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Sparte : l’éducation par l’agôgé

Grèce antiquePhilosophie antique31 juillet 202615 sources vérifiées
User:Marsyas / Wikimedia Commons

Commençons par le mot. En grec, agôgé désigne l’action de conduire, de mener. Appliqué à l’éducation des jeunes Spartiates, il figure dans les manuels, les romans, les films. Au sens éducatif, il n’apparaît qu’entre 240 et 230 avant notre ère, dans un texte attribué au cynique Télès de Mégare. La Sparte de Léonidas était morte depuis deux siècles et demi.

Un mot qui n’existait pas

Nigel Kennell l’a établi : aucune source antérieure à Plutarque n’emploie agôgé comme synonyme de paideia, le terme grec ordinaire pour l’éducation. Le vocabulaire que nous utilisons pour décrire le système spartiate lui est postérieur.

Ce n’est pas un détail de philologie. Le mot s’installe précisément à l’époque des rois réformateurs, Agis IV puis Cléomène III, qui règnent entre 244 et 222 et prétendent restaurer les lois de Lycurgue. Kennell relève deux longues interruptions du système, la première approximativement de 270 à 226, date à laquelle Cléomène le rétablit avec l’aide du philosophe stoïcien Sphairos. Une seconde interruption sera imposée au IIᵉ siècle par la Ligue achéenne.

Autrement dit, l’institution que décrivent nos meilleures sources a été supprimée, puis reconstruite par des hommes qui reconstituaient un passé dont ils ne disposaient déjà plus de la mémoire directe. Ce qu’ils ont restauré n’était pas nécessairement ce qui avait existé.

Presque rien n’a été écrit à Sparte

Le second problème tient aux témoins. Sparte n’a pas produit de littérature sur ses propres institutions, et les Spartiates cultivaient un secret dont Thucydide se plaignait déjà.

Hérodote paraît être le premier à mentionner explicitement un élément du système, et il le fait en passant : après la bataille de Platées, les Lacédémoniens creusent trois fosses, l’une pour les irènes, une classe d’âge dont il nomme quatre membres, une pour les autres Spartiates, une pour les hilotes. Un détail funéraire, glissé dans un récit de bataille.

Xénophon écrit ensuite une Constitution des Lacédémoniens qui reste notre document le plus proche des faits, mais c’est un admirateur déclaré, ami du roi Agésilas, qui a confié ses propres fils à l’éducation spartiate. Platon et Aristote y reviennent en philosophes, pour argumenter. Et Plutarque, dont la Vie de Lycurgue demeure la source la plus détaillée et la plus citée, écrit vers l’an 100 de notre ère, quelque six cents ans après la période qu’il décrit, sur une Sparte devenue destination de curiosité.

C’est ce que François Ollier a nommé le mirage spartiate, dans un ouvrage paru entre 1933 et 1943 : la Sparte que nous connaissons est en grande partie une construction de ses observateurs. Plutarque en est aujourd’hui tenu pour le principal propagateur.

Ce que Plutarque est seul à raconter

L’épisode le plus célèbre du dossier tient en quelques lignes du chapitre 16 de la Vie de Lycurgue. Le père ne dispose pas de son nouveau-né : il le porte à la leschè, où siègent les anciens de la tribu. S’il est bien constitué, ils ordonnent de l’élever et lui assignent l’un des neuf mille lots de terre. Sinon, on l’envoie aux Apothètes, un précipice du Taygète.

Aucun autre auteur antique ne rapporte cette pratique. Et la traduction courante pose problème : les deux mots grecs employés, agennés et amorphon, sont rendus par « mal venu et difforme », alors que le premier évoque plutôt l’inabouti et le second l’informe. Le débat est ancien, puisque Fustel de Coulanges lui consacrait déjà une communication à l’Académie des inscriptions en 1879.

L’archéologie s’en est mêlée. L’anthropologue Théodoros Pitsios a fouillé pendant plus de cinq ans le gouffre de Trypi, sur les contreforts du Taygète, identifié comme le lieu en question. Résultat, publié en 2003 et largement diffusé en 2007 : les restes d’une quarantaine d’individus, âgés pour la plupart de dix-huit à trente-cinq ans, datés entre 750 et 540 avant notre ère. Aucun ossement d’enfant.

La conclusion demande de la prudence, et les spécialistes qui ont repris le dossier la formulent mieux que les titres de presse. Le résultat n’établit pas que Plutarque a menti. Il établit plus vraisemblablement que le gouffre de Trypi n’est pas les Apothètes, qu’il faut sans doute distinguer du Kéadas où Thucydide et Pausanias disent qu’on jetait les criminels. Reste un fait négatif qui pèse : malgré des fouilles de tombes d’enfants à Sparte, on n’y a rien trouvé qui ressemble aux puits à nouveau-nés d’Athènes ou de Messène.

Ce qui résiste à la critique

Après ce travail de démolition, quelque chose tient encore, et c’est l’essentiel.

L’éducation des jeunes Spartiates présentait bien trois caractères que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Grèce : elle était obligatoire, collective, et organisée par la cité plutôt que laissée aux familles. Hérodote confirme l’existence de classes d’âge dès le Vᵉ siècle. Xénophon décrit un système de tranches successives, encadrées par des responsables désignés. Et la réputation était assez établie pour que le roi d’Épire Pyrrhus déclare, en marchant sur Sparte en 274, qu’il y enverrait ses plus jeunes fils se former.

Ce qui est fragile n’est donc pas l’existence du système. C’est le détail spectaculaire, celui qui circule le mieux, et qui provient presque toujours d’un auteur unique et tardif.

Un amphithéâtre pour regarder fouetter des enfants

Le sanctuaire d’Artémis Orthia, fouillé par la British School at Athens entre 1906 et 1910, offre l’illustration la plus nette du phénomène. Xénophon y décrit une épreuve : des garçons tentent de voler des fromages sur l’autel pendant que d’autres les frappent. Un jeu d’audace, à visée initiatique, où être fouetté sanctionne la lenteur.

Pausanias en donne une origine mythique : le xoanon de la déesse, statue de bois rapportée de Tauride, aurait exigé du sang humain, et Lycurgue aurait remplacé le sacrifice par la flagellation des éphèbes. Cicéron atteste au Iᵉʳ siècle avant notre ère l’endurance des garçons sous le fouet.

Puis le rite change de nature. Sous l’Empire, la flagellation devient un spectacle, parfois mortel, donné devant des visiteurs venus de toutes les provinces. Au IIIᵉ siècle de notre ère, on construit autour de l’autel un amphithéâtre pour asseoir les spectateurs. Des Romains payaient pour voir des enfants se faire fouetter au nom d’une tradition que Sparte avait reconstituée à leur intention. Le mirage spartiate a fini par avoir des gradins.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise la figure de Lycurgue et la question de son historicité, le statut des hilotes sur lequel repose tout le système spartiate, et l’éducation des jeunes filles à Sparte, seule de Grèce à comporter un entraînement physique organisé par la cité.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Xénophon, Constitution des Lacédémoniens, I, 7 et II, 2-11 Corpus xénophontien
  2. Plutarque, Vie de Lycurgue, 14-16 (examen des nouveau-nés au chapitre 16) Vies parallèles
  3. Hérodote, Histoires, livre IX (les irènes dans les fosses funéraires après Platées) Édition de référence
  4. Pausanias, Périégèse, III, 16, 9-11 (origine de la diamastigosis) Description de la Grèce
  5. Cicéron, Tusculanes, II, 34 (endurance des garçons spartiates sous le fouet) Corpus cicéronien
  6. Sanctuaire d’Artémis Orthia, autel et amphithéâtre d’époque impériale, fouilles de la British School at Athens, 1906-1910 Sparte, Laconie

Bibliographie

  1. Nigel M. Kennell, The Gymnasium of Virtue : Education and Culture in Ancient Sparta University of North Carolina Press
  2. Nigel M. Kennell, Spartans : A New History, Wiley-Blackwell, 2010 Wiley-Blackwell
  3. François Ollier, Le Mirage spartiate, 1933-1943 Ouvrage fondateur de la critique des sources spartiates
  4. Pierre Bonnechere, « Orthia et la flagellation des éphèbes spartiates », Kernos 6, 1993, p. 11-22 Kernos
  5. Richard M. Dawkins (dir.), The Sanctuary of Artemis Orthia at Sparta, Londres, 1929, JHS supplément 5 Journal of Hellenic Studies
  6. Fustel de Coulanges, Étude sur la propriété à Sparte, Paris, Picard & Thorin, 1879 Picard & Thorin
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