Persépolis, capitale rituelle : histoire d’une formule de 1957
Deux cent soixante-neuf ustensiles de pierre verte, trente mille reçus de rations et pas un autel fouillé. Ce que la terrasse de Darius a vraiment servi à faire.
Le 2 octobre 1991, une équipe de géomètres monte au Tisenjoch pour trancher une question de droit : le mort découvert deux semaines plus tôt est-il autrichien ou italien ? Le relevé donne 92,56 mètres à l’intérieur du Sud-Tyrol. La frontière avait été tracée en 1922 le long d’une ligne de partage des eaux que la neige, cette année-là, empêchait de repérer ; elle est mal placée, et demeure valide en droit international. Tout le dossier Ötzi ressemble à ce relevé. Une mesure qu’on refait, et le reste se déplace.
Erika et Helmut Simon, deux randonneurs de Nuremberg, quittent le sentier balisé le 19 septembre 1991 et aperçoivent une forme brune dans une rigole remplie d’eau de fonte. Tout le monde pense à un alpiniste accidenté, dans un massif qui rend ses morts avec des décennies de retard. Le lendemain, un gendarme autrichien et le gardien du refuge Similaun tentent de dégager le corps au marteau piqueur. L’outil perce la hanche gauche. Un long bâton ramassé sur place sert de levier et casse : sa moitié inférieure ressortira de la glace un an plus tard, quand on aura compris que c’était un arc.
Le corps est extrait le 23 septembre, au piolet, sous la responsabilité d’un médecin légiste d’Innsbruck, sans qu’aucun archéologue soit présent ; le bras gauche se brise pendant la mise en cercueil. Konrad Spindler, préhistorien à Innsbruck, n’est appelé que le lendemain et annonce « au moins quatre mille ans ». Le radiocarbone donnera une mort entre 3 350 et 3 100 avant notre ère environ.
La position des objets a donc été reconstituée après coup, à partir d’entretiens avec les gens montés là avant les archéologues, et le carquois gisait à sept mètres du corps. La fouille systématique de la rigole n’a eu lieu qu’en juillet et août 1992. Ce désordre commande tout ce qui suit : les questions ouvertes aujourd’hui sur les dernières heures d’Ötzi ne peuvent plus être arbitrées par le contexte de fouille, puisque ce contexte a été piétiné avant d’être enregistré.
Spindler publie en 1993 Der Mann im Eis et fixe le récit pour trente ans. Un berger fuit la vallée à la fin de l’été après un affrontement, son équipement cassé faute de temps pour le réparer ; il meurt dans une rigole alors libre de neige, se lyophilise à l’air sec, puis se trouve recouvert par un glacier qui le scelle. C’est encore cette version que le musée de Bolzano affichait récemment sur son site.
Le premier accroc tient à un grain de pollen. En 1998, Klaus Oeggl identifie dans le contenu colique du charme-houblon, Ostrya carpinifolia, un arbre qui fleurit en mars et avril dans les vallées d’où venait Ötzi ; des feuilles d’érable encore chlorophylliennes tirent plutôt vers mai ou juin. Une mort au printemps pose un problème concret : à cette altitude et à cette saison, la rigole est sous deux à quatre mètres de neige, d’après les bilans de masse mesurés depuis 1953 sur le Hintereisferner voisin. On ne meurt pas au fond d’un creux enseveli.
Lars Pilø, Thomas Reitmaier, Andrea Fischer, James Barrett et Atle Nesje ont repris l’ensemble en 2022 dans la revue The Holocene. Les quarante-huit datations radiocarbone faites sur les matériaux du fond de la rigole, mousses, herbes, crottes, une plume, du bois, se répartissent de part et d’autre de la mort d’Ötzi, l’une d’elles sur un morceau d’aulne coupé entre 787 et 479 avant notre ère : le creux est resté ouvert à l’air, par intermittence, pendant une quinzaine de siècles. La glace ensuite, reconstituée d’après la carte de l’état-major austro-hongrois de 1878 : moins de cinq mètres d’épaisseur vers 1870, des pentes de moins de dix degrés, du pergélisol. Il en faut vingt-cinq à trente pour qu’un glacier glisse sur son lit. Ce qui recouvrait Ötzi était un névé froid, soudé au rocher, immobile. Quant au matériel brisé, que Spindler attribuait à la rixe, les sites norvégiens de Lendbreen et de Langfonne ont livré les fragments d’un même ski de l’âge du bronze à des centaines de mètres l’un de l’autre, par le seul jeu du gel et du vent.
La conséquence dépasse l’archéologie. Ötzi ne peut plus servir d’indicateur d’un refroidissement brutal vers 3 300 avant notre ère, comme la paléoclimatologie l’utilise depuis 1996, et le site n’a été scellé pour de bon que vers 1 850 avant notre ère.
Il serait commode d’en conclure que le corps a dérivé au gré des eaux de fonte. Les données ne le permettent pas. Jochen Weber, Joachim Wahl, Marco Samadelli et Albert Zink ont publié en novembre 2025 une relecture clinique de la momie qui va dans l’autre sens sur un point : les lividités cadavériques sont présentes sur la face antérieure du thorax, sur l’abdomen et sur le visage, absentes sous l’épaule et le bras gauches. Elles se fixent quelques heures après la mort, selon la position du corps. La momie a donc pris sur son rocher, à plat ventre et légèrement tournée à droite, la posture même dans laquelle elle est morte.
Une troisième hypothèse a circulé. En 2010, Alessandro Vanzetti, Massimo Vidale et leurs collègues proposaient dans Antiquity d’y voir une sépulture : mort plus bas au printemps, momifié à la fumée, remonté à l’automne et déposé sur une plate-forme de pierres. Zink et son équipe ont répondu en 2011 que le dossier empirique ne s’y prête pas. La proposition a tout de même obligé la recherche à regarder la taphonomie du site.
Reste un désaccord franc entre les deux lectures les plus solides. Pour Pilø, Ötzi meurt sur la neige au-dessus de la rigole et y descend ensuite ; pour Weber et ses coauteurs, il meurt exactement là où on l’a trouvé, sur la dalle, mais il a été touché ailleurs, plus bas, plusieurs heures avant. Les deux s’accordent contre le récit d’origine sur un point : le lieu de la découverte n’est pas celui de l’agression. Les départager exigerait un contexte de fouille que septembre 1991 a supprimé.
Dix ans après la découverte, une radiographie de routine montre un corps étranger sous l’omoplate gauche. Paul Gostner et Eduard Egarter Vigl décrivent en 2002 une pointe de flèche en silex de 27 millimètres de long, 17 de haut et 5 d’épaisseur, tirée dans le dos, avec une plaie d’entrée non cicatrisée. Elle est toujours dans l’épaule, à Bolzano ; la hampe n’a jamais été retrouvée. En 2007, après le premier scanner multibarrette de la momie, Patrizia Pernter et ses collègues signalent une lésion de l’artère subclavière gauche sur treize millimètres, un pseudo-anévrisme et un hématome : ils concluent à un choc hémorragique mortel « avec une certitude presque complète ». La phrase a fait le tour du monde. Une entaille profonde de la main droite avait été datée en 2003 de quelques jours avant la mort, et une biopsie du lobe occipital révélait en 2013 du sang coagulé : le coup à la tête entrait dans le scénario.
Trois publications de 2024 et 2025 reprennent ces points en traumatologues. Weber, Wahl et Zink reconstituent le trajet de la flèche sur un vivant de corpulence comparable, la momie ayant perdu l’essentiel de ses muscles en séchant : le canal mesurait onze à treize centimètres, dont huit à dix à travers l’infra-épineux et le sous-scapulaire. Des muscles mobiles referment un tel trajet, et l’hémorragie externe massive devient improbable. Chiara Villa et son équipe chiffrent en parallèle l’épanchement interne, par reconstruction volumique, à environ 110 millilitres. La perte totale estimée cliniquement tourne autour de 500 millilitres, pour un volume sanguin voisin de 4,9 litres. Cela ne tue pas un homme. La survie s’est comptée en heures, et le froid, l’altitude et l’effort ont fait le reste.
Le traumatisme crânien tombe pour des raisons de méthode. Aucune fracture vitale du crâne n’est visible ; les fissures de la base et de la face sont des éclatements post-mortem ; ce qu’on lisait comme une fracture du frontal droit correspond à des fovéoles granulaires et à un artefact de reconstruction décrit dès 1992. Sur une momie dont l’encéphale a fondu de moitié, un scanner ne distingue pas une hémorragie intracérébrale d’une momification irrégulière. L’onglée du cinquième orteil, elle aussi, ressemble plutôt à un kyste arthrosique. Reste, après ce tri, un homme tiré dans le dos, une blessure de défense à la main vieille de quelques jours, un bandage probable sur cette main, et un bras gauche replié dans une position qui comprimait exactement la plaie.
Le génome d’Ötzi, premier génome de momie jamais séquencé, avait été publié en 2012. Ke Wang, Johannes Krause, Albert Zink et leurs coauteurs l’ont refait en 2023 à haute couverture, dans Cell Genomics, avec plus de cent contemporains à comparer. Les traces d’ascendance steppique repérées en 2012 disparaissent : elles venaient d’une contamination par de l’ADN moderne. Plus de 92 % de l’ascendance vient des premiers agriculteurs anatoliens, proportion sans équivalent parmi les Européens séquencés de la même période, et la parenté avec les Sardes actuels s’efface.
Le portrait physique change davantage : allèles de forte pigmentation cutanée, yeux foncés, alopécie androgénique, prédispositions à l’obésité et au diabète de type 2. La prudence porte ici sur un point précis. La pigmentation se lit sur des centaines de loci et la prédiction reste probabiliste ; les auteurs écrivent eux-mêmes qu’il faudra de meilleures approches pour reconstruire des phénotypes complexes. Quant à la calvitie, Pilø objecte que la nudité presque totale du crâne s’explique mieux par les processus post-mortem, et l’on a ramassé sur le site des mèches de neuf centimètres. Le génome donne une prédisposition, il ne photographie pas un visage. Même réserve pour l’Helicobacter pylori dont un consortium a reconstitué le génome complet dans son estomac en 2016, souche apparentée à celles d’Asie du Sud et centrale : on tient la bactérie et des protéines inflammatoires, pas la preuve qu’il en souffrait.
La hache est la plus ancienne connue à être complète, du manche en if aux lanières de cuir et à la poix de bouleau. On supposait sa lame coulée avec du cuivre alpin, les gisements les plus proches étant à moins de cent kilomètres. Gilberto Artioli et son équipe ont mesuré en 2017 les rapports isotopiques du plomb qu’elle contient : le métal vient du sud de la Toscane, à quelque cinq cents kilomètres, alors même que des scories de fonte attestent une métallurgie active dans les Alpes orientales à la même époque. Savoir s’il a rapporté du métal brut ou une lame finie reste hors de portée.
Neuf génomes mitochondriaux extraits des cuirs en 2016 donnent un manteau cousu d’au moins trois chèvres et d’un mouton, un bonnet en fourrure d’ours brun, un carquois en chevreuil longtemps décrit comme du chamois. Son estomac, repéré seulement en 2009 sur d’anciennes images scanner parce qu’il avait remonté sous les côtes, contenait pour moitié de la graisse, avec du bouquetin, du cerf élaphe et de l’engrain non moulu, séchés plutôt que cuits.
Il porte enfin soixante et un tatouages répartis en dix-neuf groupes, sur les jambes, les chevilles, le poignet gauche et le bas du dos, cartographiés en 2015 par Marco Samadelli et ses collègues au balayage multispectral. On les disait incisés au silex puis frottés de pigment. Aaron Deter-Wolf, un tatoueur néo-zélandais et trois autres chercheurs ont soutenu en 2024, expériences sur peau vivante à l’appui, qu’ils ont été piqués un à un avec une pointe unique. Samadelli, qui a dirigé la conservation de la momie pendant vingt-trois ans, juge la démonstration solide sans la tenir pour acquise, et indique la façon de trancher : un poinçon en os et une pointe en bois de cerf figurent dans l’équipement retrouvé avec le corps. Ni l’un ni l’autre n’a jamais été passé au microscope pour y chercher des traces d’usure ou de pigment. Ils sont à Bolzano, dans les réserves du musée qui abrite la momie.
Le dossier croise l’archéologie glaciaire des cols alpins, où le Schnidejoch bernois et le Langgrubenjoch sud-tyrolien livrent depuis vingt ans des textiles, des chaussures et des bois travaillés, du Néolithique à l’époque romaine. Il rejoint la question des premiers circuits du cuivre en Europe, entre Balkans, Italie centrale et Alpes, au IVᵉ millénaire. Il touche enfin à la violence des sociétés néolithiques, que l’archéologie des sépultures collectives documente désormais bien mieux qu’un corps isolé ne le fera jamais.
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☾Deux cent soixante-neuf ustensiles de pierre verte, trente mille reçus de rations et pas un autel fouillé. Ce que la terrasse de Darius a vraiment servi à faire.
ΩUn renard gravé sur un tesson, une agora fermée par des clôtures de bois, et un quorum dont on ignore s’il a jamais existé. L’ostracisme athénien vu par ce qui en reste.
ΩTrente roues dentées conservées sur une machine qui en comptait davantage, un anneau percé au centième de millimètre, et une simulation qui la fait se bloquer avant quatre mois.
龍Deux mille caractères rédigés par un fonctionnaire chinois qui n’a jamais vu l’archipel. Ce que la notice porte sur Himiko, et ce que trois siècles de lecteurs y ont ajouté.
✍Deux notices de musée décrivent le même objet et ne s’accordent ni sur sa taille ni sur son contenu. Ce que trente ans de critique ont laissé debout de la théorie des jetons.
Un mètre d’albâtre, trois registres, et un personnage principal réduit au bas de son pagne. Ce que le vase d’Uruk montre, et ce que quatre-vingts ans de lecture y ont ajouté.
Une galerie rouverte en 2017, deux chronologies qui ne se recouvrent pas, et une thèse fondatrice de l’archéologie péruvienne que les datations ont défaite.