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La machine d’Anticythère, cet « ordinateur » antique en 82 morceaux

Grèce antiqueDécouvertes archéologiques4 août 202631 sources vérifiées
Joyofmuseums — CC BY-SA 4.0

Trente roues dentées d’un côté. De l’autre, cinq siècles de silence avant le prochain engrenage conservé. Ces deux nombres encadrent la machine d’Anticythère et suffisent à expliquer pourquoi elle a passé un demi-siècle au rang de curiosité mal classée. Le mot « ordinateur », lui, arrive tard : il figure dans le titre de la monographie que Derek de Solla Price publie en 1974, où l’objet devient un « calendar computer ».

Deux ans dans une réserve d’Athènes

Un plongeur de Symi, Elias Stadiatis, remonte le premier un bras de statue en bronze. La marine grecque prête main-forte, le renflouement dure près d’un an, et le musée d’Athènes se remplit d’objets entassés sans classement. Le bloc corrodé n’intéresse personne. Les récits divergent sur l’homme qui l’a sorti de l’oubli le 20 mai 1902 : la littérature courante donne Valerios Stais, archéologue, plusieurs présentations institutionnelles donnent Spyridon Stais, homme politique et cousin du directeur. Trois ans plus tard, le philologue munichois Albert Rehm est parmi les premiers à examiner méthodiquement les fragments et à suggérer un appareil de calcul.

L’état matériel commande tout le reste. Le fragment A, environ 180 sur 150 millimètres, contient vingt-sept des trente roues conservées ; les fragments B, C et D en portent une chacun. Les modèles publiés en supposent davantage, de trente-sept à une quarantaine selon les reconstitutions. Le boîtier de bois a disparu, les plaques de bronze sont fendues, et les inscriptions grecques n’ont été lues en volume qu’à partir de 2005, quand un tomographe industriel a été transporté à Athènes pour radiographier les fragments couche par couche.

Ce que les aiguilles affichaient

À l’avant, deux anneaux concentriques : le zodiaque divisé en degrés, et un anneau calendaire percé de trous régulièrement espacés. Au-dessus et au-dessous, un parapegma, table des levers et couchers d’étoiles indexée sur le zodiaque par des lettres. À l’arrière, deux spirales. La première déroule le cycle métonique, 235 mois lunaires pour 19 années solaires, sur cinq tours et 235 cases, avec un cadran subsidiaire pour le cycle callippique. La seconde déroule le cycle de Saros, 223 mois, avec des glyphes marquant les éclipses attendues et l’heure prévue ; un petit cadran d’exeligmos ajoute 0, 8 ou 16 heures selon le tiers du cycle de 54 ans où l’on se trouve.

Le détail le plus fin est ailleurs. Deux roues superposées sont reliées par un ergot engagé dans une fente, monté sur une plateforme qui tourne elle-même au rythme de la révolution de l’apogée lunaire. L’aiguille de la Lune avance tantôt vite tantôt lentement, ce qui mécanise l’anomalie lunaire telle que la formulait Hipparque au IIᵉ siècle avant notre ère. Une plaque de couverture arrière porte une description des cadrans qui fonctionne comme un mode d’emploi.

Reste le vocabulaire. La machine reçoit une entrée unique, une manivelle, et distribue ce mouvement par des rapports de dentures fixés une fois pour toutes. Elle n’admet aucune instruction et ne change pas de tâche : elle convertit une rotation en positions, comme une règle à calcul. « Calculateur analogique » décrit l’objet ; « ordinateur » décrit l’effet qu’il produit sur nous.

Cinq dates pour un seul objet

Le naufrage est daté du deuxième quart du Iᵉʳ siècle avant notre ère, autour de 70-60, par les monnaies de Pergame et d’Éphèse remontées lors de la campagne de Cousteau en 1976 et par les amphores. Price avait aligné la machine sur l’épave, vers 80. L’examen des lettres gravées a ensuite tiré la fabrication vers 150-100, fourchette que le ministère grec de la Culture retient encore dans la notice de l’objet.

Puis le cadran des éclipses a été interrogé pour lui-même. Christián Carman et James Evans ont montré en 2014 que la séquence de Saros fonctionne au mieux si le premier mois de la spirale correspond à la pleine lune du 12 mai 205 avant notre ère, et que les heures d’éclipse inscrites s’accordent avec un schéma arithmétique de type babylonien plutôt qu’avec la trigonométrie grecque. Tony Freeth accepte la même date de départ la même année, en précisant qu’il ne faut pas en déduire l’âge de la machine : la date d’origine d’un cadran n’est pas la date de l’atelier. Aristeidis Voulgaris, Christophoros Mouratidis et Andreas Vossinakis proposent en 2023 une autre origine, le 22 ou 23 décembre 178, jour d’une éclipse annulaire très longue de la série 58 suivi du solstice d’hiver, date de calibration et non de fabrication.

Ce qui est établi tient en une phrase : l’objet a été fabriqué avant le naufrage. Le reste se déduit des cadrans, jamais du sol. Le mécanisme a été renfloué en 1900-1901 sans relevé stratigraphique, mêlé au reste de la cargaison, et son contexte de fouille propre est perdu.

Le calendrier vient de Corinthe, les jeux de Dodone

En 2008, la lecture de la spirale métonique a livré les douze noms de mois. Ils ne sont pas athéniens : ils appartiennent à la famille corinthienne. Syracuse étant une colonie de Corinthe et la patrie d’Archimède, la piste a semblé faite pour la tradition qui rattache ces appareils au géomètre. Paul Iversen l’a fermée en 2017. Les mois attestés à Syracuse et dans ses dépendances ne correspondent pas, et le calendrier de la machine ressemble à celui de l’Épire, probablement emprunté à une colonie corinthienne comme Ambracie. Le cadran des jeux le confirme par un détail : on y trouve les Naa de Dodone, concours mineur à l’échelle grecque mais central en Épire, dont Pierre Cabanes avait rapproché la mention du calendrier épirote dès 2011. Le sixième jeu de la liste, lu par Iversen comme les Halieia de Rhodes, oriente l’atelier vers Rhodes, pour un commanditaire venu d’Épire.

Faut-il renvoyer la tradition antique au folklore pour autant ? Cicéron décrit au livre I de la République la sphère d’Archimède rapportée de Syracuse par Marcellus, et il évoque dans La Nature des dieux, au livre II, une sphère fabriquée « naguère » par son ami Posidonios, dont chaque rotation reproduit les mouvements du Soleil, de la Lune et des cinq planètes. Posidonios enseignait à Rhodes. Les textes attestent donc l’existence d’engins de ce type et nomment l’île où les indices épigraphiques conduisent. Ce qu’aucun texte ne fait, c’est mentionner cet objet-ci. On tient la machine, on ne tient pas l’atelier.

Trente roues pour un cosmos qui n’est plus là

La plaque de couverture avant, reconstituée en 2016 à partir de plusieurs fragments, a livré deux nombres inattendus : 462 dans la section de Vénus, 442 dans celle de Saturne. Ce sont des relations de périodes très précises, et surtout décomposables en facteurs, donc mécanisables avec des roues de tailles raisonnables, là où la valeur babylonienne connue pour Vénus imposait une roue de 1 151 dents. À partir de ces nombres et des inscriptions, l’équipe de Tony Freeth a proposé en 2021 un modèle complet de la face avant, affichant le Soleil, la Lune et les cinq planètes dans le zodiaque.

C’est le point le plus fragile du dossier, et les auteurs le disent eux-mêmes : aucune roue de l’affichage planétaire n’a survécu. Le modèle satisfait les inscriptions et s’ajuste aux pièces conservées, il ne sort pas de la mer. D’autres reconstitutions, celle de Michael Wright notamment, distribuent autrement les trains d’engrenages. Ce que les textes gravés établissent, en revanche, tient : un affichage planétaire existait bien à l’avant, puisque la plaque le décrit. Le désaccord porte sur les roues, pas sur la fonction.

Un anneau au centième de millimètre, des dents qui coincent

Sous l’anneau calendaire de la face avant court une série de trous régulièrement percés. On a longtemps supposé qu’ils étaient 365, pour le calendrier égyptien. Des mesures relevées en 2020 par un fabricant de répliques, Chris Budiselic, situaient le compte entre 347 et 367. Graham Woan et Joseph Bayley ont repris ces données en 2024 avec les outils statistiques utilisés à Glasgow pour analyser les signaux des détecteurs d’ondes gravitationnelles. Résultat : 355,24 trous en prenant toutes les données, 354,08 en écartant les trous voisins des cassures, un anneau de 360 fortement défavorisé et un anneau de 365 hors de portée du modèle. Rayon reconstitué, 77,1 millimètres. Dispersion radiale moyenne d’un trou à l’autre, 0 028 millimètre. L’anneau avant comptait donc probablement les 354 jours d’une année lunaire grecque.

Le même objet donne la mesure inverse. Mike Edmunds avait établi en 2011 que les erreurs de taille et de placement des dentures étaient assez importantes pour qu’on doive plutôt voir dans la machine un instrument d’exposition ou d’enseignement qu’un outil de calcul fiable. Esteban Szigety et Gustavo Arenas sont allés plus loin en 2025, dans une prépublication non encore expertisée : en combinant le profil triangulaire des dents et le modèle d’erreurs d’Edmunds, leur simulation bloque ou décroche avant que l’aiguille solaire ait parcouru l’équivalent de 120 jours. Leur conclusion est prudente et vaut d’être citée telle quelle : soit le mécanisme n’a jamais fonctionné, soit les erreurs mesurées aujourd’hui sont plus grandes que celles d’origine.

Une main a percé un anneau de 77,1 millimètres de rayon avec une dispersion moyenne de vingt-huit microns. La même main a taillé des dents assez irrégulières pour immobiliser une simulation avant quatre mois de rotation. Les deux mesures viennent du même bronze, et personne n’a encore expliqué comment elles tiennent ensemble.

Pour aller plus loin

Le dossier croise la sphéropée grecque, cet artisanat des sphères mobiles dont Cicéron attribue les deux exemplaires les plus célèbres à Archimède et à Posidonios, et l’astronomie babylonienne des cycles d’éclipses, dont le Saros gravé sur la spirale arrière est l’emprunt le plus direct. Il rejoint aussi l’épave d’Anticythère elle-même, fouillée à nouveau depuis 2021 par l’École suisse d’archéologie en Grèce, qui y a mis au jour en 2024 une portion de coque et les indices d’un second navire à deux cents mètres du premier.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Mécanisme d’Anticythère, bronze, 82 fragments (7 majeurs A à G, 75 mineurs), fragment A env. 180 × 150 mm Musée national archéologique d’Athènes, collection des métaux, inv. X 15087
  2. Inscription de la plaque de couverture avant (Front Cover Inscription), nombres ϒΞΒ (462) pour Vénus et ϒΜΒ (442) pour Saturne, reconstituée par tomographie édition dans Almagest 7 (1), 2016
  3. Cicéron, La Nature des dieux (De natura deorum), II, 88 : la sphère de Posidonios édition bilingue des Presses universitaires de Caen
  4. Cicéron, La République (De re publica), I, 21-22 : la sphère d’Archimède rapportée de Syracuse par Marcellus
  5. Cadran solaire portatif byzantin à engrenages calendaires, quatre fragments de laiton, 400-600, table de latitudes en grec pour seize villes Science Museum, Londres
  6. Astrolabe à calendrier à engrenages de Muḥammad ibn Abī Bakr, Ispahan, 1221-1222, inv. 48213 History of Science Museum, Oxford

Bibliographie

  1. Tony Freeth, Yanis Bitsakis, Xenophon Moussas et alii, « Decoding the ancient Greek astronomical calculator known as the Antikythera Mechanism », Nature 444, 2006, p. 587-591, DOI 10,1038/nature05357 Nature
  2. Tony Freeth, Alexander Jones, John M. Steele et Yanis Bitsakis, « Calendars with Olympiad display and eclipse prediction on the Antikythera Mechanism », Nature 454, 2008, p. 614-617 Nature
  3. Tony Freeth, David Higgon, Aris Dacanalis, Lindsay MacDonald, Myrto Georgakopoulou et Adam Wojcik, « A Model of the Cosmos in the ancient Greek Antikythera Mechanism », Scientific Reports 11, 2021, art. 5821, DOI 10,1038/s41598-021-84310-w Nature Portfolio
  4. Derek J. de Solla Price, Gears from the Greeks. The Antikythera Mechanism, a Calendar Computer from ca. 80 B.C., Transactions of the American Philosophical Society, New Series 64 (7), 1974 American Philosophical Society
  5. Alexander Jones, A Portable Cosmos. Revealing the Antikythera Mechanism, Scientific Wonder of the Ancient World, New York, 2017, 312 p. Oxford University Press
  6. Christián C. Carman et James Evans, « On the epoch of the Antikythera mechanism and its eclipse predictor », Archive for History of Exact Sciences 68 (6), 2014, p. 693-774, DOI 10,1007/s00407-014-0145-5 Springer
  7. Tony Freeth, « Eclipse Prediction on the Ancient Greek Astronomical Calculating Machine Known as the Antikythera Mechanism », PLoS ONE 9 (7), 2014, e103275 Public Library of Science
  8. Paul A. Iversen, « The Calendar on the Antikythera Mechanism and the Corinthian Family of Calendars », Hesperia 86 (1), 2017, p. 129-203 American School of Classical Studies at Athens
  9. Paul A. Iversen et Alexander Jones, « The Back Plate Inscription and eclipse scheme of the Antikythera Mechanism revisited », Archive for History of Exact Sciences 73 (5), 2019, p. 469-511 Springer
  10. Pierre Cabanes, « Le Mécanisme d’Anticythère, les Naa de Dodone et le calendrier épirote », Tekmeria 10, 2011, p. 249-260, DOI 10,12681/tekmeria.278 Fondation nationale de la recherche scientifique, Athènes
  11. M. G. Edmunds, « An Initial Assessment of the Accuracy of the Gear Trains in the Antikythera Mechanism », Journal for the History of Astronomy 42 (3), 2011, p. 307-320 SAGE
  12. Graham Woan et Joseph Bayley, « An improved calendar ring hole-count for the Antikythera mechanism », Horological Journal, juillet 2024, p. 282-287 British Horological Institute
  13. Esteban G. Szigety et Gustavo F. Arenas, « The Impact of Triangular-Toothed Gears on the Functionality of the Antikythera Mechanism », prépublication, 2025, DOI 10,48550/arXiv.2504,00327 arXiv
  14. J. V. Field et Michael T. Wright, « Gears from the Byzantines : A Portable Sundial with Calendrical Gearing », Annals of Science 42 (2), 1985, p. 87-138 Taylor & Francis
  15. Michael T. Wright, « The Antikythera Mechanism reconsidered », Interdisciplinary Science Reviews 32 (1), 2007 Taylor & Francis
  16. John H. Seiradakis et Mike Edmunds, « Our current knowledge of the Antikythera Mechanism », Nature Astronomy 2, 2018, p. 35-42 Nature
  17. Aristeidis Voulgaris, Christophoros Mouratidis et Andreas Vossinakis, « The Initial Calibration Date of the Antikythera Mechanism after the Saros spiral mechanical Apokatastasis », Almagest 14 (1), 2023, p. 4-39, DOI 10,1484/J.ALMAGEST.5,134609 Brepols
  18. Nikolaos Kaltsas, Elena Vlachogianni et Polyxeni Bougia (dir.), Το ναυάγιο των Αντικυθήρων (Le naufrage d’Anticythère : le navire, les trésors, le mécanisme), Athènes, 2012 Musée national archéologique d’Athènes

Sources en ligne

  1. « Anticythère, l’énigmatique machine surgie du fond des temps » Musée des arts et métiers, Paris
  2. « The Antikythera mechanism », dossier Computer pioneers Deutsches Patent- und Markenamt
  3. « Gravitational wave researchers cast new light on Antikythera mechanism mystery » University of Glasgow
  4. « Byzantine sundial-calendar » Science Museum Group Collection
  5. « Astrolabe report (inventory number 48213) » History of Science Museum, Oxford
  6. « Campagne de fouille exceptionnelle à Anticythère » École suisse d’archéologie en Grèce
  7. « The Mysteries of the Mechanism of Antikythera » National Archaeological Museum / Antikythera Mechanism Research Project
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