Avant même d’être imprimé, Le Prince a paru sous le nom d’un autre. Le 26 mars 1523, à Naples, chez Caterina de Silvestro, le philosophe aristotélicien Agostino Nifo fait paraître un traité latin dédié à Charles Quint, De regnandi peritia (De l’art de régner). Médecin né à Sessa Aurunca, il avait enseigné à Padoue et à Pise. Son traité traduit, sans nommer leur auteur, de longs passages d’un opuscule italien qui circulait en copies manuscrites. Machiavel vit encore, et son texte attendra 1532 pour être imprimé. Nifo a réordonné l’ensemble selon les divisions d’Aristote, supprimé des passages importants et retouché beaucoup d’autres. La Bibliothèque de réserve de l’université de Barcelone, qui conserve un exemplaire de l’édition napolitaine, observe dans sa notice que ce remaniement neutralise ce que l’original avait de plus frappant, au point d’en faire un livre antimachiavélien. L’Encyclopædia Britannica parle sans détour d’une version plagiée.
Un opuscule pour les Médicis
Né à Florence le 3 mai 1469, Machiavel a servi la république pendant quatorze ans, comme second chancelier à partir de 1498. En 1512, les Médicis, appuyés par des troupes espagnoles et pontificales, battent la milice civique et reprennent la ville. Au début de 1513, il est emprisonné et torturé pendant plusieurs semaines, puis il se retire dans le domaine familial, hors de Florence (Cary Nederman, notice « Niccolò Machiavelli » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, révisée en décembre 2023).
Le 10 décembre 1513, il décrit ses journées à son ami Francesco Vettori. Le soir, il quitte ses vêtements de tous les jours, pleins de boue et de fange. Il revêt des habits de cour, panni reali e curiali, et entre dans les cours des anciens pour leur demander la raison de leurs actions. De ces entretiens il a tiré, écrit-il, un petit ouvrage, uno opuscolo De principatibus, qu’il songe à offrir à Giuliano de’ Médicis. Ses quinze années d’étude de l’art de l’État, il ne les a ni dormies ni jouées. Il voudrait que ses nouveaux maîtres l’emploient, même s’ils devaient commencer par lui faire rouler une pierre (traduction de la rédaction d’après l’édition de Mario Bonfantini, 1954).
Le livre a changé de destinataire en chemin. Après la mort de Giuliano, la dédicace passe à Lorenzo de’ Médicis, dit le Jeune, et c’est à lui que s’adresse celle qu’on lit aujourd’hui. On offre d’ordinaire aux princes, remarque Machiavel, des chevaux, des armes, des draps d’or et des pierres précieuses. Il n’a rien de plus cher à donner que la connaissance des actions des grands hommes, la cognizione delle azioni delli uomini grandi. Pour justifier qu’un homme qui n’est pas prince écrive sur les princes, il ajoute qu’il faut être prince pour bien connaître la nature des peuples, et être du peuple pour bien connaître celle des princes. Francesco Bausi a suivi le texte jusqu’à l’édition romaine de janvier 1532, dans Il Principe dallo scrittoio alla stampa (Pise, 2015). Après la mort de l’auteur, en juin 1527, copistes et réviseurs l’ont limé et corrigé, et ils ont adouci sa rudesse de forme et de pensée. Les Discours sur la première décade de Tite-Live, commencés en 1514 ou 1515, paraissent en 1531, et Machiavel y renvoie au Prince d’une manière qui suggère, selon Nederman, qu’il tenait les deux livres pour complémentaires.
Les auteurs de miroirs des princes tenaient, rappelle Nederman, que le pouvoir légitime exige la vertu morale personnelle de celui qui l’exerce. Le chapitre XV attaque cette conception de front.
« Andare drieto alla verità effettuale »
Comme tous les autres, le chapitre XV porte un titre latin, De his rebus quibus homines et praesertim principes laudantur aut vituperantur, des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés. Beaucoup ont écrit sur la conduite du prince envers ses sujets et ses amis, et Machiavel craint de passer pour présomptueux en s’écartant de leurs règles. Il veut écrire une chose utile à qui la comprend, a chi la intende. Aussi lui a-t-il paru plus convenable d’aller droit à la verità effettuale della cosa qu’à l’imagination qu’on en a. Beaucoup se sont imaginé des républiques et des principautés qu’on n’a jamais vues ni connues dans la réalité. Or il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend sa ruine plus sûrement que sa conservation. Un homme qui voudrait faire en tout profession d’être bon se perdrait au milieu de tant d’autres qui ne le sont pas. Il est donc nécessaire au prince qui veut se maintenir d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, imparare a potere essere non buono, et d’en user ou non selon la nécessité (traduction de la rédaction d’après le texte de Luigi Firpo, Einaudi, 1972, comme pour toutes les citations du Prince). La fin du chapitre reprend le catalogue des qualités qu’on loue ou qu’on blâme, libéral ou ladre, donnant ou rapace, fidèle ou parjure. Le prince ne doit pas craindre l’infamie des vices sans lesquels il sauverait difficilement son état. Tout bien considéré, telle chose qui paraîtra vertu le mènerait à sa perte, et telle autre qui paraîtra vice lui vaudra la sécurité et le bien-être.
Le mot effettuale vient d’effetto. « Vérité effective » le rend mieux que « réalité », parce que l’expression garde l’idée d’une vérité qui se mesure à ce que les choses produisent. Pour stato, on suit ici Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, qui le traduisent partout par « état », sans majuscule, afin de lui laisser tous ses sens, du pouvoir armé à l’institution qui gouverne. Une majuscule ferait lire dans le texte de 1513 un État moderne qu’il ne nomme pas encore.
Réduit à trois phrases, l’argument se refait sans italien. Celui qui gouverne d’après la manière dont les hommes devraient vivre agit au milieu d’hommes qui ne vivent pas ainsi, et sa bonté devient une arme entre les mains des autres. Le prince doit donc savoir user de ce qu’on appelle des vices, la parcimonie, la cruauté, le manquement à la parole, chaque fois que la conservation de son état l’exige, sans en faire une règle. Les qualités se jugent alors à leurs effets, et une conduite qu’on dit vicieuse peut produire plus de sécurité que la vertu qu’on lui oppose. Le chapitre XVII en donne l’exemple. César Borgia passait pour cruel, et sa cruauté avait remis en ordre la Romagne, racconcia la Romagna. Pour fuir le nom de cruel, le peuple florentin a laissé détruire Pistoia. D’où la réponse à la question classique, aimé ou craint. Il est beaucoup plus sûr d’être craint, quand il faut renoncer à l’un des deux.
Chiron
Au chapitre XVIII, Machiavel distingue deux manières de combattre, par les lois et par la force, l’une propre à l’homme et l’autre aux bêtes. Les anciens, selon lui, l’enseignaient à demi-mot en racontant qu’Achille avait été élevé par le centaure Chiron, mi-homme et mi-bête. Parmi les bêtes, le prince doit choisir le renard et le lion, la golpe e il lione. Il faut être renard pour connaître les pièges, lion pour effrayer les loups. Un seigneur prudent ne peut ni ne doit tenir sa parole quand l’observer se retournerait contre lui. Machiavel ajoute aussitôt la condition qui porte tout le précepte. Si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon. Mais ils sont méchants et ne tiendraient pas leur parole envers toi, et tu n’as donc pas à tenir la tienne envers eux.
Le passage le plus cité vient ensuite. Dans les actions de tous les hommes, et surtout des princes, là où il n’existe aucun tribunal auquel en appeler, dove non è iudizio da reclamare, on regarde à l’issue, si guarda al fine. Que le prince fasse donc en sorte de vaincre et de maintenir son état. Les moyens seront toujours jugés honorables et loués de chacun, car le vulgaire se laisse prendre à ce qui paraît, el vulgo ne va preso con quello che pare. La phrase décrit comment on juge les princes quand il n’y a pas de juge. On peut lire tout le chapitre sans y trouver la maxime qui court sous son nom, selon laquelle la fin justifie les moyens. Le participe que Machiavel emploie, iudicati, appartient au vocabulaire de l’opinion, et les moyens y reçoivent l’honneur que leur décernent ceux qui ne voient que le succès. L’écart laisse au lecteur une question qu’il peut se poser sans aucune érudition. Le verbe imparare, au chapitre XV, constate-t-il une nécessité ou recommande-t-il une conduite ?
Le gouverneur finit en deux morceaux
Machiavel a fourni lui-même le cas sur lequel éprouver sa doctrine, au chapitre VII. Devenu maître de la Romagne, César Borgia la trouve pleine de brigandages et de querelles, piena di latrocinii, di brighe. Il y nomme messer Remirro de Orco, homme cruel et expéditif, uomo crudele et espedito, avec les pleins pouvoirs. En peu de temps, Remirro rend la province paisible et unie. Borgia juge alors qu’une autorité aussi excessive n’est plus nécessaire et risque de le rendre odieux. Il veut purger l’âme de ces peuples, purgare li animi di quelli populi, en montrant que les cruautés passées venaient de la nature âpre du ministre. Un matin, à Cesena, il fait exposer Remirro sur la place, coupé en deux morceaux, in dua pezzi. La férocité du spectacle laisse les habitants à la fois satisfaits et stupéfaits.
Le chapitre suivant fournit les critères. Machiavel y appelle bien employées, « si l’on peut dire bien du mal », les cruautés commises d’un seul coup, par nécessité de s’assurer, sur lesquelles on ne revient pas, et qu’on tourne autant que possible à l’utilité des sujets. Les offenses doivent se faire toutes ensemble, les bienfaits peu à peu. Le lecteur peut reprendre l’exécution de Cesena condition par condition, chercher celle qui pourrait ne pas tenir, et se demander ce que devient l’utilité des sujets quand la victime est le ministre qui avait obéi.
Le même chapitre VIII contient l’exception qui fait difficulté.
Agathocle, né d’un potier selon Machiavel, devient roi de Syracuse en réunissant le peuple et le sénat, puis en faisant tuer, sur un signal, tous les sénateurs et les plus riches du peuple. On ne voit pas pourquoi, reconnaît Machiavel, il faudrait le juger inférieur à n’importe quel capitaine excellent, si l’on considère sa manière d’affronter les dangers. On ne peut pourtant appeler virtù le fait de tuer ses concitoyens, de trahir ses amis, d’être sans foi, sans pitié, sans religion. Ces façons d’agir peuvent faire acquérir l’empire, mais non la gloire, imperio, ma non gloria. Sa cruauté sauvage et son inhumanité, avec ses crimes sans nombre, interdisent qu’on le célèbre parmi les hommes les plus excellents. Si la verità effettuale ne connaissait que l’issue, Agathocle mériterait le premier rang, puisqu’il a pu, après d’innombrables trahisons et cruautés, vivre longtemps en sécurité dans sa patrie, comme Machiavel le relève lui-même. Le texte refuse ce pas. Il ne dit pas d’où vient le critère qui le retient, et aucun passage du Prince ne définit la gloire, de sorte que rien ne permet de décider si le mot désigne la réputation laissée dans la mémoire des hommes ou une valeur que le succès ne suffit pas à conférer.
Un maître du mal ?
La lecture littérale a pris forme très tôt. Le premier Index romain, publié sous Paul IV en 1559, range Machiavel parmi les auteurs de première classe, dont toutes les œuvres sont interdites, et l’Index espagnol de Madrid reprend l’interdiction en 1583. En 1576, le juriste huguenot Innocent Gentillet publie un Discours sur les moyens de bien gouverner et soutenir en bonne paix un royaume ou autre principauté, sous-titré Contre Machiavel. Eva Pugnet relève que son enseignement s’est transmis jusqu’au XVIIIᵉ siècle, et que le mot « machiavélisme » a gardé une connotation méphistophélique. Leo Strauss a donné à cette tradition sa version savante. Dans Thoughts on Machiavelli (1958, p. 9-10), il fait de Machiavel un maître du mal, a teacher of evil. Nederman résume cette lecture ainsi. Machiavel conseillerait aux dirigeants de préférer la cruauté, la crainte et la tromperie à la justice, à la miséricorde et à l’amour du peuple. Sur cette lecture, le chapitre XV conseille autant qu’il décrit, et celui qui enseigne à un Médicis à pouvoir n’être pas bon lui apprend à le faire.
Benedetto Croce, dans ses Elementi di politica (1925), voyait en Machiavel un réaliste, ou un pragmatiste, qui suspend la morale ordinaire dans les affaires politiques. Isaiah Berlin a déplacé la question en 1971, dans une longue étude de la New York Review of Books reprise l’année suivante sous le titre « The Originality of Machiavelli ». Pour lui, la grande découverte de Machiavel est un dilemme insoluble. La tradition supposait que toutes les valeurs authentiques finissent par s’accorder, et Machiavel fait voir un conflit que rien ne garantit de pouvoir résoudre. Il préfère la vertu civique des Romains aux valeurs chrétiennes, sans paraître troublé par la rupture, ce qui fait de lui, pour Berlin, le tenant d’une morale concurrente. Berlin précise que Machiavel n’énonce jamais ce pluralisme et qu’il le déduit des contrastes que trace le texte, Rome contre Jérusalem. La gloire refusée à Agathocle relève-t-elle de cette morale civique, et pourquoi le livre ne la formule-t-il jamais comme telle ?
Quentin Skinner, dans The Foundations of Modern Political Thought (1978), lit les actes vicieux recommandés au prince comme un dernier recours, le meilleur parti quand tout le reste a échoué. Machiavel préférerait donc la vertu morale, toutes choses égales. Garrett Mattingly avait tenté en 1958, dans l’American Scholar, la voie de la satire, en tenant Machiavel pour un satiriste suprême qui exposerait les travers des princes et de leurs conseillers. Les partisans de cette lecture invoquent les comédies que Machiavel écrivit ensuite. Nederman tient pour apparemment insoluble la question de savoir si Machiavel était l’ami des princes ou celui des républiques, et rappelle qu’il n’a jamais renié Le Prince.
Acutissimus et prudentissimus
Spinoza avait déjà refusé de choisir entre le maître du mal et l’homme de la liberté. Au chapitre V, paragraphe 7, du Traité politique, Machiavel reçoit deux épithètes. Il est acutissimus, très pénétrant, pour avoir montré de quels moyens doit se servir un prince que mène la seule soif de domination. Spinoza avance deux hypothèses sur son intention. Machiavel aurait voulu montrer avec quelle imprudence beaucoup cherchent à supprimer un tyran, ou donner à une multitude libre des raisons de ne jamais confier absolument son salut à un seul homme. Il est aussi prudentissimus, très prudent au sens de la sagesse pratique, et Spinoza fonde ce second adjectif sur une proposition, quia pro libertate fuisse constat, puisqu’il est établi qu’il fut pour la liberté. Stefano Visentin a montré en 2004, dans la revue Etica & Politica, que les deux qualités se rejoignent. L’acuité avec laquelle Machiavel analyse la naissance et la durée des tyrannies devient sagesse pratique dès qu’elle déplace l’attention du tyran vers la puissance de la multitude. Visentin rattache cette lecture à celle des Discours qu’on pratiquait alors en Hollande et en Angleterre.
Le dernier mot du Prince revient à un poète. Le chapitre XXVI, Exhortatio ad capessendam Italiam in libertatemque a barbaris vindicandam, appelle les Médicis à délivrer l’Italie. Cette domination barbare, dit-il, pue à tous, a ognuno puzza questo barbaro dominio, et il souhaite que l’Italie voie enfin un rédempteur. Le livre qui voulait aller droit à la vérité effective de la chose se ferme alors sur quatre vers de la canzone « Italia mia » de Pétrarque, où le mot virtù revient sous la plume d’un autre, Virtù contro a furore / prenderà l’arme, e fia el combatter corto ; / ché l’antico valore / nell’italici cor non è ancor morto, la vertu prendra les armes contre la fureur et le combat sera bref, car l’antique valeur n’est pas encore morte dans les cœurs italiens.
Pour aller plus loin
Le Contrat social de Rousseau et la volonté générale prolongent la question républicaine que Spinoza posait à propos de Machiavel. L’anneau de Gygès, au livre II de la République de Platon, donne la version antique du problème de l’homme qui pourrait commettre l’injustice sans en payer le prix, et la querelle de la raison d’État montre ce que le XVIIᵉ siècle a fait du « machiavélisme ».
Machiavel passe depuis des siècles pour un maître du mal. Son nom a même donné un mot qui sent le soufre. Cet écrivain de Florence a pourtant laissé un livre plus étrange que sa réputation. Ce livre, Le Prince, explique comment un chef peut garder le pouvoir. La question est de savoir si ce livre permet vraiment tout.
Un livre pour retrouver une place
Machiavel a d’abord servi sa ville comme haut fonctionnaire. Il occupe ce poste pendant quatorze ans. En 1512, la famille des Médicis reprend Florence avec l’aide de soldats étrangers. Machiavel est alors jeté en prison et torturé pendant des semaines. Il se retire ensuite sur les terres de sa famille, loin de la ville.
En décembre 1513, il raconte ses journées à un ami dans une lettre. Le soir venu, il retire ses habits salis de boue. Il enfile des vêtements de cour et s’assoit en pensée avec les grands hommes de l’Antiquité. Il les interroge sur les raisons de leurs actes. Ces conversations imaginaires lui ont inspiré un petit livre.
Il espère que les Médicis lui donneront du travail grâce à ce livre. Il accepterait même, écrit-il, qu’ils le fassent rouler une pierre pour commencer. Le livre est d’abord destiné à un membre de la famille, puis à un autre après la mort du premier. Le texte n’est imprimé qu’en 1532. Son auteur est mort depuis cinq ans.
Comment on vit, comment on devrait vivre
Avant lui, beaucoup d’auteurs avaient décrit le prince idéal. Pour eux, un bon chef devait d’abord être un homme vertueux. Machiavel refuse de peindre des pays imaginaires que personne n’a jamais vus. Il veut s’en tenir à ce que les choses produisent réellement. Il appelle cela la vérité effective.
Un homme qui veut être bon en toute occasion se perd au milieu de gens qui ne le sont pas. Le prince doit donc apprendre à ne pas être bon quand c’est nécessaire. Il doit aussi savoir s’en abstenir quand ce n’est pas nécessaire.
Machiavel prend un exemple de son temps. César Borgia avait la réputation d’être cruel. Sa dureté avait pourtant ramené l’ordre dans une province entière, la Romagne. Les Florentins, eux, craignaient de passer pour cruels. Par peur de ce reproche, ils ont laissé ruiner la ville de Pistoia.
Il en tire une réponse à une vieille question. Mieux vaut-il être aimé ou craint ? Quand on ne peut avoir les deux, la crainte protège mieux le prince.
Un gouverneur coupé en deux
Le prince doit aussi savoir combattre comme les bêtes. Il lui faut la ruse du renard pour éviter les pièges. Il lui faut la force du lion pour effrayer les loups. Il peut rompre une promesse si la tenir le met en danger, car les autres ne tiendraient pas la leur.
Une phrase célèbre ajoute que les gens jugent les princes sur le résultat. S’il garde le pouvoir, ses moyens passeront pour honorables aux yeux de la foule. On résume souvent l’idée par une formule, la fin justifie les moyens. Elle ne se trouve pas dans ce chapitre. Machiavel y décrit plutôt la façon dont la foule juge, sur les apparences.
Il raconte aussi une histoire terrible. César Borgia confie une province agitée à un gouverneur cruel, qui y rétablit vite le calme. Le prince craint ensuite d’être détesté pour cette dureté. Un matin, il fait exposer son gouverneur coupé en deux sur la place de Cesena. Les habitants restent à la fois contents et stupéfaits.
Machiavel juge certaines cruautés bien employées. Elles doivent être commises d’un seul coup, par nécessité, puis servir autant que possible aux sujets. Le lecteur peut se demander si l’exécution du gouverneur remplit vraiment ces conditions.
Le tyran à qui l’on refuse la gloire
Le même livre contient pourtant une surprise. Un fils de potier, Agathocle, devient roi de Syracuse en faisant massacrer les sénateurs et les plus riches citoyens. Il garde ensuite le pouvoir longtemps et en sécurité. Selon le seul résultat, il devrait compter parmi les plus grands.
Machiavel refuse cette conclusion. Tuer ses concitoyens et trahir ses amis peut donner le pouvoir, écrit-il, mais pas la gloire. Le livre ne dit jamais d’où vient cette limite. Il ne définit nulle part la gloire.
Les lecteurs se divisent depuis. En 1958, le philosophe Leo Strauss voit en Machiavel un maître du mal, qui enseigne aux chefs la cruauté et la tromperie. Isaiah Berlin pense au contraire qu’il défend une autre morale. Selon lui, Machiavel place les vertus de citoyen des anciens Romains au-dessus des valeurs chrétiennes, sans s’inquiéter que les deux ne puissent s’accorder.
Un spécialiste d’aujourd’hui juge presque impossible de dire s’il était l’ami des princes ou celui des républiques. Machiavel, lui, n’a jamais renié son livre.
La version complète montre comment un philosophe italien a publié à Naples de longs passages du livre en latin, sous son propre nom, et pourquoi Spinoza trouvait Machiavel à la fois très pénétrant et très prudent.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Niccolò Machiavelli, *Il Principe*, nuova edizione a cura di Luigi Firpo, introduzione e note di Federico Chabod, Turin, 1972, « Nuova universale Einaudi » 4, texte électronique Liber Liber (progetto Manuzio) ; dédicace « Nicolaus Maclavellus ad Magnificum Laurentium Medicem » (« cavalli, arme, drappi d’oro, prete preziose », « la cognizione delle azioni delli uomini grandi », « bisogna essere principe », « bisogna essere populare ») ; chap. VII (la Romagne « piena di latrocinii, di brighe », Remirro de Orco, « uomo crudele et espedito », « in poco tempo la ridusse pacifica et unita », « purgare li animi di quelli populi », « acerba natura del ministro », Cesena, « in dua pezzi », « satisfatti e stupidi ») ; chap. VIII (Agathocle « nato d’uno figulo », « uccidere tutti li senatori e li più ricchi del popolo », « vivere lungamente sicuro nella sua patria », « Non si può ancora chiamare virtù ammazzare li sua cittadini », « imperio, ma non gloria », « non si vede perché elli abbia ad essere iudicato inferiore », « efferata crudelità e inumanità », cruautés « bene usate […] (se del male è licito dire bene) », offenses et bienfaits) ; chap. XV (« partendomi […] dalli ordini delli altri », « a chi la intende », « verità effettuale della cosa », « imaginazione », « repubbliche e principati », « imparare a potere essere non buono », « qualche cosa che parrà virtù ») ; chap. XVII (César Borgia, « racconcia la Romagna », Pistoia, « molto più sicuro essere temuto che amato, quando si abbia a mancare dell’uno de’ dua ») ; chap. XVIII (« dua generazione di combattere », « quel primo è proprio dello uomo, quel secondo delle bestie », Chiron, « la golpe e il lione », « golpe a conoscere e’ lacci, e lione a sbigottire e’ lupi », « se li uomini fussino tutti buoni », « dove non è iudizio da reclamare, si guarda al fine », « e’ mezzi saranno sempre iudicati onorevoli, e da ciascuno laudati », « el vulgo ne va preso con quello che pare ») ; chap. XXVI (titre latin, « barbaro dominio », « redentore », vers de Pétrarque) ; traduction de la rédaction Einaudi
- Machiavel, *De principatibus / Le Prince*, texte italien établi par Giorgio Inglese, introduction, traduction, postface, commentaire et notes de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, Paris, 2000, « Fondements de la politique. Textes », 640 p., édition bilingue de référence en français (traduction de *stato* par « état ») Presses universitaires de France
- Niccolò Machiavelli, lettre à Francesco Vettori, « Die 10 Decembris 1513 » (« veste cotidiana, piena di fango e di loto », « panni reali e curiali », « domandarli della ragione delle loro azioni », « uno opuscolo De principatibus », Giuliano, « quindici anni », « voltolare un sasso »), dans *Opere*, a cura di Mario Bonfantini, Milan et Naples, 1954, « La letteratura italiana. Storia e testi » 29, texte électronique Liber Liber ; traduction de la rédaction Riccardo Ricciardi
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Sources primaires (suite)
- Agostino Nifo, *De regnandi peritia ad Carolum V Imperatorem Caesarem semper augustum*, Naples, 26 mars 1523, « in aedibus Dominae Catherinae de Silvestro » (traduction latine non signalée de passages du *Prince*, réordonnée selon les divisions aristotéliciennes), d’après la notice de l’exemplaire de la Biblioteca de Reserva CRAI, Universitat de Barcelona
- *Index librorum prohibitorum*, Rome, 1559, sous Paul IV (Machiavel parmi les auteurs de première classe) ; Index de Madrid sous Gaspar de Quiroga, 1583 (« Macchiavello todas sus obras »), d’après la Biblioteca de Reserva CRAI, Universitat de Barcelona
- Innocent Gentillet, *Discours sur les moyens de bien gouverner et soutenir en bonne paix un royaume ou autre principauté. Contre Machiavel*, 1576, d’après Eva Pugnet
- Baruch Spinoza, *Tractatus politicus*, chap. V, § 7 (« acutissimus », les moyens d’un prince mené par la seule soif de domination, les deux hypothèses sur l’intention de Machiavel, « prudentissimus », « quia pro libertate fuisse constat »), cité d’après la traduction italienne et les fragments latins donnés par Stefano Visentin (2004) ; traduction de la rédaction
- Francesco Petrarca, *Canzoniere*, CXXVIII, « Italia mia, benché ’l parlar sia indarno » (canzone d’où viennent les quatre vers qui ferment *Le Prince*), d’après Matteo Di Gesù ; vers cités dans le texte de l’édition Firpo du *Prince*
Bibliographie
- Cary Nederman, « Niccolò Machiavelli », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 13 septembre 2005, révision substantielle du 6 décembre 2023, sections 1 (biographie, composition et publication du *Prince*, dédicace), 2 (miroirs des princes, *virtù*), 4 (Strauss, Croce, Mattingly) et 8 (le *Prince* et les *Discours*) Stanford University
- Leo Strauss, *Thoughts on Machiavelli*, Glencoe (Ill.), 1958, p. 9-10, cité d’après Cary Nederman – The Free Press ; trad. française de Michel-Pierre Edmond et Thomas Stern, *Pensées sur Machiavel*, Paris, 2017, « Critique de la politique », 446 p. Klincksieck
- Isaiah Berlin, « The Question of Machiavelli », *The New York Review of Books*, 4 novembre 1971, p. 20-32 ; version complète « The Originality of Machiavelli », dans Myron P. Gilmore (dir.), *Studies on Machiavelli*, Florence, 1972, p. 149-206 – Sansoni ; repris dans *Against the Current*, rééd. Princeton, 2013 – Princeton University Press ; trad. française du recueil par André Berelowitch, *À contre-courant. Essais sur l’histoire des idées*, préface de Roger Hausheer, Paris, 1988, 403 p. Albin Michel
- Benedetto Croce, *Elementi di politica*, Bari, 1925, cité d’après Cary Nederman Laterza
- Quentin Skinner, *The Foundations of Modern Political Thought*, vol. I, *The Renaissance*, Cambridge, 1978, cité d’après Cary Nederman – Cambridge University Press ; *Machiavel*, éd. Michel Plon, Paris, 2001, « Points Essais » 451, 166 p. Éditions du Seuil
- Garrett Mattingly, « Machiavelli’s *Prince* : Political Science or Political Satire ? », *The American Scholar* 27 (4), 1958, p. 482-491, cité d’après Cary Nederman Phi Beta Kappa Society
- Francesco Bausi, *Il Principe dallo scrittoio alla stampa*, Pise, 2015, 144 p. (de la rédaction à l’édition romaine de janvier 1532, corrections des copistes et réviseurs) Edizioni della Normale
- Stefano Visentin, « Acutissimus o prudentissimus ? Intorno alla presenza di Machiavelli nel Trattato politico di Spinoza », *Etica & Politica / Ethics & Politics*, 2004, n° 1 Università di Trieste
- Eva Pugnet, « Les Lumières françaises : le moment machiavélien français ? » (Gentillet, transmission de son enseignement au XVIIIᵉ siècle, connotation du mot « machiavélisme ») Université de La Réunion
- Jean-Claude Zancarini, « Traduire le Prince » (choix de traduire *stato* par « état » sans majuscule) TransLittérature
- Matteo Di Gesù, « Francesco Petrarca / Italia mia, benché ’l parlar sia indarno », 31 mars 2011 (canzone CXXVIII, admiration de Machiavel pour le poème) Doppiozero
Sources en ligne
- « Niccolò Machiavelli (Stanford Encyclopedia of Philosophy) » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/machiavelli/
- « princi p » (*Il Principe*, éd. Firpo, Liber Liber, dédicace à chap. XIII) Liber Liber, miroir du Politecnico di Torinohttps://linux.studenti.polito.it/static_resources/liberliber/biblioteca/m/machiavelli/il_principe/pdf/princi_p.pdf
- « princi_a.htm » (*Il Principe*, dédicace et chap. I-VII) Liber Liber, miroir du Politecnico di Torinohttps://linux.studenti.polito.it/static_resources/liberliber/biblioteca/m/machiavelli/il_principe/html/princi_a.htm
- « princi_b.htm » (*Il Principe*, chap. VIII-XIII) Liber Liber, miroir du Politecnico di Torinohttps://linux.studenti.polito.it/static_resources/liberliber/biblioteca/m/machiavelli/il_principe/html/princi_b.htm
- « princi_c.htm » (*Il Principe*, chap. XIV-XIX) Liber Liber, miroir du Politecnico di Torinohttps://linux.studenti.polito.it/static_resources/liberliber/biblioteca/m/machiavelli/il_principe/html/princi_c.htm
- « princi_d.htm » (*Il Principe*, chap. XX-XXVI) Liber Liber, miroir du Politecnico di Torinohttps://linux.studenti.polito.it/static_resources/liberliber/biblioteca/m/machiavelli/il_principe/html/princi_d.htm
- « letter p » (lettre à Francesco Vettori du 10 décembre 1513, éd. Bonfantini) Liber Liber, miroir du Politecnico di Torinohttps://linux.studenti.polito.it/static_resources/liberliber/biblioteca/m/machiavelli/lettera_a_francesco_vettori/pdf/letter_p.pdf
- « crai.ub.edu » (exposition sur Machiavel : Nifo, *De regnandi peritia*, Index de 1559, 1583 et 1596) CRAI Biblioteca de Reserva, Universitat de Barcelonahttps://crai.ub.edu/sites/default/files/exposicions/crai.reserva/maquiavel/itinerari2.pdf
- « Agostino Nifo » Encyclopædia Britannicahttps://www.britannica.com/print/article/414736
- « Isaiah Berlin on Machiavelli » (extrait de « The Question of Machiavelli », 1971) The New York Review of Bookshttps://www.nybooks.com/?p=50920
- « ‘The Question of Machiavelli’, New York Review of Books, 4 November 1971, 20–32 » The Isaiah Berlin Virtual Library, Wolfson College, Oxfordhttps://isaiah-berlin.wolfson.ox.ac.uk/node/3772
- « Throwback Thursday with Isaiah Berlin : Against the Current » Princeton University Presshttps://press.princeton.edu/node/3318
- « bibliotheques.paris.fr » (notice d’*À contre-courant*, Albin Michel, 1988) Bibliothèques de la Ville de Parishttps://bibliotheques.paris.fr/2019/doc/SYRACUSE/287597
- « Il Principe dallo scrittoio alla stampa » Edizioni della Normale, Scuola Normale Superiorehttps://edizioni.sns.it/prodotto/il-principe-dallo-scrittoio-alla-stampa
- « visentin » (Stefano Visentin, « Acutissimus o prudentissimus ? ») Etica & Politica, Università di Triestehttps://sites.units.it/etica/2004_1/visentin.pdf
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