Platon, l’Académie et l’invention de la première université d’Occident
Le testament de Platon énumère deux domaines, un anneau d’or et quatre serviteurs. L’Académie n’y figure pas. Enquête sur une école sans statuts ni murs identifiés.

Thucydide chiffre les pertes militaires de la seconde vague épidémique : 4 400 hoplites et 300 cavaliers. Diodore de Sicile, qui écrit quatre siècles plus tard, compte pour le même épisode plus de quatre mille fantassins, quatre cents cavaliers, et plus de dix mille autres personnes, libres et esclaves confondus. Les deux auteurs parlent de la même année. Ils divergent sur la cavalerie, et l’un dénombre des civils que l’autre renonce à compter. La peste d’Athènes se lit tout entière dans ce genre d’écart.
Le mot « peste » est une commodité de traduction : Thucydide écrit nosos, la maladie, et loimos, le fléau, et Alice Gervais proposait dès 1972 de lui substituer « épidémie », par fidélité au texte autant que par égard pour les doutes des médecins.
L’historien annonce sa méthode au chapitre 48 du livre II. Il laisse à chacun, médecin ou profane, le soin de se prononcer sur les causes, et se limite à décrire les caractères du mal pour qu’on puisse le reconnaître s’il revenait, en homme qui l’a eu et qui a vu souffrir d’autres malades. Le récit s’ouvre sur un itinéraire : l’Éthiopie au-dessus de l’Égypte, puis l’Égypte, la Libye, la plus grande partie des territoires du Grand Roi. À Athènes, les premières victimes sont au Pirée, et l’on accuse les Péloponnésiens d’avoir empoisonné les puits. Thucydide donne la raison matérielle du soupçon : il n’y avait pas encore de fontaines au Pirée.
Viennent les symptômes, dans l’ordre où ils s’installent. Chaleur violente à la tête, yeux rouges et enflammés, pharynx et langue sanguinolents, haleine fétide, toux, vomissements de bile. Au toucher la peau reste tiède et rougeâtre, couverte de petites phlyctènes et d’ulcères, tandis que le corps brûle au-dedans au point que les malades ne supportent aucun tissu et se jettent dans les puits. On meurt le septième ou le neuvième jour. Ceux qui passent ce cap perdent souvent les doigts, les orteils, les parties sexuelles, parfois la vue ; quelques-uns se relèvent sans aucun souvenir, incapables de reconnaître leurs proches.
Deux notations sortent de la description clinique ordinaire. Les charognards, oiseaux et quadrupèdes, ne touchaient pas aux cadavres laissés sans sépulture ou mouraient d’y avoir goûté, et les rapaces avaient visiblement disparu du ciel athénien. Par ailleurs, un même homme n’était pas frappé deux fois, du moins pas mortellement. Ces deux phrases pèsent lourd dans le débat moderne : la première impose un agent capable de tuer des animaux, la seconde une maladie immunisante.
La description a servi de grille à des dizaines de diagnostics rétrospectifs. Typhus, variole, rougeole, peste bubonique, charbon, ergotisme, fièvre typhoïde, Ébola. C. H. Eby et H. D. Evjen ont proposé en 1962 la morve, maladie du cheval transmissible à l’homme, hypothèse que J. C. F. Poole et A. J. Holladay ont réfutée point par point vingt ans plus tard. R. J. et M. L. Littman ont défendu la variole en 1969 ; Alexander Langmuir et ses coauteurs, en 1985 dans le New England Journal of Medicine, une grippe compliquée d’un choc toxique staphylococcique baptisée « syndrome de Thucydide ».
Trois publications récentes montrent où en est le dossier. Une revue signée par Dimosthenis Papadimitrakis et trois collègues d’Athènes note dix-sept maladies candidates sur une grille tirée du texte : la fièvre typhoïde arrive en tête, avec neuf critères sur douze. Pere Domingo plaide en 2025, dans Clinical Microbiology and Infection, pour une souche ancienne de Yersinia pestis sous forme pulmonaire, transmissible d’homme à homme sans le relais de la puce. En avril 2026, une équipe de Thessalonique conduite par Christina-Maria Trakatelli applique un filtre zoonotique tiré des animaux morts de Thucydide : il élimine d’un coup la rougeole, la variole, le typhus, la typhoïde et le choléra, tous strictement humains, et laisse en tête une salmonelle non typhique invasive. Trois articles, trois agents.
L’objection de fond est plus ancienne que ces trois articles. D. L. Page rappelait en 1953 qu’un échec de diagnostic n’impliquerait aucune faute de Thucydide, puisque la maladie a pu disparaître, comme la suette anglaise entre 1485 et 1552. Poole et Holladay ont montré en 1979 que les tentatives d’identification reposaient sur des présupposés fragiles, à commencer par l’idée que le vocabulaire de l’historien serait celui d’un médecin hippocratique. Aucun traité hippocratique conservé ne mentionne d’ailleurs l’épisode, et c’est chez Thucydide que Galien ira chercher, six siècles plus tard, des repères pour comprendre la peste antonine, comme l’a montré Jacques Jouanna en 2011.
En 1994 et 1995, une fouille de sauvetage précède la construction d’une station de métro en bordure du Céramique, la grande nécropole d’Athènes. Effie Baziotopoulou-Valavani, de la IIIᵉ éphorie des antiquités, y dégage près d’un millier de tombes et une fosse commune irrégulière, 6,50 mètres de long, 1,60 mètre de profondeur. Environ quatre-vingt-dix squelettes y sont empilés sans couche de terre entre eux, dont une dizaine d’enfants ; l’ensemble, tumulus compris, a pu contenir cent cinquante corps.
Le mobilier est maigre. Une trentaine de petits vases dispersés dans les couches inférieures, céramique noire ordinaire, quelques figures rouges, des lécythes blancs. La plupart datent des environs de 430, quelques-uns de la décennie suivante. Les corps ont été déposés en un jour ou deux. Baziotopoulou-Valavani en tire une conclusion mesurée : une inhumation collective faite dans la panique, possiblement due à une épidémie. Elle ne dit pas laquelle. Rien dans la fosse ne le dit.
Ce qui a suivi la fouille compte autant que la fouille. Les bulldozers du chantier ont détruit la fosse et les tombes une fois les relevés terminés. Le dossier archéologique de la peste d’Athènes tient désormais dans des carnets, des photographies, un plan publié en 2002 et quelques caisses d’ossements. Il ne peut plus être rouvert sur le terrain.
En 2006, une équipe conduite par Manolis Papagrigorakis publie dans l’International Journal of Infectious Diseases l’analyse de la pulpe dentaire de trois dents prélevées dans la fosse. Le choix du matériau se défend : bien vascularisée, durable, naturellement stérile, la pulpe piège les micro-organismes présents dans le sang au moment de la mort. Six amplifications ciblant la peste, le typhus, le charbon, la tuberculose, la vaccine et la maladie des griffes du chat ne donnent aucun produit. Une autre livre 240 paires de bases du gène narG, qui s’écartent de 28 nucléotides de la souche moderne Ty2 du bacille typhique. La typhoïde, concluent les auteurs, est une cause probable de la peste d’Athènes.
La réponse tient en deux pages. Beth Shapiro, Andrew Rambaut et M. Thomas P. Gilbert démontent le raisonnement dans le numéro suivant de la même revue. Les auteurs comparaient leur séquence aux séquences publiées et retenaient la plus proche : 7 % d’écart avec Salmonella enterica sérotype Typhi, 8 % avec Salmonella typhimurium. Or ces deux salmonelles sont séparées par moins de 1 % sur le gène en question, et une analyse phylogénétique simple place la séquence athénienne en dehors des deux, et de plusieurs autres, avec une valeur de bootstrap de 97 %. Il peut s’agir d’une salmonelle, en aucun cas du bacille typhique. Papagrigorakis et ses collègues ont répliqué dans le même numéro en jugeant cette phylogénie insuffisante.
Le camp typhoïdique garde des appuis sérieux, et il faut les donner. Aucun autre pathogène candidat n’a été détecté dans ces dents, la typhoïde reste en tête des grilles cliniques, et l’hypothèse d’une souche ancestrale capable d’infecter aussi des animaux a été formulée pour répondre au problème des charognards. L’objection épidémiologique tient tout de même : la typhoïde ne se transmet pas directement d’un homme à l’autre, alors que Thucydide décrit des soignants qui meurent d’avoir approché des malades.
Vingt ans après, aucun génome n’a été séquencé et aucune réplication indépendante n’a été publiée. Les chercheurs qui s’appuient sur ces données le disent eux-mêmes : le signal est orienté, pas démonstratif, et il attend une paléogénomique de nouvelle génération authentifiée dans les règles.
Les effets sociaux occupent deux chapitres. Les ruraux réfugiés derrière les Longs Murs vivent dans des baraques étouffantes au cœur de l’été, les cadavres s’entassent dans les rues et dans les sanctuaires où l’on campe, et les règles funéraires cèdent : des gens déposent leur mort sur un bûcher dressé par d’autres, ou le jettent sur un bûcher déjà allumé avant de s’enfuir. Le mot que Thucydide emploie pour l’état de la ville est anomia, l’absence de loi.
La cité cherche des explications. Les vieillards se rappellent un vers ancien annonçant la guerre dorienne et, avec elle, le loimos. Une querelle s’ouvre sur le mot : le vers disait-il loimos, la peste, ou limos, la famine ? La lecture « peste » l’emporte, et l’historien note que les hommes accordaient leur souvenir à ce qu’ils subissaient.
Les conséquences militaires et politiques sont, elles, chiffrées. Devant Potidée, le corps expéditionnaire d’Hagnon perd 1 050 hoplites sur 4 000 en quarante jours. Périclès est attaqué, condamné à une amende, destitué, puis réélu stratège ; il meurt deux ans et six mois après le début de la guerre, à l’automne 429. Dans la décennie qui suit, Athènes accueille le culte d’Asclépios et installe son sanctuaire contre le théâtre de Dionysos, rapprochement dont Robin Mitchell-Boyask a fait le sujet d’un livre.
Reste un geste religieux de grande ampleur. À l’hiver 426-425, les Athéniens purifient Délos entièrement, sur la foi d’un oracle : toutes les tombes de l’île sont relevées, il devient interdit d’y mourir et d’y accoucher, et l’on transporte les restes à Rhénée. Thucydide rapporte l’opération au livre III sans jamais la relier à l’épidémie. Diodore, lui, la place immédiatement après le récit de la seconde vague et l’explique par le fléau. Le sol n’arbitre pas les motivations.
Ce que les Athéniens ont déplacé est ressorti de terre en 1898, quand Dimitrios Stavropoulos a repéré à Rhénée un enclos rectangulaire de près de cinq cents mètres carrés, plein d’ossements, de sarcophages et d’offrandes, aujourd’hui au musée archéologique de Mykonos. Francis Prost a repris ce dossier en 2010, parce qu’il s’agit de l’un des rares passages de Thucydide qu’on puisse confronter à du matériel de fouille : la fiabilité apparente de ce témoignage, montre-t-il, relève en partie d’un leurre, sans que la sincérité de l’historien soit en cause.
À Athènes, il reste un visage. En 2010, l’équipe de Manolis Papagrigorakis et le sculpteur suédois Oscar Nilsson ont reconstitué en dix mois les traits d’une fillette d’environ onze ans dont le crâne, sorti de la fosse du Céramique, était exceptionnellement bien conservé, avec quelques dents de lait encore en place. On l’a appelée Myrtis, d’après un nom attesté au Vᵉ siècle, et elle a été présentée au Musée archéologique national d’Athènes. Ses cheveux et ses yeux sont bruns parce que l’équipe a choisi le brun : l’analyse génétique qui aurait pu trancher n’a jamais été faite. Le portrait le plus diffusé d’une victime de la peste d’Athènes comporte donc sa part de restitution, exactement comme le diagnostic.
Le dossier croise la guerre du Péloponnèse, dont l’épidémie infléchit le cours dès la deuxième année, et la médecine hippocratique, contemporaine de l’événement mais muette à son sujet dans les traités conservés. Il rejoint le sanctuaire d’Apollon à Délos, que les Athéniens vident de ses tombes en pleine crise, et le Céramique, nécropole d’Athènes fouillée par tranches depuis le XIXᵉ siècle.
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⚖Le testament de Platon énumère deux domaines, un anneau d’or et quatre serviteurs. L’Académie n’y figure pas. Enquête sur une école sans statuts ni murs identifiés.
ΩUne cuirasse de bronze dans une tombe d’Argos, une cruche corinthienne trouvée en Étrurie, une phrase d’Aristote écrite trois siècles plus tard. Voilà tout le dossier.
ΩUn renard gravé sur un tesson, une agora fermée par des clôtures de bois, et un quorum dont on ignore s’il a jamais existé. L’ostracisme athénien vu par ce qui en reste.
ΩTrente roues dentées conservées sur une machine qui en comptait davantage, un anneau percé au centième de millimètre, et une simulation qui la fait se bloquer avant quatre mois.
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.
ΩLe mot n’existait pas à l’époque classique. Presque aucune source n’est spartiate. Ce que l’on croit savoir de l’agôgé vient surtout de ceux qui l’admiraient de loin.
« J’ai contemplé le visage d’Agamemnon. » La phrase est dans tous les livres. Schliemann ne l’a jamais écrite, et le masque n’est probablement pas celui qu’il désignait.