Behistun : l’inscription qui a livré le cunéiforme

Écriture & languesPerse & zoroastrisme1 août 202615 sources vérifiées
Relief de Darius Ier à Bisotun / Wikimedia Commons

Pendant deux siècles, les voyageurs européens qui passaient au pied de la falaise y ont vu ce qu’ils cherchaient. Un envoyé anglais de 1598 y reconnut une œuvre chrétienne. Un général français y vit le Christ et ses douze apôtres. Un diplomate britannique, les tribus perdues d’Israël devant un roi assyrien. Le relief montrait en réalité un souverain perse mort depuis vingt-trois siècles, occupé à expliquer en trois langues pourquoi il avait le droit de régner.

Cent mètres au-dessus de la route royale

Le lieu s’appelle aujourd’hui Bisotun, dans la province de Kermanshah, en Iran. Son nom vieux-perse, Bagastana, signifie le lieu du dieu. La falaise domine l’ancienne route qui reliait Babylone à Ecbatane, capitales de la Babylonie et de la Médie, et le monument se trouve à une centaine de mètres au-dessus d’elle.

Le relief mesure environ quinze mètres de haut sur vingt-cinq de large. Darius y tient un arc, le pied gauche posé sur la poitrine d’un homme renversé. Deux serviteurs l’accompagnent à gauche. À droite s’alignent neuf figures d’un mètre, mains liées, corde au cou, qui représentent les rebelles vaincus. Au-dessus flotte un symbole ailé qui bénit la scène.

Deux détails trahissent le chantier. Une des neuf figures paraît avoir été ajoutée après l’achèvement des autres. Et la barbe de Darius est un bloc de pierre distinct, fixé à l’ensemble par des goujons de fer et du plomb.

Le texte se déploie en trois versions. Quatre cent quatorze lignes de vieux perse réparties en cinq colonnes, deux cent soixante lignes d’élamite en huit colonnes, cent douze lignes de babylonien. C’est la plus longue inscription cunéiforme trilingue connue.

Ce que Darius y raconte

Le texte commence par une généalogie. Darius énumère ses ancêtres jusqu’à Achéménès, affirme que huit rois de sa lignée l’ont précédé et qu’il est le neuvième, puis dresse la liste des vingt-trois pays qui lui obéissent, de l’Égypte à la Sogdiane.

Vient ensuite le récit qui a fait sa réputation. Cambyse II, fils de Cyrus, avait secrètement fait tuer son frère Bardiya avant de partir conquérir l’Égypte. Profitant de son absence, un mage nommé Gaumata se fit passer pour le mort et s’empara du trône. Cambyse mourut sur le chemin du retour. Darius, cousin éloigné, marcha sur la forteresse où se tenait l’imposteur, en Médie, et le tua le 29 septembre 522 avec l’aide de six nobles perses. Suivirent dix-neuf batailles en une année pour écraser les révoltes qui embrasaient l’empire, chaque rebelle étant nommé et qualifié de menteur.

Rawlinson au bout d’une corde

Le déchiffrement commence à distance. Le géomètre allemand Carsten Niebuhr visite le site vers 1764 pour le compte du roi du Danemark et publie ses relevés en 1778. C’est sur eux que travaille Georg Friedrich Grotefend, qui comprend en 1802 que le vieux perse, contrairement aux écritures cunéiformes sémitiques, note un alphabet et sépare ses mots par un signe oblique. Il en établit dix signes sur trente-sept.

En 1835, Henry Creswicke Rawlinson, officier de la Compagnie anglaise des Indes orientales détaché auprès de l’armée du chah, entreprend de copier le texte. Il escalade la paroi, se fait descendre à la corde depuis le sommet, et relève d’abord le vieux perse. L’élamite se trouve de l’autre côté d’une faille, le babylonien quatre mètres plus haut, tous deux hors d’atteinte. Un garçon du pays l’aide à franchir l’obstacle. Il y revient en 1844 puis en 1847, et envoie cette année-là une copie complète en Europe.

Rawlinson édite lui-même les versions vieux-perse et babylonienne. Il confie ses estampages de la version élamite à Edwin Norris, qui les publie en 1855. Le mécanisme est celui de toute pierre bilingue : une langue connue en éclaire une inconnue. Sauf qu’ici, aucune des trois n’était lisible au départ, et c’est le vieux perse alphabétique, le plus simple, qui a ouvert les deux autres. L’assyriologie naît de ce relevé.

Le texte a voyagé jusqu’en Égypte

Darius ne s’est pas contenté du rocher. Des fragments de la version babylonienne ont été retrouvés à Babylone. Une traduction araméenne du texte figure parmi les papyrus d’Éléphantine, dans le sud de l’Égypte, copiée sous le règne de Darius II, soit un siècle après les faits. Une autre version araméenne provient de Saqqarah.

Le détail vaut mieux qu’une anecdote. Il montre que le récit de Behistun a été diffusé dans l’empire, traduit dans la langue administrative que ses fonctionnaires pratiquaient, jusqu’à des garnisons établies à deux mille kilomètres de la falaise. Le rocher n’était pas le message. Il en était le monument.

Le doute des historiens

Reste la question de fond. Darius est notre unique source contemporaine sur son propre avènement, et il y a tout intérêt.

Hérodote et Ctésias, un siècle et deux siècles plus tard, racontent eux aussi une imposture, avec des noms différents. La convergence a longtemps paru décisive, jusqu’à ce qu’on remarque qu’ils pouvaient tenir leur version de la propagande achéménide elle-même. Albert Olmstead soutenait dès 1938 que le véritable usurpateur était Darius, et Bardiya le roi légitime.

Pierre Briant formule aujourd’hui la position la plus nuancée. Il tient pour acquis que Darius avait le plus grand intérêt à présenter Gaumata en usurpateur, et qu’il était vital, pour un homme sans droits particuliers au trône, d’inventer un personnage condamnable devant les dieux et les hommes. Il parle du pseudo-Gaumata inventé par Darius. Mais il refuse le roman inverse, celui qui fait du Bardiya assassiné un roi réformateur et du coup d’État une guerre sociale, lecture bâtie sur un paragraphe obscur de Behistun et sur une confiance excessive envers Hérodote. Gaumata, écrit-il, n’est devenu un personnage historique que parce que Darius a manipulé les mémoires.

Un dernier détail achève de retourner le monument. À une centaine de kilomètres de là, à Sarpol-e Zahab, un roi des Lullubi nommé Anubanini avait fait graver vers 2300 avant notre ère un relief presque identique : le souverain debout, le pied sur un ennemi renversé, une file de prisonniers liés. Les sculpteurs de Darius l’avaient très probablement vu. Le monument qui proclame la légitimité inédite d’un roi copiait une image vieille de dix-huit siècles, et il la gravait assez haut pour que personne, depuis la route, ne puisse en lire un mot.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise le règne de Darius Iᵉʳ et l’organisation de l’empire achéménide, les archives d’Éléphantine où l’on a retrouvé la version araméenne du texte, et le cylindre de Cyrus, autre document royal perse dont la lecture moderne a été profondément révisée.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Inscription DB de Darius Iᵉʳ : 414 lignes de vieux perse en 5 colonnes, 260 lignes d’élamite en 8 colonnes, 112 lignes de babylonien, falaise du mont Behistun Kermanshah, Iran
  2. Relief de Darius Iᵉʳ, env. 15 × 25 m, le roi foulant Gaumata devant neuf rebelles liés Site de Bisotun, Iran
  3. Traduction araméenne de l’inscription, copiée sous le règne de Darius II Papyrus d’Éléphantine, Égypte
  4. Fragments de la version babylonienne de l’inscription Babylone
  5. Relief rupestre d’Anubanini, roi des Lullubi, vers 2300 av. J.-C. Sarpol-e Zahab, Iran
  6. Hérodote, Histoires, livre III (version grecque de l’affaire Smerdis) Édition de référence

Bibliographie

  1. Leonard W. King et Reginald C. Thompson, The Sculptures and Inscription of Darius the Great on the Rock of Behistûn in Persia, Londres, 1907 British Museum
  2. Pierre Briant, Darius, les Perses et l’empire, Paris, 1992 Gallimard
  3. Elias Bickerman et Hayim Tadmor, « Darius I, Pseudo-Smerdis and the Magi », Athenaeum 56, 1978, p. 238-261 Athenaeum
  4. Jan Tavernier, « An Achaemenid Royal Inscription : The Text of Paragraph 13 of the Aramaic Version of the Bisitun Inscription », Journal of Near Eastern Studies 60 (3), 2001, p. 161-176 University of Chicago Press
  5. George G. Cameron, « The Old Persian Text of the Bisitun Inscription », Journal of Cuneiform Studies 5 (2), 1951, p. 47-54 American Schools of Oriental Research
  6. John O. Hyland, « The Casualty Figures in Darius' Bisitun Inscription », Journal of Ancient Near Eastern History 1 (2), 2014, p. 173-199 De Gruyter
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