0. Avant-propos
Cours 3 : Comprendre la Mésopotamie
On prend une poignée d'argile au bord du fleuve, on la roule dans la paume jusqu'à obtenir un coussin de la taille d'un savon. On taille un roseau en biseau, on l'enfonce dans la pâte molle, de biais, d'un geste bref. Chaque pression laisse un coin. Deux cents pressions plus tard, la tablette porte le compte des moutons livrés au sanctuaire. On la laisse sécher au soleil, on ne la cuit même pas. Cinq mille ans après, elle se lit encore, quand les archives de papyrus et de parchemin de presque tous les autres empires ont pourri.
Le cours part de là. L'écriture a laissé des centaines de milliers de documents de gestion, et ils disent ce que les monuments taisent.
Ce à quoi le cours répond
La Basse Mésopotamie ne produit ni pierre de taille, ni bois d'œuvre, ni minerai, et il n'y pleut pas assez pour faire pousser de l'orge sans détourner un fleuve. Elle n'a presque jamais formé un État unique et durable. Comment un pays pareil a-t-il tenu, pendant trois millénaires, des administrations capables de compter leurs troupeaux, de lever un impôt sur cent cités et de conserver leurs archives ?
Le fil est celui des instruments matériels du pouvoir : l'eau qu'il faut détourner, l'orge qu'il faut compter, l'écrit qui enregistre, les hommes qu'il faut nourrir, taxer et parfois déplacer. Plutôt qu'une succession de dynasties, il montre ce qu'un pouvoir doit faire pour tenir, et ce qui arrive quand il cesse de le faire.
Ce que le cours fait d'un objet célèbre
En 1879, Hormuzd Rassam, qui fouille Babylone pour le British Museum, exhume un cylindre d'argile cuite de vingt-deux centimètres, brisé et incomplet. Le texte, en babylonien, raconte la prise de la ville par Cyrus en 539 avant notre ère. Nabonide a dévoyé les cultes et imposé la corvée aux habitants, Marduk cherche un roi capable de rétablir l'ordre ancien, il choisit Cyrus et lui livre la ville sans combat. Puis le texte passe à la première personne : Cyrus dit avoir rétabli les sanctuaires et renvoyé chez eux les populations et les dieux déportés.
L'objet appartient à un genre. C'est un texte enfoui dans les fondations d'une muraille, écrit dans les formes babyloniennes traditionnelles, destiné aux dieux et aux rois futurs, pas aux habitants de Babylone.
En octobre 1971, le cylindre est prêté à Téhéran pour le 2 500ᵉ anniversaire de la royauté en Iran, un moulage est remis au secrétaire général des Nations unies, le texte est traduit dans les six langues officielles de l'organisation, et l'objet devient « la première charte des droits de l'homme ». La notice du musée est explicite : le cylindre ne dit rien des droits de l'homme, et la notion aurait été étrangère aux contemporains de Cyrus. Reste un résultat que le slogan recouvrait. Renvoyer les déportés et leurs dieux inverse la politique des rois assyriens et babyloniens antérieurs.
La règle du cours
Ce qui est établi s'affirme sans précaution inutile. Ce qui est disputé s'expose avec des noms, des ouvrages et des dates : l'effondrement d'Akkad attribué à la sécheresse dite de 4 200 ans est un dossier ouvert, et le chapitre 4 donne les deux camps sans conclure à leur place. Ce que l' ignore se dit, avec sa raison. Les fourchettes publiées pour la superficie d'Uruk vont de 230 à 500 hectares selon la méthode : le cours donne l'écart, jamais le chiffre rond qui circule.
Ce que vous saurez à la fin
- pourquoi l'irrigation par dérivation commande l'organisation politique du sud sans exiger le pouvoir central que lui prête le modèle du despotisme hydraulique
- ce qu'enregistrent réellement les plus anciennes tablettes connues, et pourquoi l'urbanisation n'a pas un foyer unique
- comment fonctionne un prélèvement d'État sous la troisième dynastie d'Ur, et pourquoi l'administration la mieux comptée tombe en vingt ans
- pourquoi le texte gravé sur la stèle du Louvre n'est pas un code de lois appliqué, et quels actes faisaient le travail juridique
- ce que l'empire assyrien faisait des populations qu'il déplaçait, et ce que valent les chiffres de ses annales
- à quelle date la Mésopotamie s'arrête, et ce que le choix de cette date engage
Les huit chapitres
- Un pays sans nomL'absence d'eau de pluie et de matériaux, et « Mésopotamie » comme unité d'analyse moderne.
- Naissance des villesUruk au sud, Tell Brak au nord, et des tablettes qui comptent des rations.
- Cités rivales de SumerUn siècle de litige de frontière entre Lagash et Umma, et la Liste royale sumérienne comme idéologie.
- Akkad et la machine d'UrCe qu'un pouvoir ajoute pour dépasser l'échelle de la cité, et ce que la densité des archives ne mesure pas.
- Hammurabi et le droitLes archives de Mari, des procès conservés, et une stèle que les juges ne citent jamais.
- Kassites et MittaniQuatre siècles mal documentés, et l'akkadien devenu langue diplomatique.
- L'Assyrie et ses provincesProvinces, tribut et déportations, et le genre auquel appartiennent les annales royales.
- Babylone et la finCe qui continue sous domination étrangère, et quatre réponses possibles à la question de la fin.
Conditions pratiques
Le cours ne suppose aucune connaissance de la Mésopotamie. Il suppose acquises les habitudes de méthode du cours d'ouverture de la collection, « Comprendre l'Antiquité » : comment se fabrique une date, ce que vaut un objet privé de son contexte de fouille, pourquoi le corpus conservé est un échantillon trié. Ces points reviennent en une incise quand ils servent, et ce cours se lit sans avoir lu le premier.
Le sacré, le rite et le panthéon appartiennent à « Comprendre la religion mésopotamienne ». Ici, le temple est un propriétaire, un employeur et un centre d'archives.
Les mots soulignés ouvrent une définition au survol, les chiffres en exposant une note de référence. Le texte se lit entier sans y toucher.
Huit chapitres, à lire dans l'ordre, deux à trois heures au total. Chaque chapitre porte son bloc de sources.
