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La phalange hoplitique : révolution militaire ou récit moderne ?

Peintre de Chigi — détail de l'olpè Chigi (bataille de phalanges), v. 640 av. J.-C. Villa Giulia, Rome. Domaine public (Wikimedia Commons).

Soixante-dix livres, soit environ 33 kilos. C’est le poids que les manuels de langue anglaise prêtent encore à l’équipement d’un hoplite. Peter Krentz a remonté la filiation du chiffre en 2010 : il vient d’une histoire de l’art militaire grec publiée en allemand en 1852, passée chez Hans Delbrück, puis recopiée de note en note. Les évaluations tirées des pièces conservées et des reconstitutions oscillent aujourd’hui entre 13 et 30 kilos selon les auteurs. La phalange hoplitique se raconte partout comme une révolution militaire et sociale. Une part de ce récit est une bibliographie.

Une cuirasse de bronze dans la tombe 45 d’Argos

En 1953, une équipe française dirigée par Paul Courbin dégage à Argos une tombe géométrique contenant une cuirasse et un casque de bronze. Courbin la publie en 1957 dans le Bulletin de correspondance hellénique et la date du dernier quart du VIIIᵉ siècle avant notre ère. Le casque, conique, surmonté d’un cimier, est fait de cinq feuilles de bronze rivetées de 2 à 3,5 millimètres d’épaisseur et pèse 2,05 kilos. La cuirasse est du type dit « en cloche » : deux plaques battues d’environ 2 millimètres, articulées par des charnières, dont les bords ont été roulés autour d’un fil de fer étiré. C’est la plus ancienne de son espèce qu’on puisse dater sûrement. Eero Jarva en a catalogué quarante-deux exemplaires.

Le bouclier porte un nom que la vulgarisation écorche. Le mot grec est aspis. Hoplon, qu’on lui applique couramment, désigne l’équipement en général et n’a jamais signifié « bouclier » : J. F. Lazenby et David Whitehead l’ont établi en 1996. L’objet est un plat creux de 90 centimètres à un peu plus d’un mètre, à rebord en saillie de 4,5 à 5,5 centimètres, parfois couvert d’une tôle de bronze d’environ un demi-millimètre, tenu par un brassard central, le porpax, et une poignée près du bord, l’antilabê. Son poids, personne ne le connaît. Aucune âme de bois complète n’a survécu, et les estimations courantes s’étalent de 6 à 9 kilos.

Le total se discute donc sur des reconstitutions. Krentz retient une fourchette de 13 à 21 kilos, Adam Schwartz de 15 à 30. Le chiffre de 1852, lui, valait 72 livres allemandes de 500 grammes, soit 36 kilos. La conversion s’est perdue en route et le nombre a continué sa carrière.

Une cruche corinthienne sortie d’une tombe étrusque

En 1881, sur les terres du prince Chigi, à Monte Aguzzo, au nord de Véies, on ouvre une tombe étrusque. Elle livre une olpé corinthienne de 26,2 centimètres, conservée aux trois quarts, peinte vers 650-640. Elle est aujourd’hui au Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, à Rome, sous le numéro d’inventaire 22679. Sur la frise supérieure, deux groupes d’hommes marchent l’un vers l’autre : casque corinthien, cuirasse en cloche, cnémides, grand bouclier rond. Un joueur d’aulos les accompagne. En 1947, Hilda Lorimer en a fait la preuve que la phalange existait au VIIᵉ siècle. Le vase n’a pratiquement aucun parallèle.

Regardons la frise en entier. Les rangs n’ont pas la même longueur. À l’extrême gauche, un homme agrafe encore une cnémide ; d’autres courent pour rejoindre. Et chaque guerrier tient deux lances. La seconde, plus courte, est saisie dans la main du bouclier, et toutes deux portent une lanière de jet. Ce sont des javelots. Hans van Wees a proposé d’y voir des grappes de combattants plutôt que des files. Quant au joueur de flûte, rapproché des flûtistes spartiates de Mantinée, Josho Brouwers et Roel Konijnendijk rappellent que le passage de Thucydide est postérieur de deux siècles au vase, et que l’historien y donne l’usage pour propre à Sparte.

Le texte qu’on cite en renfort tient le même double langage. Tyrtée, à Sparte, au milieu du VIIᵉ siècle, ordonne au fragment 11 de poser le pied contre le pied, le bouclier contre le bouclier, la poitrine contre la poitrine. Quelques vers plus bas, il s’adresse aux gumnètes, les hommes sans armure, et leur dit de s’abriter sous les boucliers de leurs voisins pour lancer de là leurs projectiles. Une formation fermée ne loge pas de tirailleurs dans ses rangs.

Le vocabulaire pose le même problème. Fernando Echeverría a relevé en 2012 que le mot hoplitês n’apparaît pas avant Pindare et les Sept contre Thèbes d’Eschyle, représentés en 467. L’expression phalanx tôn hoplitôn attend Xénophon et l’Anabase, au livre VI. Deux siècles séparent l’olpé de son premier nom.

La phrase d’Aristote et ce qu’on lui a fait dire

Le volet social repose sur une dizaine de lignes. Au livre IV de la Politique, en 1297b, Aristote explique qu’après les royautés la première constitution grecque appartint aux combattants, et d’abord aux cavaliers, parce que l’infanterie lourde sans ordre de bataille ne sert à rien ; puis, les cités grandissant et les porteurs d’armes lourdes gagnant en force, le gouvernement s’ouvrit. Il écrit au IVᵉ siècle. Et la cavalerie, hors de Thessalie et de Macédoine, n’a jamais dominé un champ de bataille grec.

Le reste est moderne. L’image du paquet d’avants au rugby, qui traîne encore partout, vient d’un ouvrage sur Thucydide publié en 1911. Marcel Detienne, dans le recueil dirigé par Jean-Pierre Vernant en 1968, noue l’égalité des rangs à l’égalité politique. Victor Davis Hanson en tire en 1989 le modèle du petit propriétaire devenu citoyen-soldat, traduit en français l’année suivante. Anthony Snodgrass avait pourtant cassé la chronologie dès 1965 : l’adoption de la panoplie s’est faite par pièces, sur une longue durée, sans rupture unique.

Le dossier athénien complique encore. Hans van Wees a soutenu en 2006 que les zeugites de Solon possédaient huit à neuf hectares hors jachère, ce qui les range dans une classe de loisir formant 15 à 20 % des citoyens, et il rappelle qu’après 594 les hommes servant comme hoplites demeuraient écartés des magistratures. Miriam Valdés Guía et Julián Gallego lui ont répondu en 2010 : quatre à six hectares, une paire de bœufs, des paysans moyens qui fournissent le gros des hoplites. Alain Duplouy est allé plus loin en 2014 en doutant que le système censitaire solonien ait existé sous la forme qu’on lui prête, puisque l’exposé le plus détaillé qu’on en possède date lui aussi du IVᵉ siècle.

Pousser, ou se toucher du bout de la lance

Les Grecs emploient le mot othismos, « poussée », sans jamais l’expliquer. Thucydide décrit à Délion, en 424, des Béotiens qui progressent peu à peu en poussant. Xénophon montre à Coronée, en 394, deux lignes bouclier contre bouclier, et compare à Mantinée la colonne thébaine à l’éperon d’une trière. Polyen prête à Épaminondas, devant Leuctres, la demande d’un pas de plus. Faut-il lire ces textes au sens propre ?

L’objection est ancienne : elle est formulée dès 1942, dans une note de deux pages. George Cawkwell l’a reprise en 1989. Si les rangs arrière poussaient réellement, les premiers seraient trop serrés pour se servir de leurs armes, alors que les sources les montrent frapper ; et les batailles durent des heures, ce qu’aucune mêlée compressée ne permet. Peter Krentz avait montré en 1985 que le verbe otheô sert couramment au figuré. Van Wees en tire une bataille faite de milliers de combats particuliers, engagée à longueur de lance, où le moral cède avant les corps.

Le camp adverse a produit en 2025 son argument le plus solide, et il ne vient pas des textes. Dans la revue Greece & Rome, H. W. Lanphier expose des reconstitutions et des calculs par éléments finis menés avec le département de physique de Loyola, à Chicago. Les bizarreries de la panoplie de bronze y trouvent une fonction commune : encaisser l’écrasement. Le fil de fer logé dans les bords roulés de la cuirasse n’ajoute rien contre une pointe, mais il empêche le rebord de se pincer, donc la plaque de flamber ; les charnières multiples et les sangles redondantes empêchent les deux moitiés de glisser sous la pression ; le pavillon évasé du bas répartit la charge. Le casque corinthien est plus épais au nez et aux joues, là où les coups portent le moins et là, précisément, où le rebord de son propre bouclier vient frapper quand deux boucliers se heurtent. Le bord interne de l’aspis repose sur le recouvrement des plaques de la cuirasse, jamais sur la clavicule.

Elle ne règle pourtant pas le dossier. Elle rend la poussée physiquement praticable et la fait remonter avec l’équipement, vers 700. Elle ne dit rien de sa fréquence ni de sa durée. Et elle laisse intacte une chronologie gênante : Krentz a montré en 2002 que l’idéologie de la bataille rangée comme concours réglé n’apparaît qu’après 480, les trophées de victoire et les demandes de restitution des morts ne devenant réguliers que dans les années 460.

Le moment où la panoplie disparaît des vases

Il existait une solution moins chère. Le linothôrax, cuirasse de toile encollée, est nommé dès le chant II de l’Iliade. Les essais publiés par Gregory Aldrete en 2013 lui donnent une protection comparable contre flèches, lances et épées, pour un tiers du poids et une fraction du coût. Le bronze exigeait de l’étain, absent du sol grec et donc importé. Pendant deux siècles, beaucoup ont choisi le bronze quand même.

Puis ils cessent. Raimon Graells i Fabregat a compté les représentations d’hoplites sur les vases : la cuirasse en cloche figure sur 83 % d’entre elles entre 580 et 550, sur 66,7 % entre 550 et 525, sur 50 % entre 525 et 500, et sur 4,2 % entre 500 et 475. Le casque corinthien suit la même chute, de 98,3 % à 18,3 %. La panoplie de bronze que tout le monde a en tête sort de l’image au moment où les Grecs gagnent leurs batailles les plus célèbres.

Reste une mesure à prendre. Les cuirasses d’Olympie, sorties de terre depuis longtemps, attendent leur publication et l’on ignore leur épaisseur. Si le bronze y dépasse le millimètre nécessaire pour arrêter une pointe, l’équipement conçu pour l’écrasement gagne du terrain ; sinon, il en perd. Le dossier ne se réglera pas sur un chantier de fouille, mais dans une réserve de musée, au pied à coulisse.

Pour aller plus loin

Le dossier croise l’agôgé spartiate, dont Tyrtée est le plus ancien témoin littéraire, et la bataille de Marathon, où l’armement décrit ici quitte les images au moment même où il entre dans la légende civique. Il rejoint la phalange macédonienne de Philippe II, qui porte le même nom grec et repose sur une tout autre mécanique.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Panoplie de bronze de la tombe 45 d’Argos : casque conique à cimier, cinq feuilles rivetées de 2 à 3,5 mm, 2,05 kg, et cuirasse en cloche, dernier quart du VIIIᵉ siècle Musée archéologique d’Argos
  2. Olpé Chigi, argile, h. 26,2 cm, protocorinthien récent, vers 650-640, tombe de Monte Aguzzo près de Véies Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, Rome, inv. 22679
  3. Aryballe Macmillan, argile, h. 6,9 cm, diam. 3,9 cm, 65 g, vers 640, attribué au peintre de Chigi British Museum, Londres, 1889,0418,1
  4. Aristote, Politique, IV, 1297b, lignes 16-25 édition de référence
  5. Tyrtée, fragment 11 West, v. 31-38 (le pied contre le pied ; les gumnètes abrités sous les boucliers)
  6. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, IV, 96 (Délion) ; V, 70 (les flûtistes de Mantinée) ; V, 71, 1 (la dérive de la ligne vers la droite)
  7. Xénophon, Anabase, VI, 5, 27 (première occurrence de phalanx tôn hoplitôn) ; Helléniques, IV, 3 (Coronée) et VII, 5, 23 (Mantinée)

Bibliographie

  1. Paul Courbin, « Une tombe géométrique d’Argos (planches I-V) », Bulletin de correspondance hellénique 81, 1957, p. 322-386 École française d’Athènes
  2. Marcel Detienne, « La phalange : problèmes et controverses », dans Jean-Pierre Vernant (dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Paris-La Haye, 1968, p. 119-142, DOI 10,1515/9783111330570-007 Mouton
  3. Alain Duplouy, « Les prétendues classes censitaires soloniennes. À propos de la citoyenneté athénienne archaïque », Annales. Histoire, Sciences sociales 69 (3), 2014, p. 629-658, DOI 10,1353/ahs.2014,0148 Éditions de l’EHESS
  4. Pascal Payen, La guerre dans le monde grec. VIIIᵉ-Iᵉʳ siècles av. J.-C., Paris, 2018, 352 p., DOI 10,3917/arco.payen.2018,01 Armand Colin, collection « U »
  5. Victor Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre. La bataille d’infanterie dans la Grèce classique, Paris, 1990 Les Belles Lettres, collection « Histoire »
  6. Hilda L. Lorimer, « The Hoplite Phalanx with Special Reference to the Poems of Archilochus and Tyrtaeus », Annual of the British School at Athens 42, 1947, p. 76-138, DOI 10,1017/S0068245400007279 British School at Athens
  7. Anthony M. Snodgrass, « The Hoplite Reform and History », Journal of Hellenic Studies 85, 1965, p. 110-122 Society for the Promotion of Hellenic Studies
  8. George L. Cawkwell, « Orthodoxy and Hoplites », Classical Quarterly 39 (2), 1989, p. 375-389 Cambridge University Press
  9. Peter Krentz, « The Nature of Hoplite Battle », Classical Antiquity 4 (1), 1985, p. 50-61 University of California Press
  10. Peter Krentz, « Fighting by the Rules : The Invention of the Hoplite Agôn », Hesperia 71 (1), 2002, p. 23-39, DOI 10,2972/hesp.2002,71,1.23 American School of Classical Studies at Athens
  11. Peter Krentz, The Battle of Marathon, New Haven, 2010 Yale University Press
  12. J. F. Lazenby et David Whitehead, « The Myth of the Hoplite’s hoplon », Classical Quarterly 46 (1), 1996, p. 27-33, DOI 10,1093/cq/46,1.27 Cambridge University Press
  13. Hans van Wees, Greek Warfare. Myths and Realities, Londres, 2004 Duckworth
  14. Hans van Wees, « Mass and Elite in Solon’s Athens : The Property Classes Revisited », dans Josine H. Blok et André P. M. H. Lardinois (dir.), Solon of Athens. New Historical and Philological Approaches, Leyde, 2006, p. 351-389 Brill
  15. Miriam Valdés Guía et Julián Gallego, « Athenian Zeugitai and the Solonian Census Classes : New Reflections and Perspectives », Historia. Zeitschrift für Alte Geschichte 59 (3), 2010, p. 257-281, DOI 10,25162/historia-2010-0016 Franz Steiner Verlag
  16. Adam Schwartz, Reinstating the Hoplite. Arms, Armour and Phalanx Fighting in Archaic and Classical Greece, Stuttgart, 2009 Franz Steiner Verlag
  17. Fernando Echeverría, « Hoplite and Phalanx in Archaic and Classical Greece : A Reassessment », Classical Philology 107 (4), 2012, p. 291-318 University of Chicago Press
  18. Donald Kagan et Gregory F. Viggiano (dir.), Men of Bronze. Hoplite Warfare in Ancient Greece, Princeton, 2013 Princeton University Press
  19. Eero Jarva, Archaiologia on Archaic Greek Body Armour, Rovaniemi, 1995 Societas Historica Finlandiae Septentrionalis
  20. H. W. Lanphier, « The Bronze Hoplite Panoply and the Othismos in the Early Phalanx », Greece & Rome 72 (2), 2025, p. 292-310, DOI 10,1017/S0017383525100375 Cambridge University Press
  21. Koen R. De Groote, « Establishing the Combat Effectiveness of the Greek Hoplite Shield », Oxford Journal of Archaeology 35, 2016, p. 197-212 Wiley
  22. Gregory S. Aldrete, Scott Bartell et Alicia Aldrete, Reconstructing Ancient Linen Body Armor. Unraveling the Linothorax Mystery, Baltimore, 2013 Johns Hopkins University Press
  23. Raimon Graells i Fabregat, « Greek Archaic Panoplies : An Archaeo-Iconographic Diachronic Approach », dans Gabriele Bardelli et Raimon Graells i Fabregat (dir.), Ancient Weapons. New Research Perspectives on Weapons and Warfare, Mayence, 2021, p. 161-185 Verlag des Römisch-Germanischen Zentralmuseums
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