Sous le règne d’Assarhaddon, roi d’Assyrie de 680 à 669 avant notre ère, les devins de la cour soumettent au dieu-soleil Šamaš une série de questions sur un seul homme. Kaštaritu, seigneur de la ville de Kar-Kaššî, complote-t-il avec d’autres chefs mèdes, va-t-il attaquer la place forte assyrienne de Kišessim, faut-il accepter le traité qu’il propose ? Les tablettes conservées ne livrent pas l’issue de l’affaire. Pour le roi d’Assyrie, cet adversaire redouté n’est jamais qu’un bēl āli, un « seigneur de ville ». Une partie de la recherche a pourtant reconnu en lui le Phraorte d’Hérodote, deuxième souverain de l’empire mède, et ce rapprochement est aujourd’hui vivement contesté par les spécialistes des textes assyriens.
Le tribut des seigneurs de ville
Les Mèdes entrent dans les textes par la porte assyrienne, en 835, l’année où Salmanazar III, après avoir reçu au pays de Parsua le tribut de vingt-sept rois, descend vers le « pays des Mèdes » et y brûle quatre villes dont les noms ne reparaissent plus jamais ; l’Obélisque noir de Nimrud consigne l’expédition. Vers 820, une stèle de Šamši-Adad V nomme le premier Mède connu, Hanasiruka, lui prête une « ville royale », Sagbita, et se vante de lui avoir tué 2 300 soldats et pris 1 200 localités, chiffre que Karen Radner, alors à l’université de Munich, lit comme une formule d’abondance. C’est la seule fois qu’un texte assyrien présente un Mède comme un roi. Sous Teglath-Phalasar III (744-727), qui annexe deux provinces le long de la grande route du Khorassan, les chefs de la région reçoivent un titre qui ne les quittera plus, bēl āli. Vingt-huit seigneurs de ville « des Mèdes puissants » apportent leur tribut à Sargon II en 716, quarante-cinq en 713, et le chargement est presque toujours le même, des chevaux, que l’Assyrie agricole ne pouvait pas élever chez elle. Christopher Tuplin, de l’université de Liverpool, a fait un autre compte. Sur près de 140 noms de lieux mèdes cités par Teglath-Phalasar III et Sargon II, onze seulement apparaissent sous les deux règnes, à une trentaine d’années d’intervalle.
L’épithète accolée aux Mèdes sous ces deux rois, dannu, a reçu deux lectures opposées. Giovanni Lanfranchi, de l’université de Padoue, y voit le stéréotype du montagnard barbare et lointain, Radner un qualificatif flatteur, rare dans des inscriptions royales qui gardent d’ordinaire pour les ennemis les mots de perfide ou de déloyal. La seconde lecture paraît plus solide, parce que le même adjectif qualifie ailleurs les dieux et les rois, à commencer par Cyrus dans son propre cylindre.
Sous Assarhaddon, la documentation change de nature. En 672, des chefs de l’Est prêtent serment de loyauté au prince héritier Assurbanipal, et l’exemplaire juré par Ramataia, seigneur d’Urakazabarna, a été reconstitué à partir de fragments trouvés en 1955 dans la salle du trône du temple de Nabû, à Nimrud. Sur les sept dynastes connus par ces tablettes, trois seulement gouvernent des principautés sûrement mèdes, et Mario Liverani a montré en 1995 que le serment engageait des gardes du corps du prince, ses clauses ne réglant ni tribut ni levée de troupes. Vers 656, Assurbanipal fait amener à Ninive trois seigneurs de ville révoltés, Birišhatri, Sarrati et Parihia, que ses scribes désignent du même titre qu’un siècle plus tôt. Le silence se fait ensuite pendant une quarantaine d’années, sur les Mèdes comme sur les provinces assyriennes du Zagros.
« L’empire mède existe pour nous parce qu’Hérodote le dit »
La phrase est de Heleen Sancisi-Weerdenburg, à la page 199 d’un article de seize pages publié en 1988 sous un titre en forme de question, Was there ever a Median Empire ? Née à Haarlem en 1944, elle enseignait à Groningue quand elle fonda en 1980 les ateliers d’histoire achéménide, avec une ambition déclarée, dégager l’histoire perse de la grille posée sur elle par les auteurs grecs. L’article est issu de l’atelier de 1985, le seul tenu à Londres, au Warburg Institute, et consacré à la méthode. Amélie Kuhrt, qui coorganisait ces rencontres avec elle, en a résumé la thèse d’une phrase, l’absence frappante de documents sur un tel État valant absence d’empire.
Le raisonnement part d’un inventaire. Les annales assyriennes connaissent des seigneurs de ville par dizaines, jamais un royaume mède comparable à l’Élam, à l’Urartu ou au pays des Mannéens, et les chroniques babyloniennes ne montrent qu’une armée en campagne. Il ne reste donc qu’un récit continu, celui du livre I des Histoires d’Hérodote (I, 95-130). Déiocès, juge réputé pour son équité, s’y fait confier la royauté par des Mèdes qui vivaient en villages, se fait bâtir à Ecbatane un palais ceint de sept murailles aux créneaux de couleurs différentes (I, 98) et transmet le pouvoir à Phraorte, à Cyaxare, puis à Astyage. Sancisi-Weerdenburg tient ce récit pour inutilisable. Il lui paraît trop terne pour sortir d’une tradition orale mède, puisque Cyaxare, le vainqueur de Ninive, n’y devient jamais le héros national qu’un peuple aurait fabriqué, alors que la naissance de Cyrus, quelques chapitres plus loin, garde la saveur d’un conte. Elle y voit une construction grecque bâtie sur quelques données parvenues par Babylone. Christopher Tuplin, qui lui a consacré en 2004 une longue réfutation, relève lui-même la mécanique des chiffres. Deux paires de rois, Déiocès et Phraorte, puis Cyaxare et Astyage, régnant chacune soixante-quinze ans, donnent un total rond de cent cinquante, et les cent vingt-huit ans de domination sur l’Asie au-delà de l’Halys annoncés au chapitre 130, période scythe déduite, ne se raccordent pas au récit.
Sancisi-Weerdenburg ne niait pourtant pas tout. Elle admettait une guerre contre la Lydie et prenait au sérieux un passage d’Hérodote (I, 134) selon lequel, au temps de leur domination, les Mèdes commandaient à leurs voisins immédiats, qui commandaient aux suivants, et ainsi de proche en proche. Elle rappelait que le titre de roi des rois, dont la forme passe pour mède, peut désigner un chef suprême autant qu’un souverain, et voyait dans l’abandon des sites fortifiés du Zagros la trace d’une formation de l’État interrompue. Elle refusait l’État et sa bureaucratie, pas l’existence d’un chef capable de porter la guerre loin de ses montagnes.
Les premières réactions furent sceptiques. Le cadre qu’elle attaquait venait d’être consolidé par Igor Diakonoff, dont le chapitre de la Cambridge History of Iran, en 1985, consacrait plus d’une centaine de pages à l’histoire et à la culture de la Médie, et Oscar White Muscarella lui opposa une courte réfutation en 1994, dans le volume même où elle revenait sur l’oralité du récit d’Hérodote. Elle n’était pas la première à douter, Peyton Helm ayant décrit dès 1981 une chronologie artificielle cousue de sagas indépendantes. Historienne aussi de l’alimentation, elle avait coédité un livre grand public sur le sujet, recettes comprises, entré dans les meilleures ventes des Pays-Bas à l’été 1994. Elle meurt à Utrecht le 28 mai 2000, onze mois avant la rencontre qui allait reprendre sa question à plusieurs voix.
Assur, Ninive, Harran
Les Mèdes reparaissent à l’automne 615 dans une chronique babylonienne qui suit, année par année, la guerre de Nabopolassar contre l’Assyrie. Ils descendent vers Arrapha, l’actuelle Kirkouk. L’été suivant, leur armée prend Tarbisu, près de Ninive, puis assiège Assur, la vieille capitale religieuse, la détruit et la pille, et les Babyloniens partis à leur secours arrivent trop tard. Nabopolassar et Umakištar, le Cyaxare des Grecs, se rencontrent devant la ville et concluent une entente. En 612, les deux armées assiègent Ninive trois mois durant ; la ville tombe, et le 14 septembre Umakištar rentre chez lui. En 610, les Mèdes marchent sur Harran aux côtés des Babyloniens, puis se retirent. Le scribe les appelle d’abord Mèdes, puis Umman-manda, vieux terme péjoratif de la tradition mésopotamienne pour les barbares des confins, tout en conservant le nom de leur roi.
Julian Reade, du British Museum, en a tiré une conséquence simple, une armée qui saccage trois villes et repart chaque fois ne poursuivant pas de conquête durable. Liverani le dit plus crûment, les Mèdes s’étant chargés de la sale besogne et les Babyloniens du rôle de restaurateurs. John Curtis décrit dans les ruines de l’Assyrie une société appauvrie, sans pouvoir central ni reconstruction organisée, et Michael Jursa, de l’université de Vienne, réunit les indices d’un contrôle babylonien sur l’ancien cœur assyrien. Après 610, la chronique ne mentionne plus les Mèdes.
Ils reviennent dans la chronique de Nabonide, à la sixième année du règne, en 550. Astyage, roi des Mèdes, rassemble son armée et marche contre Cyrus, roi d’Anšan ; ses troupes se révoltent, le capturent et le livrent à Cyrus, qui marche sur Ecbatane, la ville royale, et emporte à Anšan l’argent, l’or et les biens qu’il y a pris. Pour Liverani, cette défection dit l’essentiel, celle d’une autorité qui dépendait du bon vouloir des soldats et de leurs chefs locaux.
Pteria parlait phrygien
La carte de l’empire mède, telle qu’on la dessinait encore à la fin du XXᵉ siècle, s’étendait jusqu’à l’Halys, le fleuve d’Anatolie centrale qu’Hérodote donne pour frontière avec la Lydie après une bataille interrompue par une éclipse (I, 74), que l’on date d’ordinaire de 585. Robert Rollinger, de l’université d’Innsbruck, a contesté cette frontière en 2003. Hérodote, montre-t-il, se trompe sur le cours même du fleuve, et l’Halys joue dans les Histoires le rôle d’une limite littéraire dont le franchissement signale la démesure, celle de Crésus en particulier. Les chroniques babyloniennes, elles, montrent la seule armée de Nabopolassar opérant en 609, 608 et 607 jusque dans la « région de l’Urartu », le royaume d’Anatolie orientale que les Mèdes passaient pour avoir détruit. Une collation de la chronique de Nabonide faite en 1997, puis confirmée en 2005, a fourni à Rollinger un argument de poids en 2008. Le pays attaqué par Cyrus en 547, dont seul le premier signe est conservé, commence par Ú, alors que la restitution « Lydie » exigeait LU, et la seule restitution plausible serait l’Urartu. Le royaume aurait donc survécu aux Mèdes jusqu’au milieu du VIᵉ siècle, et la date traditionnelle de la chute de Sardes perd du même coup son appui, conclusion qu’un spécialiste de l’Anatolie a contestée dès 2005.
L’archéologie anatolienne a suivi le même chemin. Sur le Kerkenes Dağ, dans la province de Yozgat, une ville ceinte de plus de sept kilomètres de remparts, occupée environ soixante-dix ans puis démantelée et incendiée, passe pour la Pteria qu’Hérodote fait prendre par Crésus (I, 76). Son fouilleur, Geoffrey Summers, y voyait d’abord une fondation mède postérieure à 612. Depuis 2000, les fouilles ont mis au jour un mégaron, des inscriptions en phrygien et une idole aniconique de type phrygien, et Summers parle désormais d’une grande ville anatolienne, où il cherche tout au plus une influence mède. Lynn Roller, qui a rendu compte de la publication de 2008, y lit encore un avant-poste phrygien en territoire contrôlé par les Mèdes.
Vingt et une saisons à Hamadan
Dans le Zagros, les sites que l’on peut dire mèdes avec quelque vraisemblance se concentrent dans le « triangle mède » formé par Hamadan, Malayer et Kangavar. À Godin Tepe, à 13 kilomètres à l’est de Kangavar, la mission du Royal Ontario Museum de Toronto a dégagé à partir de 1965 la résidence fortifiée d’un chef local, avec une salle d’audience presque carrée portée par cinq rangées de six colonnes. À Nush-i Jan, à 14 kilomètres à l’ouest de Malayer, David Stronach a fouillé de 1967 à 1977 un temple-tour juché à plus de trente mètres au-dessus de la plaine, un fort à magasins et une salle hypostyle d’environ 20 mètres sur 15. Ces bâtiments précèdent une occupation de squatters de la première moitié du VIᵉ siècle. Liverani en tire un argument contre l’empire. Les sites fleurissent à la fin du VIIIᵉ et au VIIᵉ siècle, au temps des seigneurs de ville, et déclinent au moment précis où l’empire d’Hérodote aurait dû culminer.
Ecbatane devrait trancher. Les Assyriens, qui ont poussé jusqu’au désert salé de l’Iran central, ne la nomment jamais.
Sur le tell de Hegmataneh, que l’on identifie à la citadelle antique, vingt et une campagnes de fouilles n’ont livré aucune couche d’occupation mède, et le programme stratigraphique lancé en 2004 par Massoud Azarnoush a daté les grandes constructions de l’époque parthe. Selon une synthèse parue en 2023 dans la revue Ancient Iranian Studies, la vingt-deuxième campagne, en 2020, aurait permis d’identifier quelques matériaux d’époque mède. La même étude fait remarquer que le nom vieux-perse de la ville, Hamgmatāna, signifie « lieu de rassemblement », ce qui s’accorderait avec un endroit où des chefs se réunissaient au besoin.
Stronach, qui a dirigé dix ans les fouilles de Nush-i Jan, accorde que rien ne permet de postuler un royaume mède uni et vigoureux nettement avant 615, mais refuse d’étendre ce constat à la période suivante, en rappelant que les régions où l’on attendrait les Mèdes ont été à peine fouillées. Michael Roaf, de l’université de Munich, voit dans la Médie le relais le plus plausible par lequel des traits assyriens sont passés dans l’art perse, et Hilary Gopnik, à partir des céramiques de Godin, envisage un État mède dominant les routes commerciales du Zagros à la fin du VIIᵉ et au VIᵉ siècle. Les éditeurs du volume de Padoue l’ont noté, les archéologues présents s’inquiétaient moins que les historiens de l’absence de preuve d’un État mède unifié et employaient le mot d’empire sans grande précision.
Si Ninive est tombée
L’objection du camp adverse tient à un fait que personne ne conteste. En 614 et en 612, une armée qui obéit à un seul roi, Umakištar, prend Assur et Ninive, puis revient en 610 devant Harran. Matthew Waters, de l’université du Wisconsin à Eau Claire, juge que des tribus faiblement liées rendent compte des textes conservés, mais que le rôle des Mèdes dans la chute de l’Assyrie et pendant les soixante années suivantes suppose davantage.
Tuplin a donné en 2004 une défense détaillée de la puissance mède. Pour lui, le récit d’Hérodote garde des traits trop singuliers pour être une simple fiction grecque. Le chapitre 134 décrit une domination en cascade, chaque peuple gouvernant le suivant, qui ne ressemble pas aux districts tributaires créés par Darius et ne peut donc pas en être la projection. L’épisode scythe suppose une connaissance réelle du VIIᵉ siècle, et le nom du roi scythe Protothyès rappelle celui d’un Partatua que connaissent les textes assyriens. Si la forme du titre de roi des rois est bien mède, les Perses ont imité un modèle assez prestigieux pour qu’on l’envie. À Bisotun, enfin, Darius traite la révolte de l’Arménie à l’intérieur de son récit des événements de Médie, avec cinq batailles, comme si les deux pays allaient ensemble. Tuplin conclut qu’il existait bien, à partir d’Ecbatane, une autorité capable de porter la guerre loin du Zagros, mais il propose d’éviter le mot d’empire, qui appelle la comparaison avec l’Assyrie ou avec la Perse de Darius, et de parler de domination.
Les textes du VIᵉ siècle lui fournissent des appuis, et ils se prêtent aussi à l’autre lecture. Le livre de Jérémie annonce contre Babylone « les rois des Mèdes » (Jérémie 51, 11 et 51, 28), au pluriel, là où la traduction grecque des Septante écrit un roi, et Nabonide parle des Umman-manda, de leur pays et des rois qui marchent à leurs côtés. Rollinger y voit une confédération tribale, d’autres une hiérarchie de rois soumis à un grand roi. À Bisotun, deux rebelles de 522-521 se réclament de la famille de Cyaxare, le Mède Fravartiš, qui se fait appeler Khšathrita et roi en Médie, et le Sagartien Tritantaechmès. Rollinger lit dans ces prétentions les menées d’usurpateurs, sans unité perdue à restaurer ; Tuplin, une revendication de légitimité dynastique qui ne dit rien de l’étendue du pouvoir de Cyaxare.
Plusieurs choses demeurent hors d’atteinte, et pour des raisons précises. Aucun texte rédigé par des Mèdes n’a été retrouvé, au point que Rüdiger Schmitt a pu qualifier en 2003 leur langue de grande inconnue, et Pierre Briant rappelait dès 1996 qu’on l’avait reconstruite à partir d’emprunts perses eux-mêmes reconstitués. Entre 610 et 550, l’histoire mède repose sur quelques lignes babyloniennes, deux versets bibliques et Hérodote, et le niveau mède d’Ecbatane, s’il existe, se trouve sous la ville moderne de Hamadan. À contre-courant, Shahrokh Razmjou a soutenu en 2005 que les Mèdes, vainqueurs de l’Assyrie, avaient forcément possédé un royaume et un art que l’on n’a pas su reconnaître ; Rémy Boucharlat, dans Abstracta Iranica, lui a reproché une démonstration fondée sur des « absences reconstituées ». Rollinger, en 2021, intitule sa synthèse « le dilemme mède », titre qui dit assez l’état d’une question qu’une seule archive retrouvée à Hamadan suffirait à déplacer.
La tablette où Umakištar entre dans l’histoire mesure 132 millimètres sur 69. Brisée en quatre morceaux puis recollée, achetée en 1896 au marchand Daud Thoma, elle est exposée au British Museum sous le numéro 21901, et sa dernière ligne prie quiconque aime Nabû et Marduk de garder la tablette et de ne pas la laisser passer en d’autres mains.
Pour aller plus loin
La question mède se lit avec l’inscription de Bisotun, où Darius énumère les rebelles qui se réclamaient de Cyaxare, et avec la chute de Ninive en 612, que la chronique babylonienne raconte mois par mois. Elle rejoint aussi l’histoire de Cyrus, roi d’Anšan, dont la victoire sur Astyage ouvre l’histoire de l’empire perse, et celle des sources grecques sur la Perse, Hérodote en tête.
On lit souvent que les Mèdes ont bâti un grand empire. Ce peuple vivait dans les montagnes de l’ouest de l’Iran. Il aurait dominé une bonne partie de l’Asie, avant de tomber face au Perse Cyrus vers 550 avant notre ère. En 1988, une historienne néerlandaise, Heleen Sancisi-Weerdenburg, a posé une question toute simple. Cet empire a-t-il vraiment existé ?
Un récit venu de Grèce
Presque tout ce qu’on raconte sur cet empire vient d’un seul auteur. Il s’agit d’Hérodote, un historien grec de l’Antiquité. Il décrit des rois mèdes qui se succèdent sur le trône. Le premier se serait fait bâtir un palais entouré de sept murailles, à Ecbatane, leur capitale.
L’historienne a relu ce récit de près. Elle l’a trouvé trop plat pour venir des Mèdes eux-mêmes. Selon elle, un peuple aurait fait de son grand roi un héros, et Hérodote n’en fait rien de tel. Les dates semblent elles aussi arrangées. Additionnés, les règnes font cent cinquante ans tout juste.
Elle ne rejetait pourtant pas tout. Elle admettait que les Mèdes avaient fait la guerre loin de leurs montagnes, jusque dans un royaume d’Anatolie, la Lydie. Elle refusait seulement l’idée d’un État organisé, avec une administration. Plus tard, une grande rencontre de spécialistes, en Italie, a repris sa question. Une bonne partie d’entre eux lui ont donné raison.
Les voisins ne voyaient que des chefs
Les rois d’Assyrie connaissaient bien les Mèdes. Leurs scribes en parlent souvent. Pourtant, ils ne leur prêtent presque jamais de roi. Ils évoquent des chefs qui tiennent chacun une ville. Ils les appellent des « seigneurs de ville ».
Ces chefs paient leur tribut en chevaux. Lors d’une seule campagne, quarante-cinq d’entre eux apportent ce tribut au roi assyrien. Les noms de lieux mèdes changent aussi beaucoup d’un règne à l’autre. Tout cela évoque un monde morcelé, sans royaume unique.
Puis les Mèdes surgissent en armes. En 614 avant notre ère, ils prennent et pillent Assur, la vieille capitale religieuse de l’Assyrie. Peu après, ils aident les Babyloniens à détruire Ninive, l’autre grande capitale. Après chaque victoire, ils rentrent chez eux. Pour certains spécialistes, une armée qui repart ainsi ne cherche pas à conquérir un territoire.
La fin de l’histoire va dans le même sens. Le roi mède Astyage part en guerre contre Cyrus. Ses propres soldats se révoltent et le livrent au Perse. Selon certains historiens, son pouvoir dépendait du bon vouloir de ses troupes.
Une capitale introuvable
Les archéologues ont cherché Ecbatane sous la ville iranienne de Hamadan. Le site a connu plus de vingt campagnes de fouilles. Aucune n’a livré de couche d’habitation mède. Les grands bâtiments retrouvés datent d’une époque bien plus tardive, celle des Parthes. Une fouille récente aurait repéré quelques restes mèdes, sans plus.
Les rares forteresses mèdes connues se trouvent dans les montagnes voisines. Elles se vident justement quand l’empire raconté par Hérodote devrait être au sommet de sa puissance. Plus à l’ouest, en Anatolie, une grande ville passait pour mède. Les fouilles ont montré qu’elle appartenait à un autre peuple d’Anatolie, les Phrygiens.
Ceux qui défendent les Mèdes
Tout le monde n’est pas convaincu. En 2004, un historien de Liverpool, Christopher Tuplin, a répondu longuement. Pour lui, une armée capable de prendre Assur et Ninive obéissait bien à un seul chef. Le récit d’Hérodote contient aussi des détails trop étranges pour qu’un Grec les ait inventés.
Tuplin fait pourtant une concession. Il propose d’abandonner le mot « empire » et de parler plutôt de « domination ». Ce mot désigne une puissance capable de faire la guerre loin de chez elle. Les spécialistes en discutent encore. Personne, en tout cas, n’a retrouvé un seul texte écrit par les Mèdes eux-mêmes.
La tablette babylonienne qui raconte la chute de Ninive est exposée au British Museum, à Londres. À sa dernière ligne, le scribe supplie qu’on la garde et qu’elle ne change jamais de propriétaire.
La version complète montre comment un seul signe cunéiforme, relu par les spécialistes, a repoussé la fin d’un royaume voisin, et cite le serment prêté par Ramataia, un seigneur mède, au prince héritier d’Assyrie.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Hérodote, Histoires, I, 74 (bataille de l’éclipse), I, 95-130 (récit mède, de Déiocès à Astyage), I, 98 (le palais d’Ecbatane aux sept enceintes), I, 130 (cent vingt-huit ans de domination mède au-delà de l’Halys) et I, 134 (domination de proche en proche) ; édition et traduction française de référence : Ph.-E. Legrand, Hérodote, Histoires, livre I, Paris, Les Belles Lettres, 1946 [traduction A. D. Godley, I, 130, Perseids](https://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0016/tlg001/perseus-eng2/1.130.1-1.131.1
- Chronique de la chute de Ninive (ABC 3), tablette d’argile, 132 × 69 mm, années 616-609 avant notre ère, achetée en 1896 à Daud Thoma, exposée – British Museum, BM 21901 (1896,0409,6) [fiche de collection]( ; [traduction d’A. K. Grayson adaptée, Livius](https://www.livius.org/sources/content/mesopotamian-chronicles-content/abc-3-fall-of-nineveh-chronicle)https://www.britishmuseum.org/collection/object/W_1896-0409-6
- Chronique de Nabonide (ABC 7), col. II, 1-4 (année 6, 550 avant notre ère) et II, 16-17 (année 9, 547) – British Museum, BM 35382 [traduction d’A. K. Grayson, Livius](https://livius.org/sources/content/mesopotamian-chronicles-content/abc-7-nabonidus-chronicle
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Sources primaires (suite)
- Traité de succession d’Assarhaddon (adê), 672 avant notre ère, exemplaire juré par Ramataia, seigneur d’Urakazabarna, fragments mis au jour en 1955 à Nimrud – SAA 2, 6 [J. Taylor, Oracc, Nimrud Project]( ; [D. J. Wiseman, Iraq 20 (1), 1958, p. 1-99](https://resolve.cambridge.org/core/journals/iraq/article/vassaltreaties-of-esarhaddon/5B27532A3336D9CDBF0799C8FD61AE43)https://oracc.museum.upenn.edu/nimrud/livesofobjects/successiontreaties/
- Requêtes oraculaires d’Assarhaddon au dieu Šamaš concernant Kaštaritu, seigneur de Kar-Kaššî, SAA 4, 41-57 (notamment 41, 43, 56-57) cité d’après Radner 2003
- Obélisque noir de Salmanazar III, Nimrud, campagne de 835 avant notre ère, RIMA 3, A.0 102,14, l. 120-125 ; stèle de Šamši-Adad V, Nimrud, RIMA 3, A.0 103,1, iii 27-36 (Hanasiruka et Sagbita) ; Annales de Sargon II à Khorsabad, l. 100 (vingt-huit seigneurs de ville, 716) et l. 191-194 (quarante-cinq, 713) cités d’après Radner 2003
- Inscription de Darius Iᵉʳ à Bisotun, DB §24 et légende DBf (Fravartiš, « Khšathrita, de la lignée de Cyaxare, roi en Médie »), DB §33 (Tritantaechmès le Sagartien) [légendes du relief, Livius]( ; [DB §33, Livius](https://www.livius.org/sources/content/behistun-persian-text/behistun-t-21/)https://livius.org/sources/content/behistun-persian-text/behistun-minor-inscriptions
- Jérémie 51, 11 et 51, 28 (« les rois des Mèdes ») ; inscription de Nabonide sur Harran mentionnant les Umman-manda et les rois qui marchent à leurs côtés (Langdon 1912, n° 1 = Beaulieu 1989, n° 15) cités d’après Tuplin 2004
Bibliographie
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