Thermopyles : reconstruire la bataille sous vingt mètres de dépôts

Jacques-Louis David / Wikimedia Commons

En 1939, Spyridon Marinatos fait ouvrir au défilé des Thermopyles une tranchée de huit mètres. À huit mètres, la pioche est encore dans des couches byzantines. Le sol sur lequel Léonidas a tenu trois jours est plus bas, et personne ne l’a jamais vu. Des carottages ont depuis donné la mesure de ce qui le recouvre.

Vingt mètres de travertin au-dessus du champ de bataille

En 1979, une équipe conduite par John C. Kraft fore sept carottes dans les sédiments qui comblent l’extrémité occidentale du golfe Maliaque. Les résultats paraissent en 1987 dans le Journal of Field Archaeology. Le site de la porte médiane, là où l’affaire s’est jouée, dort sous une vingtaine de mètres de travertin et d’alluvions du Sperchios. Le rivage a avancé vers l’est d’au moins 15 kilomètres depuis 4 500 ans. Et en 480, le niveau marin relatif se tenait un peu au-dessus de l’actuel, ce qui resserrait le passage au lieu de l’élargir : au plus 20 à 30 mètres entre la falaise du Callidromos et l’eau.

Hérodote donne un chiffre au livre VII. L’entrée en Grèce par Trachis mesure, au plus étroit, un demi-plèthre, une cinquantaine de pieds ; le vrai goulot est ailleurs, près d’Alpènes d’un côté et d’Anthéla de l’autre, où il ne passe qu’une ornière de char, et des marais bordent la route à l’est. Une équipe de l’université Aristote de Thessalonique, conduite par Konstantinos Vouvalidis, a repris le dossier avec vingt forages de 5 à 35 mètres et des profils de tomographie électrique. Elle a retrouvé le mélange de dalles de travertin et de dépôts marécageux. Sur ce point précis, la géologie et le texte se confirment.

Le détail, lui, échappe. Kraft et ses coauteurs l’écrivent : une paléogéographie fine exigerait un tout autre programme de forage. Le sol où les Perses ont campé dort sous quinze à vingt mètres d’alluvions, quelque part dans la plaine.

Ce que les pointes de flèches du Kolonos prouvent

Marinatos ne creusait pas au hasard. Sur le Kolonos, une éminence basse située à l’intérieur du mur, il a recueilli une centaine de pointes de flèches de bronze et de fer, beaucoup du type oriental à trois arêtes, et quelques pointes de lance, aujourd’hui au Musée national archéologique d’Athènes. Il a aussi relevé des tronçons du mur bâti par les Phocidiens, celui qu’Hérodote décrit en ruine et que les Grecs remettent en état à leur arrivée. Depuis, les pointes passent pour la confirmation matérielle du livre VII : les survivants se replient sur une hauteur et sont abattus sous les traits.

Michael Flower a soulevé en 1998 une objection que la vulgarisation n’a pas reprise. Marinatos avait fouillé sur le flanc nord de la colline un bastion tardif, comblé avec de la terre descendue du sommet, et cette terre était pleine des mêmes pointes à trois arêtes. Or on connaît un cas parallèle. Au tumulus de Marathon, William Martin Leake avait ramassé dans les années 1820 des pointes identiques près de la surface, et Nicholas Hammond a soutenu en 1973 qu’elles venaient de la terre rapportée en 490 pour édifier le tertre. Une flèche perse peut donc arriver sur une tombe grecque autrement que par le tir.

La conséquence est nette. Le Kolonos est bien un lieu de sépulture, et Hérodote y place le lion de pierre élevé pour Léonidas. Que les hommes y soient morts n’est pas démontré. Hérodote écrit qu’on les a ensevelis là où ils étaient tombés, mais la phrase peut être une déduction faite depuis la tombe.

Quatre mille, mille, ou treize cents

Le catalogue du livre VII est précis jusqu’à l’unité : 300 Spartiates, 500 Tégéates, 500 Mantinéens, 120 hommes d’Orchomène, 1 000 du reste de l’Arcadie, 400 Corinthiens, 200 de Phlionte, 80 de Mycènes, puis 700 Thespiens et 400 Thébains. Le total fait 4 200 hoplites, dont 3 100 péloponnésiens. Quelques chapitres plus loin, Hérodote cite l’épigramme des Amphictyons, qui parle de quatre mille hommes du Péloponnèse. Au livre VIII, il compte 4 000 cadavres grecs entassés par Xerxès, en face de 1 000 corps perses laissés en vue sur 20 000 enfouis à la hâte. Aucun de ces nombres ne s’accorde avec le catalogue.

Deux témoins complètent le tableau sans dépendre l’un de l’autre. Diodore de Sicile donne mille Lacédémoniens, dont les 300 Spartiates ; Isocrate, un siècle avant lui, connaît la même tradition dans le Panégyrique et dans l’Archidamos. Les sept cents autres seraient des périèques, tus par Hérodote parce qu’ils n’ont pas péri avec les Spartiates.

Restent les hilotes, que le texte fait apparaître une seule fois, en passant : les marins de Xerxès visitent le champ de bataille et ne les distinguent pas des hoplites. Peter Hunt a proposé en 1998 d’appliquer aux Thermopyles le rapport attesté à Platées, sept hilotes par Spartiate, ce qui ajouterait 2 100 hommes. Thomas Clements a retenu en 2024 le minimum que le texte impose, un serviteur par Spartiate, et arrive à 1 300 morts grecs. Hans van Wees tient depuis 2018 le chiffre de 4 000 pour une rationalisation de l’épigramme, calculée sur un monument spartiate qui ne portait que les noms des trois cents.

Les chiffres perses, eux, ne sont plus retenus par personne : 1 700 000 fantassins, puis un total de 5 283 220 hommes. Frederick Maurice a pris le problème par l’eau en 1930. Il part des rivières que le texte dit taries par l’armée, calcule les besoins quotidiens d’une troupe en marche à la saison sèche et la longueur d’une colonne d’infanterie, et retient un ordre de 210 000 hommes et 75 000 bêtes. Les fourchettes actuelles vont de cent mille à trois cent mille combattants. Un ordre de grandeur, rien de plus.

Le sentier qu’on ne retrouve pas

Hérodote nomme celui qui a montré le chemin, Éphialtès fils d’Eurydème, Malien venu chercher une récompense, et le chef de la colonne, Hydarnès. Les Perses partent au soir, traversent l’Asopos, montent toute la nuit avec les monts des Œtéens à droite et ceux des Trachiniens à gauche, et débouchent au matin sur les Phocidiens postés en haut, qui se replient.

Le passage occupe les topographes depuis deux siècles et demi, parce que ses conditions paraissent incompatibles : l’Asopos coule au pied du Callidromos, et il faudrait le franchir avant d’avoir les deux massifs dans cet ordre. William Kendrick Pritchett défend la route la plus courte, par le flanc nord-ouest du Callidromos, en objectant qu’une troupe qui voit son objectif ne double pas son trajet. Paul Wallace a soutenu en 1980 le passage de Vardhatès et la trouée de Dhéma, seuls assez larges pour qu’un corps de troupe reste un corps de troupe. Il a fait la montée de nuit à la lampe électrique, et il est arrivé en haut à l’aube dans le temps qu’indique Hérodote.

L’objection topographique s’est en partie dissoute d’elle-même. Les carottages montrent une plaine vingt mètres plus basse et un cône alluvial de l’Asopos étalé sur un arc de 130 degrés : le lit de 480 pouvait se trouver à peu près n’importe où. Le sentier, lui, n’est toujours pas localisé, et son effectif ne l’est pas davantage. Hérodote parle des Immortels, Diodore de 20 000 hommes, Ctésias de 40 000 conduits par deux notables de Trachis et non par un seul.

Un fait tient, plus instructif que le nom du traître. Le col a toujours été tourné, et l’équipe de Kraft relève qu’après leur victoire, ni les Perses ni les Gaulois de Brennos en 279 n’ont emprunté le défilé pour descendre vers le sud : les uns et les autres sont repartis vers l’ouest, par la trouée de Dhéma.

La nuit que Diodore raconte et qu’Hérodote ignore

Diodore de Sicile, qui suit ici Éphore de Cymé, donne un tout autre dernier jour. Un transfuge, Tyrrhastiadas de Cymé, prévient Léonidas de l’encerclement au milieu de la nuit. Les Grecs marchent sur le camp perse, tuent dans l’obscurité, cherchent Xerxès sous sa tente, ne le trouvent pas, et sont abattus au lever du jour. Justin raconte la même chose, Plutarque aussi, dans Sur la malignité d’Hérodote, où il accuse l’enquêteur d’avoir effacé le plus grand exploit de Léonidas.

La position dominante est expéditive : Charles Hignett parlait en 1963 d’une fiction absurde, John Lazenby en 1993 d’une histoire impossible, au motif que des hoplites ne sont pas des commandos. Le camp adverse doit sa version la plus solide à Michael Flower. Éphore ne travaillait pas sans pièces, et Diodore cite à la fin de son récit neuf vers d’un poème lyrique perdu de Simonide sur les morts des Thermopyles, pris chez lui. Sur le seul point où l’on peut arbitrer entre les deux versions, le millier de Lacédémoniens, Éphore a probablement raison contre Hérodote. Sa méthode consistait à corriger la prose par la poésie, comme il corrige ailleurs Thucydide par la comédie ancienne. Et l’invraisemblance militaire oublie la kryptie, où de jeunes Spartiates étaient envoyés tuer de nuit.

Hérodote, de son côté, compose. Les quatre reprises du corps de Léonidas rejouent la lutte autour de Patrocle, où les Achéens repoussent Hector trois fois au chant XVIII de l’Iliade. Reginald Macan posait déjà en 1908 la question qui compte : qui a compté ces quatre reprises et a survécu pour le dire ? Les seuls rescapés du dernier jour sont les Thébains, qui se sont rendus, et Plutarque note que personne avant Hérodote ne connaît le marquage au fer que Xerxès leur aurait infligé.

Le vers que Simonide n’a peut-être pas écrit

Hérodote rapporte les trois épigrammes gravées au défilé par les Amphictyons. Il n’attribue à Simonide de Céos que celle du devin Mégistias, et il en donne la raison : les deux hommes étaient liés par l’hospitalité. L’épitaphe des Lacédémoniens, celle que tout le monde récite, est anonyme chez lui. Son attribution à Simonide n’apparaît que dans l’Anthologie palatine, au Xᵉ siècle, et dans la Souda. Hartmut Erbse a plaidé en 1998 pour une attribution ancienne ; son argument principal reste le voisinage des trois textes chez Hérodote. « Molôn labé » n’est pas non plus dans Hérodote : la formule vient des Apophtegmes laconiens de Plutarque, six siècles après la bataille.

Le décor du site date pour l’essentiel d’une seule décennie. La pierre gravée du Kolonos est une restitution posée en 1955. Le 30 juin de la même année est inauguré en contrebas le Léonidas de bronze de Vassos Falireas, financé par une association de Grecs des États-Unis. Le visage du roi vient d’un torse d’hoplite en marbre parien de 78 centimètres, sorti de l’acropole de Sparte en 1925 par A. M. Woodward pour l’École britannique d’Athènes. Ce torse s’appelle « Léonidas » parce qu’un ouvrier du chantier l’a nommé ainsi. Le monument aux sept cents Thespiens, un Éros décapité dont une aile est brisée, a été élevé à côté en 1997.

Pausanias a vu à Sparte, en face du théâtre, les tombeaux du régent Pausanias et de Léonidas, et près d’eux une stèle portant les noms et les patronymes des hommes qui avaient soutenu le combat des Thermopyles. Les ossements de Léonidas, précise-t-il, avaient été rapportés du défilé quarante ans après la bataille. La stèle n’a jamais été retrouvée. Hérodote, lui, écrit qu’il s’est informé des noms des trois cents et qu’il les a appris. Il ne les a pas recopiés.

Pour aller plus loin

Le dossier croise la bataille de Marathon, où Hérodote traite les chiffres avec la même autorité déconcertante, la phalange hoplitique et la question de ce que « pousser » peut vouloir dire dans un couloir de vingt mètres, et l’agôgé spartiate, qui fournit à la discussion sur l’attaque nocturne son argument le plus concret.

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Sources de cet article

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Sources primaires

  1. Hérodote, Histoires, VII, 176 (largeur du défilé, un demi-plèthre au plus étroit ; mur des Phocidiens ; marais à l’est de la route) texte établi et traduit par Ph.-E. Legrand, Les Belles Lettres, Collection des universités de France
  2. Hérodote, Histoires, VII, 202 (catalogue des contingents grecs, 4 200 hoplites)
  3. Hérodote, Histoires, VII, 213-218 (Éphialtès fils d’Eurydème, Hydarnès, itinéraire du sentier)
  4. Hérodote, Histoires, VII, 224-229 (noms des Trois Cents, lion de pierre, les trois épigrammes, Eurytos et son hilote)
  5. Hérodote, Histoires, VIII, 24-25 (fosses de Xerxès, 20 000 morts perses, 4 000 morts grecs, hilotes non reconnus)
  6. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XI, 4-11 (mille Lacédémoniens, Tyrrhastiadas de Cymé, attaque nocturne, neuf vers de Simonide)
  7. Plutarque, Sur la malignité d’Hérodote, 866 a et 867 a (attaque nocturne donnée pour la vraie version ; marquage des Thébains inconnu avant Hérodote)
  8. Plutarque, Apophtegmes laconiens, Léonidas, 225 C (« molôn labé »)
  9. Isocrate, Panégyrique, 90, et Archidamos, 99 (mille Lacédémoniens)
  10. Pausanias, Description de la Grèce, III, 14, 1 (tombeaux de Pausanias et de Léonidas à Sparte, stèle portant les noms et les patronymes, ossements rapportés quarante ans après)
  11. Pointes de flèches et de lance, bronze et fer, type oriental à trois arêtes, colline du Kolonos, fouille de 1939 Musée national archéologique, Athènes
  12. Statue d’hoplite dite « Léonidas », marbre parien, h. 78 cm, acropole de Sparte, fouille de 1925 Musée archéologique de Sparte
  13. Monument de Léonidas, bronze et marbre, Vassos Falireas, inauguré le 30 juin 1955 défilé des Thermopyles

Bibliographie

  1. John C. Kraft, George Rapp Jr., George J. Szemler, Christos Tziavos et Edward W. Kase, « The Pass at Thermopylae, Greece », Journal of Field Archaeology 14 (2), 1987, p. 181-198 Boston University
  2. Konstantinos Vouvalidis, George Syrides, Kosmas Pavlopoulos, Sofia Pechlivanidou, Panagiotis Tsourlos et Maria-Fotini Papakonstantinou, « Palaeogeographical Reconstruction of the Battle Terrain in Ancient Thermopylae, Greece », Geodinamica Acta 23 (5-6), 2010, p. 241-253, DOI 10,3166/ga.23 241-253 Taylor & Francis
  3. Michael A. Flower, « Simonides, Ephorus, and Herodotus on the Battle of Thermopylae », Classical Quarterly 48 (2), 1998, p. 365-379 The Classical Association
  4. Thomas Clements, « Helots at Thermopylae. The Greek Dead at Herodotus 8,25 », Classical Quarterly 74 (1), 2024, p. 50-66, DOI 10,1017/S0009838824000144 Cambridge University Press
  5. Hans van Wees, « Thermopylae. Herodotus versus the Legend », dans L. W. van Gils, I. J. F. de Jong et C. H. M. Kroon (dir.), Textual Strategies in Ancient War Narrative. Thermopylae, Cannae and Beyond, Leyde, 2018, p. 19-53 Brill
  6. Peter Hunt, Slaves, Warfare, and Ideology in the Greek Historians, Cambridge, 1998 Cambridge University Press
  7. Paul W. Wallace, « The Anopaia Path at Thermopylai », American Journal of Archaeology 84 (1), 1980, p. 14-23 Archaeological Institute of America
  8. Pierre A. MacKay, « Procopius’ De Aedificiis and the Topography of Thermopylae », American Journal of Archaeology 67, 1963, p. 241-255 Archaeological Institute of America
  9. W. Kendrick Pritchett, Studies in Ancient Greek Topography, Part IV (Passes), Berkeley, 1982 University of California Press
  10. Frederick Maurice, « The Size of the Army of Xerxes in the Invasion of Greece 480 B.C. », Journal of Hellenic Studies 50 (2), 1930, p. 210-235, DOI 10,2307/626811 Society for the Promotion of Hellenic Studies
  11. Charles Hignett, Xerxes’ Invasion of Greece, Oxford, 1963 Clarendon Press
  12. John F. Lazenby, The Defence of Greece 490-479 B.C., Warminster, 1993 Aris & Phillips
  13. Nicholas G. L. Hammond, Studies in Greek History, Oxford, 1973, p. 176-177 Clarendon Press
  14. Reginald W. Macan, Herodotus. The Seventh, Eighth, and Ninth Books, Londres, 1908 Macmillan
  15. Spyridon Marinatos, Thermopylae. An Historical and Archaeological Guide, Athènes, 1951, p. 61-69
  16. Arthur M. Woodward, « Excavations at Sparta, 1924-1925 », Annual of the British School at Athens 26, 1923-1925, p. 253 British School at Athens
  17. Jean Ducat, Les Hilotes, Bulletin de correspondance hellénique, Supplément 20, Athènes et Paris, 1990 École française d’Athènes et De Boccard
  18. Edmond Lévy, Sparte. Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, Paris, 2003 Seuil, « Points Histoire »
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