La peste d’Athènes : ce qui est établi et ce qui reste inconnu
Deux comptes antiques qui ne s’accordent pas, dix-sept diagnostics rétrospectifs, trois dents du Céramique et une fosse détruite au bulldozer. État réel du dossier.
Hérodote donne deux chiffres pour la journée de Marathon, au livre VI de ses Histoires : 6 400 morts du côté barbare, 192 du côté athénien. En voici un troisième, qui ne figure dans aucun manuel. Nombre de corps perses exhumés dans la plaine depuis qu’on y creuse, c’est-à-dire depuis octobre 1788 : zéro. Nombre d’armes de la bataille sorties d’une fouille régulière : une, un fer de lance corrodé signalé dans un rapport de 1891, jamais dessiné, jamais photographié, jamais revu depuis.
Le monument le plus visible de la plaine est une butte de terre d’environ 9 mètres de haut sur au moins 50 mètres de diamètre. En octobre 1788, Louis-François-Sébastien Fauvel, consul de France à Athènes, y creuse pendant huit jours et abandonne. Il n’a rien trouvé qui vaille. Suivent quarante ans de trous : lord et lady Elgin en 1802, des voyageurs anglais et allemands presque chaque saison, des paysans qui vendent le produit de leurs coups de pioche. En 1838, une gravure montre la butte éventrée. Le ministre grec Iakovos Rizos Neroulos avait signé deux ans plus tôt, le 12 mai 1836, un décret interdisant expressément d’y fouiller.
Heinrich Schliemann s’y attaque en 1884, la fouille étant supervisée par l’archéologue Dimítrios Philios. Sa conclusion est nette et elle est fausse : un simple cénotaphe, probablement du IXᵉ siècle avant notre ère. Il n’avait pas creusé assez bas. Valérios Staïs reprend le chantier en 1890 et 1891, atteint le niveau ancien et met au jour deux fosses à offrandes maçonnées de briques, la mieux conservée recouverte d’une couche de cendres et d’os calcinés de petits animaux ou d’oiseaux, plus une trentaine de vases, surtout des lécythes à figures noires. Le professeur de minéralogie Kónstantinos Mitsópoulos examine des ossements brûlés et les déclare humains. Un mètre sous le sommet, Staïs note aussi des tombes de l’Antiquité tardive.
C’est là que le dossier se complique. Andrea Mersch a montré en 1995 que la céramique du tumulus se répartit entre 570 et 490, donc pour l’essentiel avant la bataille, et que certaines formes, les pyxides notamment, conviennent mieux à des sépultures féminines. Plusieurs chercheurs y voient depuis un tumulus aristocratique archaïque. La stratigraphie du monticule, elle, n’a jamais été étudiée correctement, ni par Schliemann ni par Staïs. Ni Thucydide ni Pausanias n’emploient d’ailleurs le mot tymbos pour la sépulture des Athéniens : le premier écrit qu’ils furent enterrés sur place, le second parle de mnêma et de taphos, de tombe et de mémorial.
Faut-il pour autant renverser l’identification ? Non, et il faut dire pourquoi. La couche de bûcher avec ossements humains brûlés existe, les vases les plus récents sont contemporains des guerres médiques, aucun autre monticule de la plaine n’a jamais été proposé comme candidat sérieux, et James Whitley, qui lit pourtant le tumulus comme une récupération de codes aristocratiques par la jeune démocratie, tient qu’il s’agit bien du polyandrion des morts de 490. L’identification reste la plus économique. Elle n’est pas démontrée par la stratigraphie.
Pendant tout le début du XIXᵉ siècle, chaque visiteur repartait de Marathon avec des « pointes de flèches » ramassées dans la terre du tumulus. On y reconnaissait les traits des archers auxiliaires de l’armée perse, souvent en invoquant les Éthiopiens décrits par Hérodote dans un tout autre passage. George Finlay, antiquaire installé en Attique, identifie ces objets dès 1836 pour ce qu’ils sont : des éclats d’obsidienne et de silex préhistoriques, qu’on retrouve dans toute la région, y compris dans les planches à dépiquer le grain des paysans. Il publie sa démonstration en 1839. Le marché, lui, s’adapte et bascule sur les pointes en bronze.
Le résultat est une masse d’objets « de Marathon » dispersés dans les collections européennes, dont pratiquement aucun n’a de contexte. Edgar Forsdyke, au British Museum, écrit en 1919 que le lot conservé chez lui ressemble à un assortiment de boutique et qu’une provenance marathonienne ne devrait jamais être acceptée sans preuve de découverte. Elisabeth Erdmann a repris en 1973 les 35 pointes de Karlsruhe : quatre types, dont un qui n’est même pas contemporain de la bataille. Le Pitt Rivers Museum d’Oxford conserve deux fers de lance en fer, 1884 120,42 et 1884 120,43, longs de 26,5 et 35,1 centimètres, étiquetés « tumulus at Marathon », exhibés à la Société des antiquaires de Londres le 5 juin 1851. Leurs types courent du VIIᵉ au Vᵉ siècle. Rien ne les rattache à 490 sinon l’étiquette.
À Vrana, au sud-ouest de la plaine, Spyrídon Marinátos dégage en 1970 un tumulus classique de 3 mètres de haut et 30 mètres de diamètre, contenant onze inhumations masculines, dont celle d’un enfant d’une dizaine d’années. Il y reconnaît le tombeau des Platéens que mentionne Pausanias. L’identification a été contestée presque aussitôt, par Pétros Thémélis en 1974, par Sotíris Koumanoúdis en 1978, par Karl-Wilhelm Welwei en 1979, et Vasíleios Petrákos la rejette encore en 1996 ; Mános Korrès l’a défendue à nouveau en 2010. Un enfant de dix ans dans une tombe de guerre reste difficile à expliquer.
Le trophée pose un problème d’un autre ordre. En 1965, Eugene Vanderpool fait démonter une tour médiévale de la plaine et en extrait un chapiteau ionique et des tambours de colonne non cannelés qu’il identifie l’année suivante, dans Hesperia, comme les restes du monument de la victoire. Korrès a reconstitué une colonne de douze tambours, haute d’environ 10 mètres ; une réplique a été dressée sur le site en 2004. Le style renvoie au milieu du Vᵉ siècle. Autrement dit, le trophée de marbre est une commande de la génération suivante, pas un monument de 490. Quant au « trophée de Marathon » offert au British Museum en 1802, Vanderpool a établi en 1967 qu’il date probablement du Iᵉʳ siècle avant notre ère et que sa provenance même est douteuse.
Reste l’emplacement du combat, qui n’est pas fixé. Le sanctuaire d’Héraclès où Hérodote place le camp athénien a été situé au nord de l’Agriéliki, sur le Kotroni par Nicholas Hammond, et au sud de la plaine près du rivage par Vanderpool. Peter Krentz déplace le choc lui-même vers le nord-est, du côté du trophée, contre l’habitude qui le calait sur le tumulus. On tient une plaine, deux monuments et aucune ligne de bataille.
Hérodote ne donne jamais l’effectif athénien. Les 9 000 Athéniens et 1 000 Platéens du récit courant sortent de Cornélius Népos, de Justin et d’une entrée de la Souda, tous très postérieurs, et ils ne concordent pas entre eux sur le point de savoir si les Platéens sont inclus dans le total. Le chiffre de 192 morts, en revanche, a de bonnes chances d’avoir été lu par Hérodote sur un document officiel athénien : il est trop précis pour être rond.
La charge est l’autre point dur. Hérodote écrit que les Athéniens ont couvert au pas de course une distance d’au moins huit stades, environ 1 500 mètres. Depuis Hans Delbrück, les historiens militaires tenaient la chose pour impossible sous l’armement complet. Krentz a rouvert le dossier en 2010 en démontant le poids canonique de la panoplie, chiffre hérité de conjectures allemandes du XIXᵉ siècle et jamais adossé à l’archéologie : il descend à une cinquantaine de livres au maximum, souvent bien moins, et conclut que la course était possible, en préférant le mot « trot » à celui de course. Son compte rendu dans la Bryn Mawr Classical Review lui objecte que le récit d’Hérodote sur l’enveloppement des ailes reste, lui, à peu près inexploitable.
La cavalerie perse est le troisième trou. Hérodote la mentionne au débarquement puis l’oublie. Une glose de la Souda, chôris hippeis, raconte que des Ioniens montés dans les arbres auraient signalé aux Athéniens que les cavaliers étaient partis, et que Miltiade aurait attaqué là-dessus. Charles Hignett jugeait l’anecdote absurde ; d’autres la tiennent, avec un passage de Népos, pour la trace d’un rembarquement de la cavalerie. Gordon Shrimpton a consacré un article entier à la question en 1980. Krentz, lui, pense que les cavaliers étaient bien là et que la course des hoplites servait précisément à les prendre de vitesse. Aucune de ces lectures n’a emporté les autres.
Hérodote connaît un coureur nommé Philippidès, hémérodrome de métier, mais il l’envoie à Sparte avant la bataille pour demander du renfort, et le fait arriver le lendemain de son départ. Sur le chemin, le dieu Pan lui parle. C’est tout. Aucune course de Marathon à Athènes, aucune mort d’épuisement.
Plutarque, dans la Gloire des Athéniens, rapporte deux versions concurrentes qu’il tient de ses sources : Héraclide du Pont donnait le nom de Thersippos d’Éroéadai, la majorité des auteurs celui d’Euclès, arrivé encore en armes et tombé mort devant la porte des magistrats. Le texte grec établi pour les Belles Lettres ne lui fait prononcer que deux mots, « réjouissez-vous » et « nous nous réjouissons ». La formule de victoire, celle que tout le monde cite, vient de Lucien de Samosate, dans un opuscule sur une faute commise en saluant, écrit six siècles après la bataille. Lucien est aussi le seul auteur ancien à fondre le tout sous le nom de Philippidès.
Le reste est du XIXᵉ siècle. Luc-Olivier Merson peint son Soldat de Marathon agonisant en 1869, Robert Browning publie son Pheidippides en 1879 en cousant ensemble la course spartiate d’Hérodote et la course athénienne de Lucien, et le linguiste Michel Bréal propose l’épreuve au congrès de la Sorbonne en 1894. Elle est courue pour la première fois le 10 avril 1896. La distance de 42 195 kilomètres, fixée en 1921, ne correspond à aucun trajet antique connu.
Pausanias écrit qu’au-dessus des tombes de Marathon se dressaient des stèles portant le nom et la tribu de chacun. Aucune n’a jamais été trouvée dans la plaine. La seule connue a été mise au jour en 1999 en Cynourie, dans le Péloponnèse oriental, remployée dans la villa d’Hérode Atticus, milliardaire du IIᵉ siècle qui faisait charrier chez lui les monuments attiques. Elle porte un épigramme en hexamètres et vingt-deux noms d’hommes de la tribu Érechthéis, soit environ 11 % des 192 morts, une proportion qui tient.
Les épigraphistes ne s’entendent pas sur ce qu’ils lisent. Catherine Keesling a examiné en 2012 la disposition très particulière des lettres, Marco Tentori Montalto en 2013 la date de l’épigramme, et Gérald Proietti a envisagé que la pierre soit une copie savante et non l’original de 490, hypothèse qu’il a ensuite infléchie en proposant que la liste ait été gravée d’abord et le poème ajouté après 480. Les seuls morts de Marathon dont on puisse prononcer les noms sont donc gravés sur une pierre trouvée à cent kilomètres du champ de bataille, dans un jardin romain, et dont on discute encore le siècle.
Le dossier croise la révolte de l’Ionie, dont l’incendie de Sardes fournit à Darius son motif d’expédition, la figure d’Hérodote et la façon dont son enquête traite les chiffres officiels, et l’oraison funèbre athénienne, où la mémoire de Marathon devient un argument politique dès la génération suivante.
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Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
ΩDeux comptes antiques qui ne s’accordent pas, dix-sept diagnostics rétrospectifs, trois dents du Céramique et une fosse détruite au bulldozer. État réel du dossier.
⚖Le testament de Platon énumère deux domaines, un anneau d’or et quatre serviteurs. L’Académie n’y figure pas. Enquête sur une école sans statuts ni murs identifiés.
ΩUne cuirasse de bronze dans une tombe d’Argos, une cruche corinthienne trouvée en Étrurie, une phrase d’Aristote écrite trois siècles plus tard. Voilà tout le dossier.
ΩUn renard gravé sur un tesson, une agora fermée par des clôtures de bois, et un quorum dont on ignore s’il a jamais existé. L’ostracisme athénien vu par ce qui en reste.
ΩTrente roues dentées conservées sur une machine qui en comptait davantage, un anneau percé au centième de millimètre, et une simulation qui la fait se bloquer avant quatre mois.
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.
ΩLe mot n’existait pas à l’époque classique. Presque aucune source n’est spartiate. Ce que l’on croit savoir de l’agôgé vient surtout de ceux qui l’admiraient de loin.