Trois récits antiques et une tablette d’ivoire de 8,8 centimètres
Vingt-cinq pour cent, et zéro.
Le premier nombre est la part d’ascendance liée aux pasteurs de la steppe pontique mesurée en 2021 dans vingt et un génomes d’Étrurie du premier millénaire avant notre ère. Le second est la quantité d’apport anatolien récent détectée dans ce même ensemble. Les deux sortent du même article, publié dans Science Advances par l’équipe de Cosimo Posth, et ils sont censés répondre à une interrogation formulée pour la première fois vers 430 avant notre ère, dans une phrase d’Hérodote qui a occupé vingt-cinq siècles d’érudition. Ils y répondent, en partie. Ils en rouvrent une autre au passage, que la génétique ne sait pas traiter et qu’elle renvoie explicitement aux linguistes.
Commençons par les textes, puisque tout est parti d’eux. Au livre I de ses Histoires, au chapitre 94, Hérodote raconte que sous le règne d’Atys, fils de Manès, une disette générale frappa la Lydie. Les habitants inventèrent des jeux pour tromper la faim, un jour sur deux, pendant dix-huit ans. Le procédé finit par ne plus suffire. Le roi partagea alors son peuple en deux moitiés, dont le sort décida laquelle partirait. Ceux qui s’embarquèrent gagnèrent le pays des Ombriens, s’y installèrent, et changèrent de nom en prenant celui du fils du roi qui les avait conduits, Tyrrhènos. Le récit occupe une page. Il a fabriqué une doctrine.
Denys d’Halicarnasse la conteste au livre I de ses Antiquités romaines, vers la fin du Iᵉʳ siècle avant notre ère. Son argumentation est celle d’un philologue avant l’heure. Lydiens et Étrusques ne partagent ni la langue, ni les dieux, ni les lois, ni les coutumes. Xanthos de Lydie, qui avait écrit une histoire de son propre pays, ignore complètement cette colonisation. Enfin, ce peuple ne s’appelle ni Tyrrhènes ni Étrusques, ces noms sont ceux que lui donnent les Grecs et les Romains. Il se nomme Rasenna.
Rasenna, le nom qu’ils se donnent
La troisième version vient de Rome et pointe vers le nord. Au livre V de son Histoire romaine, Tite-Live écrit que les Rhètes des Alpes descendent d’Étrusques refoulés hors de la plaine du Pô par l’arrivée des Gaulois, et qu’ils ont gardé quelque chose du son de leur langue, corrompu par le séjour en montagne. Pline l’Ancien et Justin conservent une variante avec un chef éponyme, Raetus, qui aurait conduit les fuyards vers les vallées. Aucun de ces auteurs n’écrit avant le Iᵉʳ siècle avant notre ère, soit sept ou huit cents ans après les faits qu’ils rapportent.
C’est l’écart chronologique qui a fini par emporter le débat philologique. Hérodote compose vers 430. Les premières manifestations archéologiques d’une civilisation étrusque remontent au IXᵉ siècle. Entre les deux, quatre siècles pendant lesquels aucun Grec ne mentionne d’origine lydienne, alors que les Grecs commercent avec l’Étrurie depuis le VIIIᵉ siècle et qu’ils ont eu tout loisir d’interroger leurs partenaires. Dominique Briquel a consacré trois volumes à ces traditions, publiés par l’École française de Rome entre 1984 et 1993. Sa conclusion, pour la thèse lydienne, tient en une datation. La légende aurait été élaborée à la cour hellénisée de Sardes entre la fin du VIᵉ siècle et le début du Vᵉ, à des fins de prestige dynastique, et Hérodote l’aurait recueillie telle quelle. La thèse de l’autochtonie, elle, remonterait à la Syracuse du IVᵉ siècle, après le raid du tyran Denys sur Pyrgi, le port de Caeré. Il fallait alors faire des Étrusques des barbares indigènes, ni Pélasges ni Lydiens, donc pillables sans scrupule.
Le verdict linguistique est encore plus net. Le lydien est une langue indo-européenne du groupe anatolien, cousine du hittite et du louvite. L’étrusque n’est pas indo-européen. Si un demi-peuple lydien avait débarqué en Ombrie vers 1200, il aurait apporté sa langue, et cette langue serait apparentée au grec, au latin et au hittite. Elle ne l’est pas.
Regardons maintenant le sol. En 1853, un comte bolonais fait ouvrir des tranchées dans sa propriété de Villanova di Castenaso, à huit kilomètres au sud-est de Bologne. Giovanni Gozzadini y dégage jusqu’en 1855 cent quatre-vingt-treize tombes, dont cent soixante-dix-neuf incinérations et quatorze inhumations, six d’entre elles mises à part comme si elles marquaient un rang particulier. Les cendres reposent dans des urnes biconiques d’impasto, cette argile grossière modelée à la main, coiffées tantôt d’une écuelle retournée, tantôt d’un casque. Le faciès était inconnu. On lui a donné le nom du lieu, et le villanovien désigne depuis la première phase de l’âge du fer en Étrurie, en Émilie, en Campanie, avec des points dans les Marches.
D’où sort le villanovien lui-même ? La question a nourri une querelle parallèle, qu’il vaut mieux poser que trancher. L’incinération et le dépôt des cendres dans une urne rapprochent ces nécropoles de la culture dite des champs d’urnes, répandue au Bronze final depuis la plaine danubienne jusqu’à l’Italie du Nord, et des générations d’archéologues en ont conclu à une descente venue du nord. Les protohistoriens italiens rattachent aujourd’hui le villanovien au protovillanovien péninsulaire du Bronze final, par régionalisation progressive d’un fonds commun. De tous les arguments de peuplement, celui qui s’appuie sur les rites funéraires est probablement le plus faible, parce qu’un rite se copie sans que personne se déplace.
Le point qui compte pour notre affaire est la géographie de ces nécropoles. Elles se trouvent exactement là où se dresseront, deux siècles plus tard, Caeré, Tarquinia, Vulci, Véies, Vetulonia et Populonia. Les villages villanoviens du IXᵉ siècle occupent les plateaux mêmes sur lesquels s’installeront les cités étrusques du VIIᵉ. Ces cités, notons-le au passage, portaient trois noms selon qui parlait, et l’une des plus prospères en offre l’exemple le plus net, puisque les Étrusques disaient Kaisra, les Romains Caere et les Grecs Agylla pour désigner la ville que l’on appelle aujourd’hui Cerveteri. Le mobilier funéraire change, la métallurgie se raffine, les importations orientales affluent au VIIᵉ siècle, mais la séquence stratigraphique ne montre nulle part la coupure franche qu’exigerait l’arrivée d’un peuple. Au « complexe monumental » de Tarquinia, l’une des stratigraphies les plus profondes fouillées en Étrurie, l’occupation se suit sans hiatus du Xᵉ siècle avant notre ère à l’époque impériale romaine.
L’écriture, elle, arrive tard, et c’est un point que la vulgarisation escamote volontiers. En 1908, à Marsiliana d’Albegna, dans la province de Grosseto, les fouilles menées par le prince Tommaso Corsini ouvrent cent neuf sépultures de la nécropole de la Banditella. Dans l’ensemble baptisé Circolo degli avori, une plaquette d’ivoire de 8,8 centimètres sur 5, creusée pour recevoir une couche de cire, porte sur sa bordure un alphabet gravé de vingt-six lettres, écrit de droite à gauche. Il conserve le san et le koppa, il ignore l’oméga. C’est un alphabet grec occidental, adapté, le plus ancien abécédaire étrusque connu, daté des environs de 700 ou du deuxième quart du VIIᵉ siècle selon les auteurs. Il est conservé au Musée archéologique national de Florence, avec le reste du mobilier de la sépulture, dont les instruments d’écriture qui l’accompagnaient. Une tablette scolaire d’ivoire, dans une tombe princière, posée près d’un stylet. Les Étrusques ont donc appris à écrire de leurs voisins grecs d’Italie du Sud, probablement des Eubéens de Pithécusses et de Cumes, vers 700 avant notre ère. Un peuple venu d’Anatolie au XIIᵉ siècle aurait apporté autre chose, ou n’aurait rien apporté du tout, ce qui est aussi possible. Mais l’ordre des faits, dans le sol, place l’alphabet après l’urbanisation, et l’urbanisation dans la continuité des villages villanoviens.
En 1947, Massimo Pallottino publie à Rome un livre mince qui déplace le problème plutôt qu’il ne le résout. L’origine degli Etruschi soutient que chercher une provenance géographique est une erreur de méthode, parce que ce que l’on appelle « les Étrusques » n’est pas un peuple constitué qui se serait déplacé, mais une civilisation formée sur place à partir d’éléments hétérogènes. La question pertinente porte sur la formation, pas sur le point de départ. Dominique Briquel a parlé à ce sujet de révolution copernicienne. L’archéologie italienne travaille depuis dans ce cadre, ce qui explique une bonne part du décalage entre les manuels italiens, qui parlent de formation, et une vulgarisation étrangère restée longtemps attachée au vocabulaire de la provenance.
Cela laisse pourtant un point noir, et il est de taille. Une langue non indo-européenne survit en Italie centrale jusqu’au début de notre ère, entourée de locuteurs indo-européens, et cette langue a des parents attestés à sept cents kilomètres de là, dans les Alpes, et à mille cinq cents kilomètres, sur une île de la mer Égée. Il faut maintenant regarder les documents un à un, la dalle de calcaire de Kaminia et ses deux inscriptions gravées par des mains différentes, les quelques centaines de graffites alpins associés à la culture de Fritzens-Sanzeno, et les analyses de strontium pratiquées sur six squelettes exhumés au cœur de Tarquinia.
La stèle de Kaminia a été lue de deux façons
Où placer la patrie du proto-tyrsénien ?



