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Ostracisme athénien : ce que onze mille tessons ont vraiment changé

Giovanni Dall'Orto / Wikimedia Commons

« À Mégaclès, fils d’Hippokratès, et aussi à son cheval. » Un Athénien a gravé cette phrase sur un tesson de poterie, puis l’a déposé sur l’agora. La procédure ne demandait qu’un nom. Il a ajouté le cheval. Ce tesson appartient au corpus qui a transformé le dossier de l’ostracisme athénien depuis un siècle, sans lever la plupart des incertitudes qui pèsent sur son fonctionnement.

Quatre tessons avant 1900, onze mille depuis

Le témoignage le plus détaillé sur la procédure, la Constitution d’Athènes attribuée à Aristote, n’est réapparu qu’en 1891. Il occupe le verso de quatre rouleaux de papyrus dont le recto porte les comptes d’un domaine des environs d’Hermopolis, en Égypte, tenus en 78-79 de notre ère par un intendant nommé Didymos. Le rouleau est conservé à la British Library sous la cote Papyrus 131.

Côté archéologie, le XIXᵉ siècle n’avait livré que quatre ostraka. Les fouilles américaines de l’agora, ouvertes en 1931, ont fourni le catalogue que Mabel Lang a publié en 1990 : 1 337 numéros, 165 pièces écartées comme trop abîmées. En 1937, Oscar Broneer vidait un puits du versant nord de l’Acropole et en remontait 191 tessons portant presque tous le nom de Thémistocle. Puis, à l’hiver 1966, la mission allemande du Céramique dégageait, autour d’un pithos en place de plus de deux mètres de haut rempli de boue, un rebut de tessons inscrits dont le compte dépassait déjà 4 300. L’ensemble du dépôt, jeté dans un bras abandonné de l’Éridan à l’époque où l’on construisait le mur de Thémistocle, en comptait environ 8 500.

Ce dépôt a attendu cinquante ans son édition. Franz Willemsen et Stefan Brenne en ont donné une liste de noms en 1991 ; la publication définitive, deux volumes et 1 394 pages, date de 2018, et les chiffres cités entre-temps d’un article à l’autre ont varié. Le dernier apport vient de l’agora, où James Sickinger a publié en 2017 un lot de plus de cent cinquante tessons trouvés à la fin des années 1990, que la masse des voix contre Xanthippe situe au milieu des années 480.

Vingt ans entre la loi de Clisthène et son premier usage

La Constitution d’Athènes range l’ostracisme parmi les mesures de Clisthène, vers 508-507. Elle date pourtant sa première application de deux ans après Marathon, soit 488-487, et nomme la victime : Hipparque, fils de Charmos, du dème de Kollytos, parent de Pisistrate. Selon le même texte, c’est précisément pour chasser cet homme que Clisthène avait fait porter la loi. Entre l’outil et son emploi, l’écart va de treize à vingt ans selon la date qu’on retient pour les réformes. Une loi taillée contre un individu et laissée vingt ans sans usage : l’objection est ancienne, elle n’est pas levée.

Un fragment d’Androtion, transmis par le lexicographe Harpocration à l’entrée « Hipparchos », a longtemps paru dire autre chose : que la loi fut votée à ce moment-là. Marek Węcowski, dans le livre qu’il a consacré à la question en 2022, tranche pour Clisthène et impute la divergence à une corruption du texte chez Harpocration. Il écarte au passage un témoin qui a beaucoup servi, le manuscrit Vaticanus Graecus 1144 et son prétendu « ostracisme bouleutique » : un montage byzantin tardif fabriqué à partir de bribes lexicographiques connues par ailleurs.

Le déroulement des premières années, lui, est documenté. Trois ans durant, on écarta les amis des tyrans ; à la quatrième, en 485-484, on se mit à viser quiconque paraissait trop puissant, et le premier ostracisé sans lien avec la tyrannie fut Xanthippe, fils d’Ariphron, père de Périclès. En 481-480, à l’approche de Xerxès, tous les exilés furent rappelés, avec interdiction désormais de résider en deçà de Géreste ou de Skyllaion. Savoir si cette clause les enfermait dans le golfe Saronique ou les en excluait n’est pas réglé.

Une agora fermée par des clôtures de bois

Philochore, historien d’Athènes du IIIᵉ siècle avant notre ère, décrit la mécanique dans le livre III de son Atthis. Le peuple vote d’abord sur l’opportunité de tenir un ostracisme. Si la réponse est positive, on ferme l’agora, on ménage dix entrées par lesquelles on passe selon sa tribu, et chacun dépose son tesson face écrite contre le sol. Les neuf archontes et le Conseil président au dépouillement. L’homme désigné a dix jours pour régler ses affaires et dix ans à passer hors de la cité ; il continue de percevoir les revenus de ses biens.

Deux détails de ce texte ne s’accordent pas avec le reste du dossier. Philochore ajoute que la durée fut plus tard ramenée à cinq ans, ce que le reste des témoignages contredit massivement. Et il place le second vote avant la huitième prytanie, quand la Constitution d’Athènes met le premier à la sixième. Jérôme Carcopino, dans un mémoire de 1909 qu’il republia en 1935 sans en changer les conclusions, lisait dans cet intervalle de deux mois un garde-fou contre l’usage impulsif de la procédure.

Reste le chiffre. Plutarque, dans la Vie d’Aristide, écrit que les magistrats comptaient d’abord la masse des tessons et que le vote était nul en dessous de six mille. Philochore et plusieurs scholies disent autre chose : six mille voix contre un seul homme. La majorité des chercheurs suit Plutarque, dont le récit est le plus circonstancié. Węcowski propose de n’en retenir aucune : il n’y aurait jamais eu de quorum, Théophraste aurait glissé le chiffre par analogie avec les six mille voix exigées à l’Assemblée de son temps, et Philochore l’aurait recopié. L’argument a du répondant, notamment parce que l’agora pouvait accueillir bien plus de monde que la Pnyx. Son recenseur Thomas Hooper objecte que la reconstruction coûte cher : elle oblige à écarter la lettre de deux traditions au profit d’une chaîne de transmission entièrement hypothétique.

Le renard d’Alôpekè et l’archer perse

Le règlement n’exigeait rien de plus qu’un nom, souvent complété d’un patronyme ou d’un dème. Une centaine de tessons portent en outre un commentaire, et neuf portent un dessin. Jean-Noël Allard les a repris en 2018 d’après le catalogue de Stefan Brenne. Sur un ostrakon visant Mégaclès court un renard : le dème de Mégaclès est Alôpekè, le renard se dit alôpex, le jeu de mots suffit. Un deuxième porte une chouette, un troisième un serpent. Un quatrième, dirigé contre Ménon de Gargettos, montre un quadrupède dont on ne sait s’il faut y voir un bœuf ou un chien.

Les figures humaines sont plus lisibles. Sur un tesson au nom de Callias, un homme de profil porte un pantalon, des chausses à pointe relevée, un bonnet à languette, et tient un grand arc : le Perse tel que l’imagerie attique le fabrique. Une douzaine d’autres tessons qualifient le même Callias de « Mède ». Un autre dessin associe Mégaclès à un cavalier, c’est-à-dire à la fortune, et un tesson lui accole le mot trophonos, patronyme fictif qu’on peut rendre par « fils d’opulence ». Les commentaires écrits vont plus loin : Thémistocle y est traité de katapugôn, insulte sexuelle dont le sens exact reste discuté. Un tesson de l’agora, inventorié P 9945, a été lu « Aristide, frère de Datis », du nom du général perse de Marathon ; la restitution comme le sens de la formule sont contestés.

Allard s’arrête où s’arrête la preuve. La chouette ne cadre pas avec une intention hostile, puisqu’elle est le sceau de la cité et l’oiseau d’Athéna ; Brenne a proposé d’y voir la marque appliquée au front des prisonniers réduits en esclavage, sans que rien ne l’établisse. Quant au poisson gravé sur un tesson visant Kallixénos, il y voit un symbole négatif attaché aux Alcméonides et n’invoque aucune source à l’appui.

Ce que Broneer a cru lire dans un puits

Les 191 tessons du puits de l’Acropole portent une question de fond. Broneer, en 1938, y distingua quatorze mains : des tessons gravés à l’avance, selon lui, puis distribués à des votants incapables d’écrire. La lecture s’est imposée et a servi d’argument à ceux qui tenaient l’alphabétisation athénienne pour faible.

Anna Missiou a repris le dossier en 2011 en réexaminant l’espacement, la forme des lettres, la ponctuation et les abréviations. Elle conclut à un nombre de mains bien supérieur et à des tessons préparés chez eux par des citoyens ordinaires. Sa recenseuse Theodora Jim relève la faiblesse du raisonnement : les écarts repérés à l’intérieur d’une même main peuvent être les variations d’un seul scripteur, et surtout, quel que soit le nombre de mains, rien n’interdit qu’un votant illettré ait fait écrire pour lui. Missiou l’admet. Brenne avait de son côté observé dès 1994 que la grande majorité des tessons sont singuliers, donc gravés individuellement, et Christophe Pébarthe défend en 2006, par d’autres voies, une alphabétisation athénienne étendue.

L’ignorance se dit ici en une phrase : on ne connaît ni l’identité, ni le statut, ni le niveau d’instruction des hommes qui ont gravé ces 191 tessons. Le dépôt lui-même pourrait être antérieur au vote plutôt que postérieur, hypothèse retenue pour ce lot précis et pour lui seul.

Quatorze noms pour quatre-vingt-dix ans de loi

Les tessons livrent environ 270 noms. Vincent Azoulay, qui a publié en 2026 la première synthèse française depuis Carcopino, en retient 176 comme cibles possibles et quatorze seulement comme ostracisés probables, dont deux contestés. Węcowski arrivait en 2022 à douze noms tenus pour sûrs et deux pour probables, Ménon fils de Ménéclide au début des années 460 et Callias fils de Didymos après 450. Les deux listes divergent notamment sur Alcibiade l’Ancien, qu’Azoulay compte parmi les deux hommes ostracisés deux fois et que Węcowski n’ostracise qu’une.

La rareté est le fait principal. De 507 à 416 environ, un exilé tous les six ou sept ans en moyenne, avec une concentration brutale dans les années 480, où cinq hommes partent en six ans. Sur le sens de l’institution, trois lectures s’affrontent. La première en fait un dérivé politique du rituel du pharmakos, ce bouc émissaire chassé aux Thargélies. La deuxième y voit un instrument de régulation interne à l’aristocratie, qui contraignait les grandes familles à s’entendre avant le vote. Azoulay écarte les deux : la procédure n’a ni périodicité fixe ni calendrier religieux, l’exil de dix ans n’a rien de la violence faite au pharmakos, et lorsque les élites s’arrangeaient en coulisse, le peuple s’en offusquait. Il tient l’ostracisme pour un acte pleinement démocratique, par lequel le dèmos rappelait à l’ordre des citoyens trop soucieux de leur honneur, et lui préfère le nom de « griffe démocratique » au « fouet en céramique » des poètes comiques.

Reste une arithmétique. Si l’on suit Plutarque, six mille tessons au minimum devaient être déposés pour qu’une ostracophorie fût valide. Un siècle de fouilles en a rendu onze mille, toutes campagnes confondues : de quoi valider deux votes, pour une loi qui a fonctionné quatre-vingt-dix ans. Un seul lot, celui du Céramique et ses 4 176 tessons au nom de Mégaclès, est assez gros pour prouver que l’homme est effectivement parti. Partout ailleurs, les tessons établissent qu’un Athénien fut nommé. Rien de plus.

Pour aller plus loin

Le dossier croise les réformes de Clisthène, dont le découpage de l’Attique en dix tribus se retrouve dans les dix entrées ménagées sur l’agora le jour du vote. Il touche à la question du médisme, ce soupçon de complaisance envers la Perse qui court sur les tessons des années 480 et qui vise en priorité les Alcméonides. Il rejoint enfin l’histoire de l’écriture grecque ordinaire, dont les ostraka restent le témoin le plus massif et le plus discuté.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Aristote (Pseudo-), *Constitution d’Athènes*, XXII, 1-8 et XLIII, 5 verso de quatre rouleaux de papyrus, recto : comptes d’un domaine près d’Hermopolis, 78-79 de notre ère, British Library, Papyrus 131
  2. Philochore, *Atthis*, livre III, description de l’ostracophorie FGrHist 328 F 30
  3. Androtion, *Atthis*, livre II, sur Hipparque fils de Charmos FGrHist 324 F 6, transmis par Harpocration, s.v. « Hipparchos »
  4. Plutarque, *Vie d’Aristide*, VII, 5-8 (procédure et quorum) et *Vie de Thémistocle*, XXII, 5
  5. Grand dépôt du Céramique, environ 8 500 ostraka, remblai d’un bras abandonné de l’Éridan, fouilles de 1966-1969 Céramique d’Athènes
  6. 191 ostraka, presque tous au nom de Thémistocle, puits du versant nord de l’Acropole, fouilles de 1937 Agora d’Athènes
  7. Ostrakon contre Aristide, fils de Lysimaque, lu « frère de Datis », argile fouilles de l’Agora d’Athènes, inv. P 9945
  8. Neuf ostraka gravés d’un dessin (renard, chouette, serpent, quadrupède, archer perse, cavalier), catalogue T1/156-164 reproduits dans Siewert (dir.), *Ostrakismos-Testimonien I*, fig. 1-9, p. 523-529

Bibliographie

  1. Vincent Azoulay, *Ostracisme ! Du bon usage de l’arbitraire en démocratie*, coll. « Représentations », Paris, 2026, 329 p. Éditions de l’EHESS
  2. Jérôme Carcopino, *L’ostracisme athénien*, Paris, 1935, 262 p. (première version : « Histoire de l’ostracisme athénien », *Mélanges d’histoire ancienne*, 1909, p. 83-267) Félix Alcan
  3. Marek Węcowski, *Athenian Ostracism and its Original Purpose. A Prisoner’s Dilemma*, trad. Lidia Ożarowska, Oxford, 2022, 320 p., ISBN 978-0-19-884820-2 Oxford University Press
  4. Marek Węcowski, « The So-Called « Bouleutic Ostracism » and the *ekphyllophoria* : *Vaticanus Graecus* 1144 and Other Late Byzantine Nonsensical Reports on the Athenian Ostracism », *Scripta Classica Israelica* 37, 2018, p. 7-23 Israel Society for the Promotion of Classical Studies
  5. Stefan Brenne, *Die Ostraka vom Kerameikos*, Kerameikos XX, 2 vol., Wiesbaden, 2018, 1 394 p., ISBN 978-3-95490-327-6 Reichert Verlag
  6. Stefan Brenne, *Ostrakismos und Prominenz in Athen. Attische Bürger des 5. Jhs. v. Chr. auf den Ostraka*, Vienne, 2001 Holzhausen
  7. Stefan Brenne, « Ostraka and the Process of Ostrakophoria », dans W. D. E. Coulson et alii (dir.), *The Archaeology of Athens and Attica under the Democracy*, Oxbow Monograph 37, Oxford, 1994, p. 13-24 Oxbow Books
  8. Peter Siewert (dir.), *Ostrakismos-Testimonien I. Die Zeugnisse antiker Autoren, der Inschriften und Ostraka über das athenische Scherbengericht aus vorhellenistischer Zeit (487-322 v. Chr.)*, Historia Einzelschriften 155, Stuttgart, 2002 Franz Steiner Verlag
  9. Mabel L. Lang, *Ostraka*, The Athenian Agora XXV, Princeton, 1990, 188 p., ISBN 978-0-87661-225-5 American School of Classical Studies at Athens
  10. James P. Sickinger, « New Ostraka from the Athenian Agora », *Hesperia* 86 (3), 2017, p. 443-508, DOI 10,2972/hesperia.86,3.0443 American School of Classical Studies at Athens
  11. Oscar Broneer, « Ostraka », dans « Excavations on the North Slope of the Acropolis, 1937 », *Hesperia* 7, 1938, p. 228-243 American School of Classical Studies at Athens
  12. Jean-Noël Allard, « L’ostracisme en image. Les graffitis sur les *ostraka* athéniens », *Images Re-vues*, hors-série 6, 2018, DOI 10,4000/imagesrevues.4215 Images Re-vues, histoire, anthropologie et théorie de l’art
  13. Sara Forsdyke, *Exile, Ostracism, and Democracy. The Politics of Expulsion in Ancient Greece*, Princeton, 2005 Princeton University Press
  14. Anna Missiou, *Literacy and Democracy in Fifth-Century Athens*, Cambridge, 2011, xvi-211 p., ISBN 978-0-521-12876-6 Cambridge University Press
  15. Christophe Pébarthe, *Cité, démocratie et écriture. Histoire de l’alphabétisation d’Athènes à l’époque classique*, coll. « Culture & Cité » 3, Paris, 2006, 398 p., ISBN 978-2-7018-0204-6 De Boccard
  16. Franz Willemsen et Stefan Brenne, liste des noms portés par 8 653 ostraka du Céramique, *Mitteilungen des Deutschen Archäologischen Instituts, Athenische Abteilung* 106, 1991, p. 147-156 Deutsches Archäologisches Institut
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