Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

𐌀
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

L’origine des Étrusques : Hérodote, Denys et la paléogénétique

Sailko / Wikimedia Commons
8 min de lecture30 sources vérifiées
L’article complet en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF

Xanthos de Lydie a rédigé au Vᵉ siècle avant notre ère une histoire de son pays. Le texte est perdu. Denys d’Halicarnasse, qui l’avait entre les mains, y a cherché le départ d’une moitié du peuple lydien vers l’Italie et ne l’y a pas trouvé. Il retourne ce silence contre Hérodote au livre I des Antiquités romaines. C’est la plus ancienne objection connue au récit qui domine encore les exposés sur l’origine des Étrusques.

La disette lydienne et le tirage au sort

Le récit tient en une page. Au livre I des Histoires, chapitre 94, Hérodote place sous le règne d’Atys, fils de Manès, une disette qui frappe toute la Lydie. Pendant dix-huit ans, les habitants jeûnent une journée sur deux et inventent des jeux, les dés, les osselets et la balle. Hérodote note au passage que les Lydiens en revendiquaient l’invention, à une exception près. Le roi coupe enfin son peuple en deux moitiés et tire au sort. Une moitié demeure avec lui. Sous la conduite de son fils Tyrrhènos, l’autre aborde chez les Ombriens et prend le nom du jeune homme.

Hérodote n’écrit jamais le mot Étrusque, qui est latin. Il parle de Tyrrhéniens, comme tous les Grecs, et il ne date rien. La date basse que la vulgarisation lui prête, vers 1200, vient de commentateurs modernes qui ont rapproché sa disette de la fin de l’âge du bronze. Le texte lui-même se contente d’un roi mythique et d’une durée ronde de dix-huit ans.

Il circulait chez les Grecs une seconde version, incompatible avec la première. Hellanicos de Lesbos faisait des Tyrrhéniens des Pélasges chassés de Grèce et débarqués à l’embouchure du Pô ; Denys d’Halicarnasse en donne le résumé au livre I, 28. Thucydide signale de son côté, au livre IV, 109 de La Guerre du Péloponnèse, des Tyrrhéniens pélasges installés jadis à Lemnos. Deux généalogies grecques, donc, bâties sur un ethnonyme appliqué à des gens qui ne s’appelaient pas ainsi.

Rasenna, le nom qu’ils se donnaient

Denys écrit à Rome sous Auguste, après vingt-deux ans de dépouillement. Il argumente en quatre temps. Les deux langues n’ont rien de commun. Les dieux, les rites et les institutions diffèrent. Enfin Xanthos, qui a écrit l’histoire de la Lydie, ignore Tyrrhènos et ignore la migration. Au livre I, 30, Denys conclut que ceux qui approchent le plus de la vérité tiennent les Tyrrhéniens pour un peuple indigène, très ancien, différent de tout autre par la langue et le genre de vie. Il ajoute qu’ils se nomment eux-mêmes Rasenna.

On peut soupçonner l’auteur d’avoir inventé la thèse autochtoniste qu’il présente comme héritée de prédécesseurs, et Dominique Briquel l’a fait dans Les Tyrrhènes, peuple des tours. Le soupçon ne dispense pas d’examiner les arguments, qui valent par eux-mêmes, la citation de Xanthos et la comparaison des langues comme des cultes. Une source suspecte peut avoir raison. Le mot Rasenna, lui, a nourri deux siècles de lectures contradictoires, dont l’une a fait beaucoup de dégâts.

Aucune source antique ne les fait venir des Alpes

Tite-Live écrit au livre V, 33, 11 de son Histoire romaine que les peuples alpins sont sans doute possible de cette origine, les Rhètes surtout, que le terrain a rendus sauvages au point de ne leur laisser de l’ancien état que le son de la langue, et encore altéré. Trogue Pompée, dont Justin résume les Histoires philippiques au livre XX, 5, fait occuper les Alpes par les Tusci sous la conduite d’un chef nommé Raetus. Chez Pline l’Ancien, Histoire naturelle, III, 133, la même filiation reparaît, l’expulsion étant attribuée aux Gaulois.

Le sens de circulation est unanime. L’Étrurie donne les Rhètes.

Au milieu du XVIIIᵉ siècle, Nicolas Fréret retourne le vecteur et fait descendre les Étrusques des Alpes, sur une base purement littéraire : le nom des Raeti rapproché du Rasenna de Denys. Il emprunte au passage deux arguments à celui-là même qu’il contredit, le silence de Xanthos et les différences entre Lydiens et Étrusques. Reprise au siècle suivant, la thèse circule encore dans des ouvrages de vulgarisation, et Dominique Briquel a montré qu’aucun texte antique ne la soutient.

Pallottino déplace la question

En 1947, Massimo Pallottino publie L’origine degli Etruschi et change la façon de poser le problème. Chercher un point de départ suppose qu’un peuple déjà constitué soit arrivé quelque part, alors que l’archéologie montre une formation progressive sur le sol de l’Étrurie. On gagnerait d’ailleurs à dire « formation » plutôt qu'« origine », parce que le second mot postule un ailleurs dont rien n’oblige à faire l’hypothèse. Dans son Etruscologia, Pallottino tient les Villanoviens pour des proto-Étrusques.

L’argument est stratigraphique. Dans les grandes cités d’Étrurie, les nécropoles ne montrent aucune coupure entre le VIIIᵉ et le VIIᵉ siècle, et l’on passe sans heurt du villanovien à la période dite orientalisante, comme le rappelle Jean-Paul Thuillier. Les premières inscriptions étrusques apparaissent vers 700, et tout ce qui précède se lit dans des urnes biconiques et des fibules, jamais dans des textes.

Quatre-vingt-deux squelettes, aucune trace anatolienne

La génétique est entrée dans le débat par la mauvaise porte. En 2007, Alessandro Achilli et ses collègues relèvent chez les habitants de Murlo, en Toscane, une fréquence inhabituelle d’haplogroupes mitochondriaux proche-orientaux, 17,5 %. Ils y voient un appui à la thèse lydienne. Six ans plus tard, Silvia Ghirotto et son équipe reprennent l’affaire avec quatorze séquences anciennes nouvelles et 4 910 Méditerranéens actuels, et parviennent à la conclusion inverse. Les Étrusques peuvent être tenus pour les ancêtres des habitants du Casentino et de Volterra, mais pas de ceux de Murlo, et le lien entre Toscane et Anatolie remonte à 5 000 ans au moins.

Le transect publié en 2021 par Cosimo Posth et une quarantaine de coauteurs change d’échelle. Quatre-vingt-deux individus, douze sites archéologiques d’Étrurie plus le site de Venosa en Basilicate, et quarante-six datations au radiocarbone produites pour l’occasion, sur une fenêtre allant de 800 avant notre ère à 1000 de notre ère. Sur les quarante-huit individus du premier millénaire avant notre ère, quarante forment un groupe homogène. Modélisé sur une source lointaine, ce pool génétique porte environ 25 % d’ascendance liée aux pasteurs des steppes pontiques, proportion qui monte à la moitié si l’on prend pour source des populations campaniformes d’Europe centrale, plus proches dans le temps. L’haplogroupe Y R1b représente près de 75 % des lignées masculines, essentiellement sous la forme R1b-P312, celle qui s’est diffusée en Europe avec le complexe campaniforme. Aucun apport anatolien récent n’est détecté, et aucune composante iranienne, contrairement à ce qu’on observe à la même époque en Sicile et en Sardaigne. Les Étrusques, surtout, ne se distinguent pas génétiquement des Latins de Rome, dont les génomes avaient été publiés deux ans plus tôt, si bien que deux populations séparées par la langue, par l’écriture et par le nom qu’elles portaient partageaient le même fonds biologique, hérité d’un même mouvement de peuplement à l’âge du bronze.

Les exceptions comptent autant que la règle. Trois individus penchent vers l’Europe centrale, dont un daté du VIIᵉ siècle à Vetulonia, et quatre vers l’Afrique du Nord autour de 300 avant notre ère. En 2024, l’équipe de Giovanna Bagnasco a séquencé cinq squelettes inhumés au cœur sacré de Tarquinia, là où la ville incinérait ses morts. L’individu 11, une femme âgée enterrée en bordure d’une cabane et datée entre 830 et 790 avant notre ère, présente un rapport strontium 87/86 de 0,71253 contre une fourchette locale de 0,7090 à 0,7095, et une affinité génétique avec la Scandinavie et la Baltique. Elle avait grandi très loin de là, et son passage n’a laissé aucune trace dans la population locale.

Les Villanoviens incinéraient leurs morts. Il n’existe donc aucun ADN ancien pour la période de formation elle-même, entre 1000 et 800, et le transect de 2021 commence après coup, quand la culture étrusque est déjà en place. La paléogénétique documente des Étrusques déjà constitués, et leur constitution même lui échappe encore.

Sur une stèle encastrée dans un mur d’église

En 1998, Helmut Rix a réuni sous le nom de tyrsénien trois langues sans parenté indo-européenne : l’étrusque, le rhétique des Alpes orientales et le lemnien. Le dossier lemnien tient d’abord à une pierre trouvée en 1884-1885 dans le mur d’une église du village de Kaminia, sur l’île de Lemnos, aujourd’hui au Musée archéologique national d’Athènes. Elle porte en bas-relief un guerrier casqué et deux textes gravés en boustrophédon, l’un autour de la tête, l’autre sur une face latérale étroite, pour une trentaine de mots en tout. Les correspondances avec l’étrusque sont d’ordre grammatical, ce qui les rend difficiles à mettre sur le compte de l’emprunt. En lemnien, deux génitifs se marquent en -s et en -l, deux datifs en -si et en -le, exactement comme en étrusque, et le parfait actif s’y termine en -ke, comme turuce. Le mot naφoθ répond à l’étrusque nefts, et avis à avils, l’année. Tout ne concorde pas, surtout dans le vocabulaire. Le lemnien novaisna, « sacré », n’a pas d’équivalent étrusque, langue qui emploie pour la même valeur cver, tinscvil, alpan, ais-. En 2009 est apparu un second document, un petit autel du sanctuaire archaïque d’Héphaistia, cinquante centimètres de long, deux lignes et vingt-six lettres, que Carlo De Simone a présenté l’année suivante devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

Le sens du trajet, lui, n’est pas tranché. De Simone tenait que des navigateurs venus d’Étrurie avaient porté leur langue jusqu’à Lemnos au VIIᵉ siècle ; Michel Gras remontait au VIIIᵉ dans ses Trafics tyrrhéniens archaïques ; Rix penchait pour un fonds pré-grec commun, ce qui suppose le mouvement inverse, de l’Égée vers l’Italie. Aucune donnée génétique ne les départagera, puisqu’elle mesure des ascendances, pas des langues. De Simone est mort en 2023, Rix en 2004, et le désaccord leur a survécu intact.

Pour aller plus loin

L’écriture étrusque prolonge le sujet. Empruntée à un alphabet grec vers 700, elle se lit sans peine alors que la langue résiste encore. La question des Peuples de la mer y touche aussi, l’un de leurs noms égyptiens ayant été rapproché des Tyrsènes sans emporter l’adhésion. La disciplina etrusca s’y rattache également, ce corps de savoirs divinatoires que Rome a repris aux haruspices – le foie de Plaisance en est le bronze le plus complet – et conservé jusqu’à l’Antiquité tardive.

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Hérodote, Histoires, I, 94 (disette lydienne, partage du peuple et départ de Tyrrhènos)
  2. Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 25-30, dont I, 28 (résumé d’Hellanicos de Lesbos) et I, 30, 3 (Rasenna)
  3. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, IV, 109 (Tyrrhéniens pélasges de Lemnos)
Voir les 27 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Tite-Live, Histoire romaine, V, 33, 11 (« Alpinis quoque ea gentibus haud dubie origo est, maxime Raetis »)
  2. Trogue Pompée, Histoires philippiques, abrégé de Justin, XX, 5 (les Tusci et le chef Raetus)
  3. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, III, 133 (les Rhètes tenus pour descendants des Tusci)
  4. Stèle de Kaminia, dite stèle de Lemnos, calcaire, guerrier en bas-relief et deux inscriptions boustrophédon, découverte en 1884-1885 à Kaminia, Lemnos Musée archéologique national d’Athènes
  5. Autel inscrit d’Héphaistia, 50 × 13,05 cm, deux lignes, vingt-six lettres, sanctuaire archaïque de Lemnos édition De Simone, 2010

Bibliographie

  1. Dominique Briquel, *L’origine lydienne des Étrusques. Histoire du thème dans la littérature antique*, Collection de l’École française de Rome 139, Rome, 1991, X-575 p. École française de Rome
  2. Dominique Briquel, *Les Pélasges en Italie. Recherches sur l’histoire de la légende*, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 252, Rome, 1984 École française de Rome
  3. Dominique Briquel, *Les Tyrrhènes, peuple des tours. Denys d’Halicarnasse et l’autochtonie des Étrusques*, Collection de l’École française de Rome 178, Rome, 1993 École française de Rome
  4. Jean-Paul Thuillier, *Les Étrusques. Histoire d’un peuple*, Paris, Armand Colin, 2003, 240 p., DOI 10,3917/arco.llier.2003,01 Armand Colinhttps://doi.org/10.3917/arco.llier.2003.01
  5. Massimo Pallottino, *Etruscologia*, Milan, Hoepli, 1984, 564 p. Hoepli
  6. Helmut Rix, *Rätisch und Etruskisch*, Innsbrucker Beiträge zur Sprachwissenschaft, Vorträge und kleinere Schriften 68, Innsbruck, 1998, 67 p. Institut für Sprachwissenschaft der Universität Innsbruck
  7. Carlo De Simone, *I Tirreni a Lemnos. Evidenza linguistica e tradizioni storiche*, Biblioteca di « Studi Etruschi » 31, Florence, 1996, 120 p. Leo S. Olschki
  8. Carlo De Simone, « Une nouvelle inscription « tyrrhénienne » de Hephaistia (Lemnos) », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 154 (1), 2010, p. 569-576 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
  9. Michel Gras, *Trafics tyrrhéniens archaïques*, préface de Jacques Heurgon, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 258, Rome, 1985, XII-773 p. École française de Rome
  10. Cosimo Posth et alii, « The origin and legacy of the Etruscans through a 2000-year archeogenomic time transect », *Science Advances* 7 (39), 2021, eabi7673, DOI 10,1126/sciadv.abi7673 American Association for the Advancement of Sciencehttps://doi.org/10.1126/sciadv.abi7673
  11. G. Bagnasco et alii, « Bioarchaeology aids the cultural understanding of six characters in search of their agency (Tarquinia, ninth-seventh century BC, central Italy) », *Scientific Reports* 14, 2024, art. 11895, DOI 10,1038/s41598-024-61052-z Nature Portfoliohttps://doi.org/10.1038/s41598-024-61052-z
  12. M. L. Antonio et alii, « Ancient Rome : A genetic crossroads of Europe and the Mediterranean », *Science* 366, 2019, p. 708-714, DOI 10,1126/science.aay6826 American Association for the Advancement of Sciencehttps://doi.org/10.1126/science.aay6826
  13. T. Saupe et alii, « Ancient genomes reveal structural shifts after the arrival of Steppe-related ancestry in the Italian Peninsula », *Current Biology* 31 (12), 2021, p. 2576-2591, DOI 10,1016/j.cub.2021,04 022 Cell Presshttps://doi.org/10.1016/j.cub.2021.04
  14. Alessandro Achilli et alii, « Mitochondrial DNA Variation of Modern Tuscans Supports the Near Eastern Origin of Etruscans », *American Journal of Human Genetics* 80 (4), 2007, p. 759-768 American Society of Human Genetics
  15. Silvia Ghirotto et alii, « Origins and Evolution of the Etruscans' mtDNA », *PLoS ONE* 8 (2), 2013, e55519, DOI 10,1371/journal.pone.0055519 PLOShttps://doi.org/10.1371/journal.pone.0055519
  16. Francesca Tassi et alii, « Genetic evidence does not support an Etruscan origin in Anatolia », *American Journal of Physical Anthropology* 152 (1), 2013, p. 11-18, DOI 10,1002/ajpa.22319 Wileyhttps://doi.org/10.1002/ajpa.22319

Sources en ligne

  1. « Ancient sources », Thesaurus Inscriptionum Raeticarum, texte de Corinna Salomon Universität Wienhttps://tir.univie.ac.at/wiki/Ancient_sources
  2. « Lemnien », Mnamon. Écritures anciennes de la Méditerranée Scuola Normale Superiore, Pisehttps://mnamon.sns.it/index.php?id=26&lang=fr&page=Lingua
  3. « Dominique Briquel, L’origine lydienne des Étrusques. Histoire de la doctrine dans l’Antiquité » (compte rendu) Persée, L’Antiquité classiquehttps://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1993_num_62_1_1176_t1_0557_0000_2
  4. « Trafics tyrrhéniens archaïques », notice de l’ouvrage de Michel Gras, BEFAR 258 Persée, École française de Romehttps://www.persee.fr/doc/befar_0257-4101_1985_mon_258_1
  5. « TranscULturality and social innovation in frontier AReas of pre-Roman Italy (TULAR) », fiche de projet Horizon Europe n° 101065320 CORDIS, Commission européennehttps://cordis.europa.eu/project/id/101065320
  6. « Dominique Briquel. Travaux et publications » Archéologie et philologie d’Orient et d’Occident, École normale supérieurehttps://www.archeo.ens.fr/Dominique-BRIQUEL.html?lang=fr
La lettre

Vous avez aimé cet article ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.