and P at Kommos : Their Nature and Possible Uses as Residences, Palaces and/or Emporia », dans J. W. Shaw et M. C. Shaw (dir.), A Great Minoan Triangle in Southcentral Crete. Kommos, Hagia Triadha, Phaistos, Scripta Mediterranea 6, Toronto, 1985, p. 19-30 cité d’après Blackman 2011 et Shaw 2019
- Joseph W. Shaw, « Phoenicians in Southern Crete », American Journal of Archaeology 93 (2), 1989, p. 165-183 [Archaeological Institute of America, sommaire du numéro](https://ajaonline.org/toc/932
- Joseph W. Shaw, « The Earliest Harbour Installations on Aegean Foreshores », International Journal of Nautical Archaeology 48 (1), 2019, p. 85-102, DOI 10,1111/1095-9270,12328 [Nautical Archaeology Society, PDF](https://www.ancientportsantiques.com/wp-content/uploads/Documents/PLACES/Crete-Cyprus/Kommos-Shaw2019.pdf
- Dario Puglisi, « Un arsenale marittimo ? L’edificio T di Kommos », Creta Antica 2, 2001, p. 113-124 cité d’après Shaw 2019
- David Blackman, « Minoan shipsheds », Skyllis 11 (2), 2011, p. 4-11 [reproduit avec l’accord de l’auteur, Kommos Conservancy](https://www.kommosconservancy.org/documents-2/david-blackman-minoan-shipsheds/
- Aleydis Van de Moortel, « The harbour of Kommos and its East Mediterranean Connections in the Protopalatial Period », dans P. P. Betancourt, M. C. Nelson et E. H. Williams (dir.), Krinoi kai Limenes. Studies in Honor of Joseph and Maria Shaw, Philadelphie, 2007, p. 177-184 cité d’après Blackman 2011 (ses calculs de dimensions des navires sont cités dans Shaw 2019)
- Antonis Vasilakis, « Late Minoan shipsheds in Katsamba (Heraklion) » (en grec), dans M. Andrianakis et I. Tzachili (dir.), Archaiologiko Ergo Kritis I, Réthymnon, 2010, p. 285-293 cité d’après Blackman 2011
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Sources en ligne
- [« A Minoan harbour town. The ancient site of Kommos in Crete », Josho Brouwers, 27 octobre 2020]( Ancient World Magazinehttps://www.ancientworldmagazine.com/articles/minoan-harbour-town-kommos/
- [« Cult and multiculturalism. A shared sanctuary at Early Iron Age Kommos », Chris Adamson, 11 février 2021]( Ancient World Magazinehttps://www.ancientworldmagazine.com/articles/cult-multiculturalism-sanctuary-kommos/
- [« Thirsty seafarers at Temple B of Kommos », compte rendu de Jérémy Lamaze, BMCR 2023,10,25]( Bryn Mawr Classical Reviewhttps://bmcr.brynmawr.edu/2023/2023.10.25/
- [« BMCR 2003,06,18 », compte rendu de Kommos IV]( Bryn Mawr Classical Reviewhttps://bmcr.brynmawr.edu/?p=23175
- [Compte rendu d’ouvrage sur l’architecture néopalatiale et postpalatiale de Kommos, octobre 2008 (112,4)]( American Journal of Archaeologyhttps://ajaonline.org/book-review/579/
- [« Archaeology Lecture with Jim Wright », résumé de la conférence « Kommos as an Iron Age harbor in the territory of Gortyn (Crete) », 17 mars 2025]( Bryn Mawr Collegehttps://www.brynmawr.edu/inside/latest/events/archaeology-lecture-jim-wright
- [« About. History of Kommos », d’après le plan de 1998 et l’ouvrage de J. W. Shaw]( Kommos Conservancyhttps://www.kommosconservancy.org/about/
- [« Trade at Minoan Kommos », R. C. Bigelow, 21 juillet 2016]( Kommos Conservancyhttps://www.kommosconservancy.org/a-world-of-goods-peter-s-day-et-al-discuss-trade-at-minoan-kommos/
- [Fouille de Kommos, page consacrée à la céramique minoenne et importée]( Université de Toronto (titre de la page non relevé, le serveur exigeant une vérification lors de la dernière consultation)https://kommos.arthistory.utoronto.ca/kommosMinoanPottery.html








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