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Ce que Rome doit aux Étrusques : rois, rites, égouts et alphabet

Sailko · CC BY 3.0 (Wikimedia Commons)

Au musée de la Villa Giulia, à Rome, un couple est allongé sur un lit de banquet en terre cuite. L’homme entoure l’épaule de sa femme, tous deux sourient de ce sourire un peu figé qu’on appelle archaïque. Ce « Sarcophage des Époux », en réalité une urne cinéraire, provient de Cerveteri et date de la fin du VIe siècle avant notre ère, vers 520. Il en existe un exemplaire jumeau au Louvre. L’objet dit déjà l’essentiel sur les Étrusques : un art raffiné, une place des femmes qui surprenait les Grecs, et une civilisation installée en Italie bien avant que Rome ne compte. Car avant de dominer la péninsule, Rome a longtemps regardé vers le nord, vers ces cités de Toscane et du Latium qui lui ont appris une bonne part de ce qu’elle est devenue.

Douze cités entre l’Arno et le Tibre

Les Étrusques ne forment jamais un État unifié. Entre le VIIIe et le Ier siècle avant notre ère, leur monde s’organise en cités indépendantes, Tarquinia, Cerveteri, Véies, Vulci, Chiusi, traditionnellement regroupées en une ligue de douze peuples, la dodécapole, dont la réalité politique reste discutée. Chacune a ses nécropoles, ses ateliers, ses ports. La richesse vient du sous-sol : le fer de l’île d’Elbe et le cuivre des collines métallifères alimentent un commerce qui s’étend de Carthage à la Gaule. Dans les tombes de Tarquinia, les fresques de la Tombe des Léopards ou de la Tombe de la Chasse et de la Pêche montrent des banquets, des danseurs, des dauphins. Une société qui aime la vie, et qui met ce goût de vivre jusque dans ses tombeaux.

Au sud de ce monde, sur les rives du Tibre, un gué stratégique et quelques collines. Rome naît littéralement à la frontière étrusque, et pendant plus d’un siècle elle vit dans son orbite.

Trois rois venus de Tarquinia

La tradition romaine elle-même le reconnaît : sur les sept rois légendaires de Rome, les trois derniers sont étrusques ou d’ascendance étrusque. Tite-Live, dans le premier livre de son Histoire romaine, raconte l’arrivée de Tarquin l’Ancien, fils d’un Grec de Corinthe installé à Tarquinia, qui règne selon la chronologie traditionnelle de 616 à 578. Suivent Servius Tullius, puis Tarquin le Superbe, chassé en 509, date conventionnelle de la naissance de la République. On ne prend plus ces récits au pied de la lettre, la chronologie royale est largement reconstruite. Mais l’archéologie confirme une phase étrusque de Rome aux VIIe et VIe siècles : céramique, techniques de construction, inscriptions.

Et les insignes du pouvoir romain viennent de là. Les faisceaux de verges portés par les licteurs, cette hache entourée de baguettes qui symbolise le droit de punir, la chaise curule, la toge bordée de pourpre des magistrats, le triomphe lui-même avec son char et son cortège : les auteurs anciens, Denys d’Halicarnasse en tête, attribuent tout cet appareil aux Étrusques. Quand un consul romain défile, il porte encore, sans toujours le savoir, un costume tarquinien.

Lire l’avenir dans un foie de mouton

La dette religieuse est plus profonde encore. Les Étrusques passent, aux yeux des Romains eux-mêmes, pour un peuple particulièrement religieux ; Tite-Live les décrit comme une nation plus que toute autre adonnée aux pratiques religieuses. Leur savoir sacré, que les Latins appellent la disciplina etrusca, repose sur des livres rituels et sur l’art de lire les signes envoyés par les dieux : le vol des oiseaux, la foudre, et surtout les entrailles des victimes sacrifiées. L’haruspice, ce prêtre spécialisé dans l’examen du foie des animaux, reste consulté à Rome jusque sous l’Empire, y compris dans les moments de crise politique.

Un objet résume cette science. Le foie de Plaisance, un modèle de foie de mouton en bronze découvert en 1877 près de Gossolengo, dans la province de Plaisance, et conservé au Musée civique de la ville, au Palazzo Farnese, porte quarante-deux inscriptions réparties en cases marquées du nom d’une divinité. Il date de la fin du IIe siècle avant notre ère. Une carte du ciel projetée sur un organe. Le rituel de fondation des villes, avec le tracé du sillon sacré et la définition d’un espace consacré, le templum, passe lui aussi pour étrusque, et la légende de Romulus traçant le pomerium de Rome en garde la trace.

La Cloaca Maxima, un égout comme acte de naissance

On touche ici au plus concret. C’est sous les rois étrusques que Rome cesse d’être un ensemble de villages sur des collines pour devenir une ville. La vallée marécageuse entre Palatin et Capitole est drainée par un grand collecteur, la Cloaca Maxima, dont la tradition attribue le premier aménagement aux Tarquins ; assainie, elle devient le Forum, cœur politique de la cité. Sur le Capitole, le temple de Jupiter Optimus Maximus, dédié selon la tradition en 509, suit un plan de type étrusque, haut podium, façade à colonnes, triple cella, et sa statue de culte en terre cuite est attribuée par Pline l’Ancien à un artiste de Véies, Vulca, seul artiste étrusque dont le nom nous soit parvenu par les sources anciennes. L’arc en plein cintre, que les Étrusques maîtrisent tôt, comme le montre la porte de Volterra, deviendra la signature de l’architecture romaine.

Autrement dit, quand Rome se raconte comme fille de bergers latins, elle oublie que ses premiers grands chantiers parlaient étrusque.

Une langue qu’on lit sans la comprendre, ou presque

Reste le paradoxe le plus frustrant. L’étrusque s’écrit dans un alphabet dérivé du grec, transmis par les colons d’Eubée installés à Cumes et Pithécusses au VIIIe siècle ; on le déchiffre donc sans peine, lettre à lettre. Et c’est par ce canal que l’alphabet arrive aux Latins : notre écriture descend, via l’étrusque, du grec occidental. Mais comprendre la langue est une autre affaire. L’étrusque n’est pas indo-européen ; les linguistes le rattachent à une petite famille dite tyrsénienne, avec le lemnien de l’île de Lemnos et peut-être le rétique des Alpes.

Le corpus compte des milliers d’inscriptions, mais presque toutes sont courtes et funéraires : des noms, des âges, des formules répétitives. Le plus long texte connu est un cas d’école, le liber linteus de Zagreb, un livre rituel écrit sur lin, daté du IIIe siècle avant notre ère, découpé en bandelettes et réutilisé pour envelopper une momie égyptienne, aujourd’hui au Musée archéologique de Zagreb. Environ 1 200 mots, un calendrier religieux, et encore bien des passages obscurs. On connaît les nombres, les termes de parenté, le vocabulaire du rite. Le reste résiste. Aucun long texte bilingue n’a été retrouvé, à l’exception des lamelles d’or de Pyrgi, en étrusque et en phénicien, précieuses mais brèves.

D’où venaient-ils ? Un débat vieux de vingt-cinq siècles

La question des origines divise depuis l’Antiquité. Hérodote, au livre I de ses Enquêtes, fait des Étrusques des émigrés venus de Lydie, en Asie Mineure, chassés par une famine. Denys d’Halicarnasse, cinq siècles plus tard, soutient au contraire qu’ils sont autochtones, nés en Italie. Le débat a rebondi à l’ère de la génétique : une étude publiée en 2021 dans Science Advances, portant sur l’ADN ancien de 82 individus d’Étrurie et d’Italie méridionale sur près de deux millénaires, conclut que les Étrusques de l’âge du fer partagent l’essentiel de leur profil génétique avec leurs voisins latins, sans apport anatolien récent notable. L’archéologie va dans le même sens, la culture étrusque prolonge sans rupture nette la culture villanovienne de l’âge du fer local. La langue, elle, reste l’anomalie : un îlot non indo-européen au milieu de parlers italiques. Comment une population génétiquement locale a-t-elle conservé une langue si étrangère à ses voisines ? Le dossier n’est pas clos.

Après la chute de Véies, prise par Rome en 396, les cités étrusques passent une à une sous domination romaine, et la langue s’éteint autour du changement d’ère. L’empereur Claude, dont la première épouse, Plautia Urgulanilla, était issue d’une famille d’origine étrusque de Tarquinia, écrivit en grec une histoire des Étrusques en vingt livres, les Tyrrhenika. Elle est entièrement perdue ; nous n’en connaissons l’existence que par une mention de Suétone. Ce que ce dernier grand lecteur de leurs traditions avait consigné, personne ne le saura ; il ne reste que les bandelettes de lin de Zagreb, et le sourire du couple de Cerveteri.

Pour aller plus loin

La transmission de l’alphabet grec vers l’Italie rejoint l’histoire générale de l’écriture alphabétique et de ses adaptations. Le lecteur curieux de la Rome royale trouvera aussi matière dans les récits de fondation de Romulus et dans la naissance de la République en 509. Enfin, la divination par les entrailles renvoie aux pratiques mésopotamiennes d’hépatoscopie, dont les modèles de foie en argile de Mari offrent un troublant parallèle.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Sarcophage des époux - Louvre site des collections Musée du Louvre
  2. Liber Linteus Zagrabiensis. The Linen Book of Zagreb. A Comment on the Longest Etruscan Text Bryn Mawr Classical Review
  3. Apollo of Veii / Vulca (masterpieces) ETRU, Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia
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