Les carnets de Léonard de Vinci : ce que les feuillets établissent
Un carnet de 92 millimètres de haut, une page de gribouillis à la sanguine, la première formulation des lois du frottement. Et deux siècles de silence.

Dans le catasto de 1427, trente et un ménages florentins portent le nom de Medici. Ils ne forment pas une maison : ils plaident les uns contre les autres, tiennent des banques distinctes et ne pèsent pas le même poids fiscal. Le plus gros patrimoine brut déclaré cette année-là dans la ville est d’ailleurs, selon les dépouillements du catasto, celui de Palla Strozzi, qui fera exiler Cosme six ans plus tard. Ce que nous appelons « les Médicis » entre dans les archives par un formulaire, et pas encore comme sujet unique.
L’état du dossier commande tout le reste. En novembre 1494, Pierre de Médicis, qui vient de céder les forteresses toscanes à Charles VIII sans mandat, est chassé de la ville ; les biens de la famille sont séquestrés et confiés à des curateurs, et les papiers d’affaires partent dans toutes les directions. Ce qui reste des livres confidentiels de la banque, les libri segreti, tient dans la filza 153 du Mediceo avanti il Principato, où trois registres ont été reliés en un volume, le premier couvrant 1397-1420. De Roover en publie l’analyse dans l’Archivio storico italiano en 1949, puis reconstruit toute l’entreprise dans The Rise and Decline of the Medici Bank (Harvard University Press, 1963).
Le fonds entier compte 165 unités pour les XIVᵉ-XVIᵉ siècles, et il est fait surtout de correspondance politique et privée ; la documentation proprement bancaire n’en forme qu’une part limitée. La conséquence est nette. On tient les grandes masses de bénéfices jusque vers le milieu du XVᵉ siècle et on est beaucoup moins bien servi ensuite, précisément pour les décennies où l’affaire se dégrade. Aucun bilan consolidé annuel n’existe pour l’ensemble du groupe. Les chiffres qui circulent dans la vulgarisation sortent de tableaux reconstitués par un seul chercheur à partir de registres partiels, et ils se citent comme tels.
Un mot sur la période, parce que le vocabulaire piège ici. La banque naît en 1397, donc avant l’époque moderne, que l’on fait courir de la fin du XVᵉ siècle à la Révolution : le dossier mord franchement sur la fin du Moyen Âge, et il ne se comprend pas autrement.
Ce que l’on appelle la banque des Médicis est une série de sociétés en nom collectif liées par des contrats renouvelables, où la famille détient la part majoritaire et où le directeur local apporte du capital et prend une fraction des profits. Florence, Rome, Venise, Naples, Genève puis Lyon, Milan, Bruges, Londres, Avignon, Pise. Ajoutez deux ateliers de laine et un de soie à Florence. L’ensemble fonctionne comme un groupe de sociétés tenu par la même famille.
Le cœur est romain. La succursale de Rome suit la curie, tient les comptes de la Chambre apostolique et reçoit les dépôts rémunérés des cardinaux ; d’après le dépouillement des livres confidentiels, elle fournit à elle seule plus de la moitié des bénéfices du groupe pendant les premières décennies. D’où une préférence constante des directeurs : un pape en place vaut mieux qu’un roi endetté. Le crédit aux souverains a tué Londres et Bruges, jamais Rome.
Reste la question de la taille, et c’est là que la recherche a corrigé le portrait. Richard Goldthwaite l’a fait en 1987 dans Past & Present : la maison est une firme parmi les trente-cinq à quarante que la corporation des changeurs, l’Arte del Cambio, enregistre bon an mal an à Florence, et son déclin ne se confond pas avec un effondrement de la place. Il a repris la démonstration dans son livre de 2009 sur l’économie florentine. Ce que de Roover avait établi de la mécanique interne tient toujours ; l’image d’un colosse tenant l’Europe a été rabotée. De Roover lui-même prévenait en ouverture de son livre que les Médicis n’ont jamais atteint les dimensions des Bardi et des Peruzzi du XIVᵉ siècle.
Le 7 septembre 1433, la Seigneurie fait arrêter Cosme et l’enferme dans le palais des Prieurs. La peine capitale est écartée, l’exil prononcé, et il part pour Padoue puis Venise. Un an plus tard, un conseil favorable le rappelle : ses propres notes de famille datent la révocation du 29 septembre 1434. Il rentre en octobre et dirige la ville trente ans. Sans charge permanente. Il sera gonfalonier de justice à deux ou trois reprises, sur des mandats de deux mois, comme n’importe quel citoyen tiré au sort dans les bourses de la commune, un système que résume Ilaria Taddei dans le volume dirigé par Jean Boutier, Sandro Landi et Olivier Rouchon.
Comment tient-on une république dans ces conditions ? Par la main sur les tirages au sort, que Nicolai Rubinstein a reconstituée scrutin par scrutin, et par le réseau. John Padgett et Christopher Ansell l’ont mesuré en 1993 dans l’American Journal of Sociology : le parti médicéen y apparaît fait de deux blocs qui ne communiquent pas entre eux, les hommes nouveaux du quartier de San Giovanni tenus par des liens économiques, les patriciens des autres quartiers tenus par des alliances matrimoniales, avec un seul point de jonction, Cosme lui-même. Dale Kent avait montré dès 1978, listes d’exilés et contrats de mariage à l’appui, que la faction précède la victoire. L’argent achète des obligés. Il n’achète pas seul une magistrature.
La reconnaissance vient après la mort. En mars 1465, moins d’un an après ses funérailles, la Seigneurie fait inscrire PATER PATRIAE sur la dalle de porphyre posée devant l’autel de San Lorenzo ; Laurent note dans ses ricordi que la famille garde chez elle le privilège et la lettre patente correspondants. Un titre romain, décerné par un régime républicain, à un homme qui n’a jamais été chef de l’État. Le désaccord sur la nature de ce pouvoir est contemporain et non rétrospectif : Machiavel, à qui le cardinal Jules de Médicis avait commandé en 1520 une histoire de Florence, écrit dans son avant-propos qu’il ne se tient pas obligé de raconter une ambition contraire au bien commun qu’il ne voit pas, « comme certains le disent ». Ses Historie sortent à Rome chez Antonio Blado le 25 mars 1532, et à Florence chez Bernardo di Giunta deux jours plus tard.
La version courante tient en une ligne : Cosme faisait des bénéfices, son petit-fils faisait de la politique. Elle a du solide. Après 1464, la direction générale échoit à Francesco Sassetti, que de Roover juge incapable de tenir les directeurs de succursale. Londres prête massivement à Édouard IV, Bruges à Charles le Téméraire ; les deux comptoirs sont liquidés en 1478, l’année où la conjuration des Pazzi ouvre une guerre coûteuse. De Roover a établi que Laurent a puisé dans le Monte delle doti, le fonds public qui constituait les dots des filles florentines, et dans l’héritage de ses cousins mineurs de la branche cadette. Un neveu, Alessandro de’ Pazzi, écrit en 1522 dans un discours adressé au cardinal Jules de Médicis que Laurent n’était guère fait pour le commerce.
Que garde le camp adverse de plus fort ? D’abord que le déclin commence avant Laurent, et de Roover le fait partir lui-même de la mort de Cosme en 1464. Ensuite que la sortie des affaires vers la terre et les charges n’est pas une loi de l’époque : d’autres maisons florentines, les Gondi, les Strozzi, les Capponi, servent l’État tout en restant dans le négoce. Enfin que le nombre de sociétés déclarées à l’Arte del Cambio reste stable entre 1460 et 1500. Goldthwaite, qui accable pourtant Laurent en écrivant que la politique passait toujours avant les affaires, refuse d’en tirer une dépression florentine. La faillite d’une maison n’est pas la faillite d’une place.
Ce qu’on ignore est net. Les livres des dernières années manquent, le passif exact de 1494 n’est pas établi, et l’on ne sait pas séparer dans les sorties de fonds ce qui relève du détournement et ce qui relève d’une caisse où les dépenses du régime et celles de l’entreprise n’étaient tout simplement pas distinguées. Laurent lui-même inscrit dans ses ricordi que sa famille a dépensé, de 1434 à la fin de 1471, 663 755 florins en constructions, aumônes et impôts. Il ajoute qu’il ne le regrette pas.
Après 1494 viennent dix-huit ans de république, un retour en 1512, une nouvelle expulsion en 1527 dans les semaines qui suivent le sac de Rome, puis un siège de dix mois, d’octobre 1529 au 12 août 1530, mené par les troupes de Charles Quint pour le compte du pape Clément VII, Médicis lui-même. La ville capitule. Les Médicis y reviennent en protégés de l’Empire.
Le texte décisif porte la date du 27 avril 1532. Les Ordinazioni suppriment la Seigneurie, créent un Magistrato Supremo de quatre sénateurs présidé par le duc, un Conseil des Deux-Cents et un conseil des Quarante-Huit, et font d’Alexandre de Médicis le duc héréditaire et le gonfalonier perpétuel d’une république qui garde son nom. Olivier Rouchon parle à ce propos d’une invention du principat, c’est-à-dire d’une construction juridique étalée sur trois générations plutôt que d’un coup de force isolé. Alexandre est assassiné le 6 janvier 1537 par son cousin Lorenzino. Le pouvoir échoit alors à Cosme Ier, issu de la branche cadette, dix-sept ans, aucune prétention dynastique sérieuse, et dont Elena Fasano Guarini a montré comment il a bâti un appareil d’État à partir de cette position vide.
Le reste est diplomatique. Cosme obtient de Pie V, le 27 août 1569, une bulle qui crée pour lui un titre inédit, grand-duc de Toscane, et il est couronné à Rome le 5 mars 1570. Le procédé heurte les cours : conférer un tel rang relevait de l’empereur, Madrid et Vienne refusent d’abord de reconnaître le titre, des ambassadeurs quittent la cérémonie. Il faudra un diplôme impérial de Maximilien II, en 1576, pour clore l’affaire. Entre la fermeture de la banque et la naissance du grand-duché, on compte soixante-quinze ans, deux papes de la famille, une armée impériale, et pas un florin de profit bancaire.
Il existe pourtant un dernier document de la banque. L’inventaire imprimé du Mediceo avanti il Principato signale, pour 1497 et 1498, un état actif et passif de la succession de Laurent de Médicis dressé pour le compte de l’office chargé des biens des rebelles. Le dernier bilan de la maison a donc été établi par ses adversaires, à Florence, pendant que ses héritiers étaient en exil.
Ce dossier en touche trois autres. Celui du sac de Rome en 1527, qui décide du sort de Florence trois ans avant le siège. Celui du mécénat florentin, où la question des sommes engagées se pose exactement comme ici, sur pièces comptables. Celui, enfin, de la cour des grands-ducs au siècle suivant, quand un mathématicien pisan baptise quatre lunes de Jupiter du nom de ses protecteurs pour obtenir une place.
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⚜Un ordre de réparer des chemins de col, une chanson qui ne nomme aucun lieu, un ossuaire jamais daté : la bataille de 1515 vue par ses documents plutôt que par sa légende.