Ostracisme athénien : ce que onze mille tessons ont vraiment changé
Un renard gravé sur un tesson, une agora fermée par des clôtures de bois, et un quorum dont on ignore s’il a jamais existé. L’ostracisme athénien vu par ce qui en reste.

Soixante-dix livres, soit environ 33 kilos. C’est le poids que les manuels de langue anglaise prêtent encore à l’équipement d’un hoplite. Peter Krentz a remonté la filiation du chiffre en 2010 : il vient d’une histoire de l’art militaire grec publiée en allemand en 1852, passée chez Hans Delbrück, puis recopiée de note en note. Les évaluations tirées des pièces conservées et des reconstitutions oscillent aujourd’hui entre 13 et 30 kilos selon les auteurs. La phalange hoplitique se raconte partout comme une révolution militaire et sociale. Une part de ce récit est une bibliographie.
En 1953, une équipe française dirigée par Paul Courbin dégage à Argos une tombe géométrique contenant une cuirasse et un casque de bronze. Courbin la publie en 1957 dans le Bulletin de correspondance hellénique et la date du dernier quart du VIIIᵉ siècle avant notre ère. Le casque, conique, surmonté d’un cimier, est fait de cinq feuilles de bronze rivetées de 2 à 3,5 millimètres d’épaisseur et pèse 2,05 kilos. La cuirasse est du type dit « en cloche » : deux plaques battues d’environ 2 millimètres, articulées par des charnières, dont les bords ont été roulés autour d’un fil de fer étiré. C’est la plus ancienne de son espèce qu’on puisse dater sûrement. Eero Jarva en a catalogué quarante-deux exemplaires.
Le bouclier porte un nom que la vulgarisation écorche. Le mot grec est aspis. Hoplon, qu’on lui applique couramment, désigne l’équipement en général et n’a jamais signifié « bouclier » : J. F. Lazenby et David Whitehead l’ont établi en 1996. L’objet est un plat creux de 90 centimètres à un peu plus d’un mètre, à rebord en saillie de 4,5 à 5,5 centimètres, parfois couvert d’une tôle de bronze d’environ un demi-millimètre, tenu par un brassard central, le porpax, et une poignée près du bord, l’antilabê. Son poids, personne ne le connaît. Aucune âme de bois complète n’a survécu, et les estimations courantes s’étalent de 6 à 9 kilos.
Le total se discute donc sur des reconstitutions. Krentz retient une fourchette de 13 à 21 kilos, Adam Schwartz de 15 à 30. Le chiffre de 1852, lui, valait 72 livres allemandes de 500 grammes, soit 36 kilos. La conversion s’est perdue en route et le nombre a continué sa carrière.
En 1881, sur les terres du prince Chigi, à Monte Aguzzo, au nord de Véies, on ouvre une tombe étrusque. Elle livre une olpé corinthienne de 26,2 centimètres, conservée aux trois quarts, peinte vers 650-640. Elle est aujourd’hui au Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, à Rome, sous le numéro d’inventaire 22679. Sur la frise supérieure, deux groupes d’hommes marchent l’un vers l’autre : casque corinthien, cuirasse en cloche, cnémides, grand bouclier rond. Un joueur d’aulos les accompagne. En 1947, Hilda Lorimer en a fait la preuve que la phalange existait au VIIᵉ siècle. Le vase n’a pratiquement aucun parallèle.
Regardons la frise en entier. Les rangs n’ont pas la même longueur. À l’extrême gauche, un homme agrafe encore une cnémide ; d’autres courent pour rejoindre. Et chaque guerrier tient deux lances. La seconde, plus courte, est saisie dans la main du bouclier, et toutes deux portent une lanière de jet. Ce sont des javelots. Hans van Wees a proposé d’y voir des grappes de combattants plutôt que des files. Quant au joueur de flûte, rapproché des flûtistes spartiates de Mantinée, Josho Brouwers et Roel Konijnendijk rappellent que le passage de Thucydide est postérieur de deux siècles au vase, et que l’historien y donne l’usage pour propre à Sparte.
Le texte qu’on cite en renfort tient le même double langage. Tyrtée, à Sparte, au milieu du VIIᵉ siècle, ordonne au fragment 11 de poser le pied contre le pied, le bouclier contre le bouclier, la poitrine contre la poitrine. Quelques vers plus bas, il s’adresse aux gumnètes, les hommes sans armure, et leur dit de s’abriter sous les boucliers de leurs voisins pour lancer de là leurs projectiles. Une formation fermée ne loge pas de tirailleurs dans ses rangs.
Le vocabulaire pose le même problème. Fernando Echeverría a relevé en 2012 que le mot hoplitês n’apparaît pas avant Pindare et les Sept contre Thèbes d’Eschyle, représentés en 467. L’expression phalanx tôn hoplitôn attend Xénophon et l’Anabase, au livre VI. Deux siècles séparent l’olpé de son premier nom.
Le volet social repose sur une dizaine de lignes. Au livre IV de la Politique, en 1297b, Aristote explique qu’après les royautés la première constitution grecque appartint aux combattants, et d’abord aux cavaliers, parce que l’infanterie lourde sans ordre de bataille ne sert à rien ; puis, les cités grandissant et les porteurs d’armes lourdes gagnant en force, le gouvernement s’ouvrit. Il écrit au IVᵉ siècle. Et la cavalerie, hors de Thessalie et de Macédoine, n’a jamais dominé un champ de bataille grec.
Le reste est moderne. L’image du paquet d’avants au rugby, qui traîne encore partout, vient d’un ouvrage sur Thucydide publié en 1911. Marcel Detienne, dans le recueil dirigé par Jean-Pierre Vernant en 1968, noue l’égalité des rangs à l’égalité politique. Victor Davis Hanson en tire en 1989 le modèle du petit propriétaire devenu citoyen-soldat, traduit en français l’année suivante. Anthony Snodgrass avait pourtant cassé la chronologie dès 1965 : l’adoption de la panoplie s’est faite par pièces, sur une longue durée, sans rupture unique.
Le dossier athénien complique encore. Hans van Wees a soutenu en 2006 que les zeugites de Solon possédaient huit à neuf hectares hors jachère, ce qui les range dans une classe de loisir formant 15 à 20 % des citoyens, et il rappelle qu’après 594 les hommes servant comme hoplites demeuraient écartés des magistratures. Miriam Valdés Guía et Julián Gallego lui ont répondu en 2010 : quatre à six hectares, une paire de bœufs, des paysans moyens qui fournissent le gros des hoplites. Alain Duplouy est allé plus loin en 2014 en doutant que le système censitaire solonien ait existé sous la forme qu’on lui prête, puisque l’exposé le plus détaillé qu’on en possède date lui aussi du IVᵉ siècle.
Les Grecs emploient le mot othismos, « poussée », sans jamais l’expliquer. Thucydide décrit à Délion, en 424, des Béotiens qui progressent peu à peu en poussant. Xénophon montre à Coronée, en 394, deux lignes bouclier contre bouclier, et compare à Mantinée la colonne thébaine à l’éperon d’une trière. Polyen prête à Épaminondas, devant Leuctres, la demande d’un pas de plus. Faut-il lire ces textes au sens propre ?
L’objection est ancienne : elle est formulée dès 1942, dans une note de deux pages. George Cawkwell l’a reprise en 1989. Si les rangs arrière poussaient réellement, les premiers seraient trop serrés pour se servir de leurs armes, alors que les sources les montrent frapper ; et les batailles durent des heures, ce qu’aucune mêlée compressée ne permet. Peter Krentz avait montré en 1985 que le verbe otheô sert couramment au figuré. Van Wees en tire une bataille faite de milliers de combats particuliers, engagée à longueur de lance, où le moral cède avant les corps.
Le camp adverse a produit en 2025 son argument le plus solide, et il ne vient pas des textes. Dans la revue Greece & Rome, H. W. Lanphier expose des reconstitutions et des calculs par éléments finis menés avec le département de physique de Loyola, à Chicago. Les bizarreries de la panoplie de bronze y trouvent une fonction commune : encaisser l’écrasement. Le fil de fer logé dans les bords roulés de la cuirasse n’ajoute rien contre une pointe, mais il empêche le rebord de se pincer, donc la plaque de flamber ; les charnières multiples et les sangles redondantes empêchent les deux moitiés de glisser sous la pression ; le pavillon évasé du bas répartit la charge. Le casque corinthien est plus épais au nez et aux joues, là où les coups portent le moins et là, précisément, où le rebord de son propre bouclier vient frapper quand deux boucliers se heurtent. Le bord interne de l’aspis repose sur le recouvrement des plaques de la cuirasse, jamais sur la clavicule.
Elle ne règle pourtant pas le dossier. Elle rend la poussée physiquement praticable et la fait remonter avec l’équipement, vers 700. Elle ne dit rien de sa fréquence ni de sa durée. Et elle laisse intacte une chronologie gênante : Krentz a montré en 2002 que l’idéologie de la bataille rangée comme concours réglé n’apparaît qu’après 480, les trophées de victoire et les demandes de restitution des morts ne devenant réguliers que dans les années 460.
Il existait une solution moins chère. Le linothôrax, cuirasse de toile encollée, est nommé dès le chant II de l’Iliade. Les essais publiés par Gregory Aldrete en 2013 lui donnent une protection comparable contre flèches, lances et épées, pour un tiers du poids et une fraction du coût. Le bronze exigeait de l’étain, absent du sol grec et donc importé. Pendant deux siècles, beaucoup ont choisi le bronze quand même.
Puis ils cessent. Raimon Graells i Fabregat a compté les représentations d’hoplites sur les vases : la cuirasse en cloche figure sur 83 % d’entre elles entre 580 et 550, sur 66,7 % entre 550 et 525, sur 50 % entre 525 et 500, et sur 4,2 % entre 500 et 475. Le casque corinthien suit la même chute, de 98,3 % à 18,3 %. La panoplie de bronze que tout le monde a en tête sort de l’image au moment où les Grecs gagnent leurs batailles les plus célèbres.
Reste une mesure à prendre. Les cuirasses d’Olympie, sorties de terre depuis longtemps, attendent leur publication et l’on ignore leur épaisseur. Si le bronze y dépasse le millimètre nécessaire pour arrêter une pointe, l’équipement conçu pour l’écrasement gagne du terrain ; sinon, il en perd. Le dossier ne se réglera pas sur un chantier de fouille, mais dans une réserve de musée, au pied à coulisse.
Le dossier croise l’agôgé spartiate, dont Tyrtée est le plus ancien témoin littéraire, et la bataille de Marathon, où l’armement décrit ici quitte les images au moment même où il entre dans la légende civique. Il rejoint la phalange macédonienne de Philippe II, qui porte le même nom grec et repose sur une tout autre mécanique.
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ΩUn renard gravé sur un tesson, une agora fermée par des clôtures de bois, et un quorum dont on ignore s’il a jamais existé. L’ostracisme athénien vu par ce qui en reste.
ΩTrente roues dentées conservées sur une machine qui en comptait davantage, un anneau percé au centième de millimètre, et une simulation qui la fait se bloquer avant quatre mois.
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.
ΩLe mot n’existait pas à l’époque classique. Presque aucune source n’est spartiate. Ce que l’on croit savoir de l’agôgé vient surtout de ceux qui l’admiraient de loin.
« J’ai contemplé le visage d’Agamemnon. » La phrase est dans tous les livres. Schliemann ne l’a jamais écrite, et le masque n’est probablement pas celui qu’il désignait.
Le 1er juin 1952, un architecte londonien qualifie son hypothèse de « digression frivole ». Elle venait de déchiffrer une écriture muette depuis trois mille ans.
De Protagoras il reste une dizaine de lignes. Tout ce que nous savons des sophistes nous vient de l’homme qui a passé sa vie à les combattre.