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Spinoza, polisseur de verres banni de la communauté d’Amsterdam

Époque moderne21 octobre 202615 min de lecture
anonymous / Wikimedia Commons
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Introduction

« Horrendas heregias »

Le 6 av 5416 (27 juillet 1656), le mahamad de la congrégation Talmud Torah fait inscrire dans son registre de délibérations, le Livro dos Acordos da Naçam e Ascamot, une décision rédigée en portugais. Elle frappe de herem un membre de la communauté nommé « Baruch de Espinoza », pour les « horrendas heregias » qu’il pratiquait et enseignait et pour les « ynormes obras » qu’il commettait, sans désigner une seule opinion ni un seul acte. Viennent ensuite des malédictions empruntées à la Bible, puis la défense faite à chacun de lui parler, de lui écrire, de demeurer sous le même toit que lui, de s’en approcher à moins de quatre coudées et de lire aucun écrit composé par lui. Le registre est conservé au Stadsarchief d’Amsterdam, dans le fonds 334 des archives de la communauté portugaise-israélite, et la version hébraïque que Steven Nadler juge possible n’a jamais été retrouvée.

Le nom varie selon les papiers. Dans les actes notariés et les registres de taxes de la congrégation, il est Bento ; le herem écrit Baruch, son équivalent hébreu, et les livres latins portent Benedictus. La forme Spinoza est celle qu’il fait imprimer en 1663 sur la page de titre de son exposé des Principes de Descartes, et l’usage français l’a gardée. La naissance au 24 novembre 1632, à Amsterdam, vient de la biographie de Johannes Colerus publiée en 1705 ; aucun acte de naissance ou de circoncision n’a été publié, et la date ne se recoupe qu’avec la condition de mineur de moins de vingt-cinq ans que lui reconnaît la Weeskamer en 1656. Son père, Michael de Spinoza, importe des fruits secs et siège dans les instances de la communauté. La mère, Hanna Debora Senior, meurt le 5 novembre 1638, le frère aîné Isaac en 1649, le père en 1654, et Bento reprend la firme avec son cadet Gabriel.

L’affaire est alors lourdement endettée, après les pertes de cargaisons des années 1651 à 1653. Le 16 mars 1656, Bento obtient des maîtres de la Weeskamer d’être traité en mineur et reçoit pour curateur Louis Crayers ; le 23 mars, la Hooge Raad de Hollande, Zélande et Frise-Occidentale le délie de la succession paternelle qu’il avait commencé à régler. En avril 1658, la même chambre confiera à Crayers les intérêts de Titus van Rijn, fils de Rembrandt, dont la maison se trouvait à une rue de celle des Spinoza.

Quatre mois après la tutelle, le herem frappe un marchand de vingt-trois ans qui n’a encore rien publié.

Spinoza vit à Rijnsburg, près de Leyde, de 1661 à 1663, à Voorburg de 1663 à 1670, puis à La Haye. En 1663 paraît à Amsterdam, chez le libraire Jan Rieuwertsz, son exposé géométrique des Principes de Descartes – héritier du Discours de la méthode – , seul livre qui portera son nom de son vivant. Le Trac​tatus theologico-politicus sort en 1670 sans nom d’auteur et sous une fausse adresse, « Hamburgi, apud Henricum Künraht », qui couvre le même Rieuwertsz, et la Cour de Hollande l’interdit en juillet 1674. Entre-temps, Spinoza polit des lentilles. Christiaan Huygens écrit à l’un de ses frères en octobre 1667 qu’il se souvient du poli admirable des lentilles que « le juif de Voorburg » montait dans ses microscopes.

Le 16 février 1673, Johann Ludwig Fabritius, professeur à Heidelberg, lui offre au nom de l’électeur palatin Karl Ludwig une chaire de philosophie, avec la liberté de philosopher pourvu qu’il ne trouble pas la religion publique. La réponse, datée de La Haye le 30 mars 1673, est imprimée dans les Opera posthuma comme lettre LIV, p. 562-563 (lettre 48 des éditions modernes). Spinoza y écrit qu’il n’a jamais désiré enseigner en public et qu’il devrait renoncer à ses recherches s’il consacrait son temps à des étudiants.

Il meurt à La Haye le dimanche 21 février 1677, dans la maison du peintre décorateur Hendrick van der Spyck, sur le Paviljoensgracht. Le jour même, le notaire Willem van den Hove dresse l’état de ses biens, seul document indépendant des récits qui fixe la date et le lieu du décès, et le 25 février le cercueil est déposé dans un caveau loué de la Nieuwe Kerk. Les Opera posthuma, datées de 1677, sortent des presses de Rieuwertsz au début de 1678, avec l’Éthique, le Traité politique inachevé et une partie de la correspondance.

Le herem ne donne aucun grief, la tutelle de mars ne dit rien des opinions, et le récit continu de cette vie vient de textes écrits entre 1677 et 1705 par des hommes qui ne l’ont pas tous connu. Il faut maintenant prendre ces trois Vies une à une, confronter la Weeskamer de mars et le herem de juillet aux dépositions faites devant l’Inquisition de Madrid en 1659, et suivre jusqu’aux archives du Saint-Office le seul manuscrit conservé de l’Éthique.

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