Sargon d’Akkad : la légende du premier empereur et ce qui en reste
Ses inscriptions n’existent qu’en copies d’écoliers, sa capitale n’a jamais été retrouvée, et la durée de son règne varie de quarante à cinquante-six ans selon le manuscrit.

En 1939, Spyridon Marinatos fait ouvrir au défilé des Thermopyles une tranchée de huit mètres. À huit mètres, la pioche est encore dans des couches byzantines. Le sol sur lequel Léonidas a tenu trois jours est plus bas, et personne ne l’a jamais vu. Des carottages ont depuis donné la mesure de ce qui le recouvre.
En 1979, une équipe conduite par John C. Kraft fore sept carottes dans les sédiments qui comblent l’extrémité occidentale du golfe Maliaque. Les résultats paraissent en 1987 dans le Journal of Field Archaeology. Le site de la porte médiane, là où l’affaire s’est jouée, dort sous une vingtaine de mètres de travertin et d’alluvions du Sperchios. Le rivage a avancé vers l’est d’au moins 15 kilomètres depuis 4 500 ans. Et en 480, le niveau marin relatif se tenait un peu au-dessus de l’actuel, ce qui resserrait le passage au lieu de l’élargir : au plus 20 à 30 mètres entre la falaise du Callidromos et l’eau.
Hérodote donne un chiffre au livre VII. L’entrée en Grèce par Trachis mesure, au plus étroit, un demi-plèthre, une cinquantaine de pieds ; le vrai goulot est ailleurs, près d’Alpènes d’un côté et d’Anthéla de l’autre, où il ne passe qu’une ornière de char, et des marais bordent la route à l’est. Une équipe de l’université Aristote de Thessalonique, conduite par Konstantinos Vouvalidis, a repris le dossier avec vingt forages de 5 à 35 mètres et des profils de tomographie électrique. Elle a retrouvé le mélange de dalles de travertin et de dépôts marécageux. Sur ce point précis, la géologie et le texte se confirment.
Le détail, lui, échappe. Kraft et ses coauteurs l’écrivent : une paléogéographie fine exigerait un tout autre programme de forage. Le sol où les Perses ont campé dort sous quinze à vingt mètres d’alluvions, quelque part dans la plaine.
Marinatos ne creusait pas au hasard. Sur le Kolonos, une éminence basse située à l’intérieur du mur, il a recueilli une centaine de pointes de flèches de bronze et de fer, beaucoup du type oriental à trois arêtes, et quelques pointes de lance, aujourd’hui au Musée national archéologique d’Athènes. Il a aussi relevé des tronçons du mur bâti par les Phocidiens, celui qu’Hérodote décrit en ruine et que les Grecs remettent en état à leur arrivée. Depuis, les pointes passent pour la confirmation matérielle du livre VII : les survivants se replient sur une hauteur et sont abattus sous les traits.
Michael Flower a soulevé en 1998 une objection que la vulgarisation n’a pas reprise. Marinatos avait fouillé sur le flanc nord de la colline un bastion tardif, comblé avec de la terre descendue du sommet, et cette terre était pleine des mêmes pointes à trois arêtes. Or on connaît un cas parallèle. Au tumulus de Marathon, William Martin Leake avait ramassé dans les années 1820 des pointes identiques près de la surface, et Nicholas Hammond a soutenu en 1973 qu’elles venaient de la terre rapportée en 490 pour édifier le tertre. Une flèche perse peut donc arriver sur une tombe grecque autrement que par le tir.
La conséquence est nette. Le Kolonos est bien un lieu de sépulture, et Hérodote y place le lion de pierre élevé pour Léonidas. Que les hommes y soient morts n’est pas démontré. Hérodote écrit qu’on les a ensevelis là où ils étaient tombés, mais la phrase peut être une déduction faite depuis la tombe.
Le catalogue du livre VII est précis jusqu’à l’unité : 300 Spartiates, 500 Tégéates, 500 Mantinéens, 120 hommes d’Orchomène, 1 000 du reste de l’Arcadie, 400 Corinthiens, 200 de Phlionte, 80 de Mycènes, puis 700 Thespiens et 400 Thébains. Le total fait 4 200 hoplites, dont 3 100 péloponnésiens. Quelques chapitres plus loin, Hérodote cite l’épigramme des Amphictyons, qui parle de quatre mille hommes du Péloponnèse. Au livre VIII, il compte 4 000 cadavres grecs entassés par Xerxès, en face de 1 000 corps perses laissés en vue sur 20 000 enfouis à la hâte. Aucun de ces nombres ne s’accorde avec le catalogue.
Deux témoins complètent le tableau sans dépendre l’un de l’autre. Diodore de Sicile donne mille Lacédémoniens, dont les 300 Spartiates ; Isocrate, un siècle avant lui, connaît la même tradition dans le Panégyrique et dans l’Archidamos. Les sept cents autres seraient des périèques, tus par Hérodote parce qu’ils n’ont pas péri avec les Spartiates.
Restent les hilotes, que le texte fait apparaître une seule fois, en passant : les marins de Xerxès visitent le champ de bataille et ne les distinguent pas des hoplites. Peter Hunt a proposé en 1998 d’appliquer aux Thermopyles le rapport attesté à Platées, sept hilotes par Spartiate, ce qui ajouterait 2 100 hommes. Thomas Clements a retenu en 2024 le minimum que le texte impose, un serviteur par Spartiate, et arrive à 1 300 morts grecs. Hans van Wees tient depuis 2018 le chiffre de 4 000 pour une rationalisation de l’épigramme, calculée sur un monument spartiate qui ne portait que les noms des trois cents.
Les chiffres perses, eux, ne sont plus retenus par personne : 1 700 000 fantassins, puis un total de 5 283 220 hommes. Frederick Maurice a pris le problème par l’eau en 1930. Il part des rivières que le texte dit taries par l’armée, calcule les besoins quotidiens d’une troupe en marche à la saison sèche et la longueur d’une colonne d’infanterie, et retient un ordre de 210 000 hommes et 75 000 bêtes. Les fourchettes actuelles vont de cent mille à trois cent mille combattants. Un ordre de grandeur, rien de plus.
Hérodote nomme celui qui a montré le chemin, Éphialtès fils d’Eurydème, Malien venu chercher une récompense, et le chef de la colonne, Hydarnès. Les Perses partent au soir, traversent l’Asopos, montent toute la nuit avec les monts des Œtéens à droite et ceux des Trachiniens à gauche, et débouchent au matin sur les Phocidiens postés en haut, qui se replient.
Le passage occupe les topographes depuis deux siècles et demi, parce que ses conditions paraissent incompatibles : l’Asopos coule au pied du Callidromos, et il faudrait le franchir avant d’avoir les deux massifs dans cet ordre. William Kendrick Pritchett défend la route la plus courte, par le flanc nord-ouest du Callidromos, en objectant qu’une troupe qui voit son objectif ne double pas son trajet. Paul Wallace a soutenu en 1980 le passage de Vardhatès et la trouée de Dhéma, seuls assez larges pour qu’un corps de troupe reste un corps de troupe. Il a fait la montée de nuit à la lampe électrique, et il est arrivé en haut à l’aube dans le temps qu’indique Hérodote.
L’objection topographique s’est en partie dissoute d’elle-même. Les carottages montrent une plaine vingt mètres plus basse et un cône alluvial de l’Asopos étalé sur un arc de 130 degrés : le lit de 480 pouvait se trouver à peu près n’importe où. Le sentier, lui, n’est toujours pas localisé, et son effectif ne l’est pas davantage. Hérodote parle des Immortels, Diodore de 20 000 hommes, Ctésias de 40 000 conduits par deux notables de Trachis et non par un seul.
Un fait tient, plus instructif que le nom du traître. Le col a toujours été tourné, et l’équipe de Kraft relève qu’après leur victoire, ni les Perses ni les Gaulois de Brennos en 279 n’ont emprunté le défilé pour descendre vers le sud : les uns et les autres sont repartis vers l’ouest, par la trouée de Dhéma.
Diodore de Sicile, qui suit ici Éphore de Cymé, donne un tout autre dernier jour. Un transfuge, Tyrrhastiadas de Cymé, prévient Léonidas de l’encerclement au milieu de la nuit. Les Grecs marchent sur le camp perse, tuent dans l’obscurité, cherchent Xerxès sous sa tente, ne le trouvent pas, et sont abattus au lever du jour. Justin raconte la même chose, Plutarque aussi, dans Sur la malignité d’Hérodote, où il accuse l’enquêteur d’avoir effacé le plus grand exploit de Léonidas.
La position dominante est expéditive : Charles Hignett parlait en 1963 d’une fiction absurde, John Lazenby en 1993 d’une histoire impossible, au motif que des hoplites ne sont pas des commandos. Le camp adverse doit sa version la plus solide à Michael Flower. Éphore ne travaillait pas sans pièces, et Diodore cite à la fin de son récit neuf vers d’un poème lyrique perdu de Simonide sur les morts des Thermopyles, pris chez lui. Sur le seul point où l’on peut arbitrer entre les deux versions, le millier de Lacédémoniens, Éphore a probablement raison contre Hérodote. Sa méthode consistait à corriger la prose par la poésie, comme il corrige ailleurs Thucydide par la comédie ancienne. Et l’invraisemblance militaire oublie la kryptie, où de jeunes Spartiates étaient envoyés tuer de nuit.
Hérodote, de son côté, compose. Les quatre reprises du corps de Léonidas rejouent la lutte autour de Patrocle, où les Achéens repoussent Hector trois fois au chant XVIII de l’Iliade. Reginald Macan posait déjà en 1908 la question qui compte : qui a compté ces quatre reprises et a survécu pour le dire ? Les seuls rescapés du dernier jour sont les Thébains, qui se sont rendus, et Plutarque note que personne avant Hérodote ne connaît le marquage au fer que Xerxès leur aurait infligé.
Hérodote rapporte les trois épigrammes gravées au défilé par les Amphictyons. Il n’attribue à Simonide de Céos que celle du devin Mégistias, et il en donne la raison : les deux hommes étaient liés par l’hospitalité. L’épitaphe des Lacédémoniens, celle que tout le monde récite, est anonyme chez lui. Son attribution à Simonide n’apparaît que dans l’Anthologie palatine, au Xᵉ siècle, et dans la Souda. Hartmut Erbse a plaidé en 1998 pour une attribution ancienne ; son argument principal reste le voisinage des trois textes chez Hérodote. « Molôn labé » n’est pas non plus dans Hérodote : la formule vient des Apophtegmes laconiens de Plutarque, six siècles après la bataille.
Le décor du site date pour l’essentiel d’une seule décennie. La pierre gravée du Kolonos est une restitution posée en 1955. Le 30 juin de la même année est inauguré en contrebas le Léonidas de bronze de Vassos Falireas, financé par une association de Grecs des États-Unis. Le visage du roi vient d’un torse d’hoplite en marbre parien de 78 centimètres, sorti de l’acropole de Sparte en 1925 par A. M. Woodward pour l’École britannique d’Athènes. Ce torse s’appelle « Léonidas » parce qu’un ouvrier du chantier l’a nommé ainsi. Le monument aux sept cents Thespiens, un Éros décapité dont une aile est brisée, a été élevé à côté en 1997.
Pausanias a vu à Sparte, en face du théâtre, les tombeaux du régent Pausanias et de Léonidas, et près d’eux une stèle portant les noms et les patronymes des hommes qui avaient soutenu le combat des Thermopyles. Les ossements de Léonidas, précise-t-il, avaient été rapportés du défilé quarante ans après la bataille. La stèle n’a jamais été retrouvée. Hérodote, lui, écrit qu’il s’est informé des noms des trois cents et qu’il les a appris. Il ne les a pas recopiés.
Le dossier croise la bataille de Marathon, où Hérodote traite les chiffres avec la même autorité déconcertante, la phalange hoplitique et la question de ce que « pousser » peut vouloir dire dans un couloir de vingt mètres, et l’agôgé spartiate, qui fournit à la discussion sur l’attaque nocturne son argument le plus concret.
Chaque semaine, les nouveaux récits de l'encyclopédie et l'enquête du moment.
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Ses inscriptions n’existent qu’en copies d’écoliers, sa capitale n’a jamais été retrouvée, et la durée de son règne varie de quarante à cinquante-six ans selon le manuscrit.
ΩTrois calendriers pour dater un seul printemps, un traité recopié que la pierre confirme, une peste que l’ADN n’a pas tranchée. Ce que la méthode de Thucydide tient vraiment.
ΩSix mille quatre cents morts perses selon Hérodote, et pas un corps retrouvé. Ce que deux siècles de fouilles ont produit sur la plaine, et ce qu’ils n’ont jamais produit.
✚Un chêne d’Irlande, un pin de Californie, cent trois mesures au radiocarbone dans la Cité de David. Ce que trente ans de fouilles ont établi, et ce qui reste disputé.
ΩDeux comptes antiques qui ne s’accordent pas, dix-sept diagnostics rétrospectifs, trois dents du Céramique et une fosse détruite au bulldozer. État réel du dossier.
𒀭Cinquante centimètres de mosaïque sortis broyés d’une tombe pillée. Woolley y a d’abord vu une stèle, puis un étendard. Le British Museum le classe comme coffret ( ?).
ΩUne cuirasse de bronze dans une tombe d’Argos, une cruche corinthienne trouvée en Étrurie, une phrase d’Aristote écrite trois siècles plus tard. Voilà tout le dossier.