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Magon l’agronome : un traité punique traduit sur ordre du Sénat romain

Afriques anciennesÉcriture & languesRome & les Étrusques30 octobre 2026◈ 17 sources vérifiées
Sailko / Wikimedia Commons
9 min de lecture17 sources vérifiées
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Quand le Sénat romain ordonne de traduire Magon, Rome possède déjà son manuel d’agriculture. Caton l’Ancien l’a écrit en un seul livre, où voisinent des recettes de galettes, la salaison des jambons, des listes d’outils et le compte des esclaves nécessaires à une oliveraie de 240 jugères. L’ouvrage du Carthaginois compte vingt-huit livres. Pline l’Ancien relève le contraste sans le commenter, au livre XVIII de l’Histoire naturelle, en précisant que la décision fut prise alors que Caton avait déjà publié ses préceptes.

« Poenus etiam Mago »

De l’homme, on ne sait presque rien, et ce peu tient dans la liste où Pline le range. Il cite d’abord des rois qui ont écrit sur l’agriculture, Hiéron, Attale Philométor, Archélaos, puis des chefs de guerre, Xénophon « et même le Punique Magon ». Le mot latin duces a suffi pour prêter à l’agronome une carrière militaire et pour chercher son nom parmi les généraux carthaginois connus. Le dictionnaire de William Smith, dans son édition de 1890, jugeait déjà ces identifications sans fondement, le nom de Magon étant bien trop répandu à Carthage pour autoriser un rapprochement.

La date résiste autant que la biographie. Stéphane Gsell, qui ne connaissait que deux agronomes carthaginois par leur nom, Amilcar et Magon, tenait en 1920 pour impossible de dire quand ils avaient vécu. Une seule borne est sûre, et elle est basse, puisque le traité existe en 146 av. J.-C., l’année où Rome s’en empare. Rubén Ríos Longares le situe en 2020 avant la deuxième guerre punique, donc avant 218 av. J.-C. Aucun fragment conservé ne mentionne un événement ou un personnage datable, ce qui laisse la question ouverte.

Varron fournit un indice dont on a voulu tirer une date tardive, et Gsell signalait déjà ce raisonnement. Au seuil de son Économie rurale, Varron énumère plus de cinquante auteurs grecs, puis affirme que Magon les a tous dépassés en renom, en réunissant dans ses vingt-huit livres puniques les sujets qu’ils avaient traités séparément. Lue comme une liste de lectures, la phrase repousserait Magon très bas dans le temps. Elle ne peut pas être lue ainsi, car parmi ces Grecs figure Attale Philométor, roi de Pergame de 138 à 133 av. J.-C., qu’un auteur saisi à Carthage en 146 n’a pas pu lire. Varron dresse un palmarès des réputations, il ne reconstitue pas la bibliothèque dont Magon disposait.

Le Sénat garde un seul livre

En 146 av. J.-C., Scipion Émilie​n prend Carthage et la détruit. Les bibliothèques de la ville passent aux mains des Romains, qui les offrent aux petits rois d’Afrique, les reguli du texte de Pline (XVIII, 22-23). Une œuvre échappe au partage. Le Sénat décrète que les vingt-huit volumes de Magon seront mis en latin, confie la tâche à des hommes qui savent le punique et, parmi eux, Pline distingue D. Silanus, issu d’une très illustre famille. Columelle confirme au Iᵉʳ siècle apr. J.-C. qu’un sénatus-consulte a décidé la traduction, et salue en Magon le père de l’agriculture, rusticationis parens (I, 1, 13).

Le motif de cette exception n’est écrit nulle part.

Pline la présente comme un honneur rendu à l’auteur. Jacques Heurgon a posé la question franchement en 1976, devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres, en se demandant pourquoi un Sénat qui venait de raser Carthage n’avait rien eu de plus pressé que de faire traduire son agronome le plus célèbre. La réponse utilitaire vient d’elle-même, puisque les terres carthaginoises passaient alors sous contrôle romain. Aucun texte ancien ne la formule pourtant, et il faut la tenir pour une conjecture moderne.

Du traducteur, on ne sait rien au-delà de la ligne de Pline. Le travail n’a pas de date, les autres membres de l’équipe n’ont pas de nom, et la version latine a disparu avec l’original. On ignore même si Columelle et Pline, environ deux siècles plus tard, lisaient Magon dans cette traduction ou dans les adaptations grecques qui l’ont suivie.

Vendre sa maison de ville

La phrase qui ouvrait le traité a survécu, parce que deux lecteurs romains l’ont relevée. Columelle en donne la substance au premier livre de son De re rustica (I, 1, 18). Celui qui achète une terre doit vendre sa maison en ville, pour ne pas préférer les dieux du foyer urbain à ceux de la campagne, et celui qui se plaît davantage à la ville n’a que faire d’un domaine. Pline confirme que Magon commençait ses préceptes de cette façon (XVIII, 35).

Les deux lecteurs l’accueillent avec embarras. Pline la juge dure et contraire à l’intérêt public, tout en y reconnaissant l’exigence d’une présence assidue du maître. Columelle assure qu’il n’y changerait rien si son époque le permettait, mais l’ambition politique retient la plupart des propriétaires à Rome, et il conseille donc un domaine assez proche pour être visité chaque jour, une fois les affaires du forum réglées (I, 1, 19). Sous leur plume, le conseil d’un Carthaginois sur la résidence du maître devient une affaire de carrière sénatoriale.

Quant au dicton selon lequel le champ doit être plus faible que le cultivateur, sous peine d’écraser son maître, il relève d’un autre registre. Columelle l’attribue aux Carthaginois en général (I, 3, 9) sans nommer Magon, et rien n’autorise à le lui prêter.

Le traité descendait jusqu’au geste. Pline résume, au même livre XVIII (97-98), la méthode de Magon pour décortiquer les grains. Le blé trempe d’abord dans beaucoup d’eau, puis on l’écale, on le sèche au soleil et on le repasse au pilon. Pour l’orge, même traitement, avec deux setiers d’eau pour vingt de grain. Quant aux lentilles, on les grille avant de les piler légèrement avec leur son, à moins d’ajouter à vingt setiers un morceau de brique crue et un demi-boisseau de sable. Trempé à l’eau chaude, frotté puis immergé dans l’eau froide, le sésame laisse remonter ses balles, et il doit sécher vite sur des toiles, sinon il moisit et prend une couleur livide.

Columelle rapporte dès ses premières pages (I, 1, 6) l’objection la plus sérieuse adressée à ces écrits. Les auteurs puniques d’Afrique, écrit-il, ont transmis une foule de préceptes, et plusieurs agronomes romains, Tremelius en tête, les attaquaient comme erronés. Tremelius leur trouvait une excuse, en rappelant que le sol et le climat de l’Italie et de l’Afrique diffèrent et ne peuvent donner les mêmes résultats. L’argument porte loin. Il suppose que le traité décrivait une agriculture africaine, réglée sur d’autres pluies et d’autres terres, et qu’il ne se transposait pas sans pertes en Italie. Columelle n’en conclut pas qu’il faut cesser de lire ces anciens, chez qui l’on trouve selon lui davantage à approuver qu’à rejeter.

Utique, Sextilius et les ruines de Carthage

La seconde vie du traité passe par le grec. Cassius Dionysius, un homme d’Utique, l’ancienne cité phénicienne voisine de Carthage, le traduit en vingt livres et le dédie au préteur Sextilius (Varron, I, 1, 10). Il y ajoute beaucoup d’emprunts aux auteurs grecs de la liste de Varron. Diophane, en Bithynie, ramène ensuite l’ensemble à six livres offerts au roi Déjotarus, et la Souda, d’après le dictionnaire de William Smith, mentionne encore un abrégé de Diophane dû à un certain Pollion. Heurgon comptait ainsi trois versions grecques après la traduction latine, chacune plus courte que la précédente.

Le dédicataire n’est pas un inconnu. On l’identifie, selon toute vraisemblance, à Publius Sextilius, qui gouvernait la province d’Afrique en 88 av. J.-C. Plutarque raconte dans sa Vie de Marius (40) que cette année-là Marius, proscrit, aborda près de Carthage et que Sextilius lui fit interdire le sol de la province. Marius pria l’envoyé de rapporter au gouverneur qu’il l’avait vu, fugitif, assis parmi les ruines de Carthage. Le Magon grec porte donc en tête le nom du magistrat qui chassa Marius des décombres de la ville de Magon.

Ce Déjotarus est très probablement le roi galate que Cicéron défendit devant César en 45 av. J.-C.

Une phrase de Varron divise les lecteurs modernes. Le latin dit que Cassius de Magonis dempsit instar librorum VIII, qu’il retrancha de Magon l’équivalent de huit livres. Dans la Cambridge Ancient History de 1984, Dorothy J. Thompson comprend autrement l’ensemble et fait de Magon la matière de huit des vingt livres grecs, le reste revenant aux auteurs grecs ajoutés. Sa lecture a un argument solide pour elle. Varron précise que Cassius ajouta beaucoup d’emprunts grecs, et ces ajouts ont bien dû occuper de la place, ce qui rend suspect un calcul trop net. L’autre lecture, celle que suit Rubén Ríos Longares en 2020, prend le verbe au pied de la lettre et fait le compte, vingt-huit livres moins huit égalent vingt. Elle est préférable ici, parce que demere veut dire retrancher et que l’arithmétique tombe juste, mais elle laisse sans réponse la place des ajouts grecs, sauf à supposer qu’ils remplaçaient des passages supprimés. La traduction de la Loeb, publiée en 1934, garde d’ailleurs l’ambiguïté en écrivant que Cassius prit dans Magon l’équivalent de huit livres, formule qui convient aux deux camps. La conséquence n’est pas mince. Selon la lecture retenue, le Magon grec que lisaient Varron et ses contemporains contenait près des trois quarts du traité punique, ou à peine plus d’un quart.

Vingt-huit livres, aucune ligne punique

Pas un mot du punique de Magon ne subsiste. On l’atteint à travers des intermédiaires latins et grecs, puis à travers des compilations plus tardives. F. Speranza a rassemblé ses fragments en 1974, en annexe de son édition des restes des agronomes romains publiée à Messine, et Olivier Devillers a repris en 1996, au colloque de L’Africa romana tenu à Carthage, l’examen des témoignages sur l’auteur et ses traducteurs. La trace la plus lointaine se trouve dans les Hippiatrica, recueil byzantin de médecine vétérinaire consacré aux chevaux, où une notice sur les difficultés respiratoires porte son nom et où Apsyrtos le cite à propos des troubles urinaires. Jean Ruel en a donné une traduction latine, imprimée à Paris en 1530 à la demande de François Iᵉʳ. Chaque intermédiaire a pu déplacer le texte. Quand Varron cite Cassius sur les ouvriers agricoles libres, qu’il faut choisir endurants et âgés d’au moins vingt-deux ans (I, 17, 3), rien ne permet de savoir si la règle remonte à Magon ou à l’un des Grecs que Cassius a insérés. Les Romains parlaient d’ailleurs d’auteurs puniques au pluriel, et Varron fait reprocher par un de ses personnages à ceux qui ont écrit en punique, en grec ou en latin d’avoir débordé leur sujet (I, 2, 13).

Quand Varron, toujours sous le nom de Cassius, place la fiente de pigeon en tête des fumiers et les excréments humains juste derrière (I, 38, 1-2), personne ne peut dire si la règle vient de Carthage ou d’un des cinquante Grecs de sa liste, et aucune bibliothèque punique n’a survécu pour trancher.

Pour aller plus loin

La décision du Sénat prend son sens à côté de la destruction de Carthage en 146 et du partage de son territoire – voir aussi les ports puniques. Elle éclaire aussi l’œuvre de Caton l’Ancien, premier manuel agricole écrit en latin, ainsi que la littérature punique, dont presque rien ne nous est parvenu hors des inscriptions.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Pline l’Ancien, *Histoire naturelle*, XVIII, 22-23, 35 et 97-98, texte latin [LacusCurtius, université de Chicago](https://penelope.uchicago.edu/Thayer/L/Roman/Texts/Pliny_the_Elder/18%2A.html
  2. Columelle, *De re rustica*, I, 1, 6, 10, 13 et 18-19, et I, 3, 9, traduction de la Loeb Classical Library, 1941 [LacusCurtius, université de Chicago](https://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Columella/de_Re_Rustica/1%2A.html
  3. Varron, *Res rusticae* (*Économie rurale*), I, 1, 7-10 ; I, 2, 13 et 28 ; I, 17, 3 ; I, 18, 1 ; I, 22, 3 ; I, 38, 1-2 LacusCurtius, université de Chicago, [texte latin]( et [traduction de la Loeb, 1934](https://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Varro/de_Re_Rustica/1%2A.html)https://penelope.uchicago.edu/Thayer/L/Roman/Texts/Varro/de_Re_Rustica/1%2A.html
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Sources primaires (suite)

  1. Plutarque, *Vie de Marius*, 40, Marius éconduit d’Afrique par le gouverneur Sextilius, 88 av. J.-C.
  2. Cicéron, *Pour le roi Déjotarus*, discours prononcé devant César, 45 av. J.-C.
  3. *Hippiatrica*, recueil byzantin de médecine vétérinaire, livre I, ch. 26 (notice attribuée à Magon) et ch. 32 (citation par Apsyrtos) traduction latine de Jean Ruel, Paris, 1530

Bibliographie

  1. Jacques Heurgon, « L’agronome carthaginois Magon et ses traducteurs en latin et en grec », *Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres* 120 (3), 1976, p. 441-456, DOI 10,3406/crai.1976,13274 [Persée](https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1976_num_120_3_13274
  2. Varron, *Économie rurale. Livre I*, texte établi, traduit et commenté par Jacques Heurgon, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1978, lxxxv + 191 p. Les Belles Lettres
  3. Stéphane Gsell, *Histoire ancienne de l’Afrique du Nord*, t. IV, *La civilisation carthaginoise*, Paris, 1920 Hachette
  4. Olivier Devillers, « Autour de l’agronome Magon », dans *L’Africa romana. Atti dell’XI convegno di studio, Cartagine, 15-18 dicembre 1994*, vol. 11, Ozieri, 1996, p. 489-516 [Il Torchietto, notice OSKAR Bordeaux](https://oskar-bordeaux.fr/handle/20.500.12278/82045
  5. F. Speranza (éd.), *Scriptorum Romanorum de re rustica reliquiae*, I, *Ab antiquissimis temporibus ad aetatem Varronianam. Accedunt Magonis de agri cultura fragmenta*, Biblioteca di Helikon, Testi e studi VIII, Messine, 1974, xx + 129 p. Università degli Studi di Messina
  6. Dorothy J. Thompson, « Agriculture », chap. 9c de « Hellenistic science : its application in peace and war », dans F. W. Walbank, A. E. Astin et alii (dir.), *The Cambridge Ancient History*, VII, 1, 2e éd., Cambridge, 1984 [Cambridge University Press](https://core-cms.cambridgecore.org/core/books/cambridge-ancient-history/agriculture/9F70AFF7EAF1747B52BAC91ABD9D7554
  7. Rubén Ríos Longares, « Textos de agricultura cartaginesa en la literatura latina : los otros tratados De agri cultura », *Fortunatae* 32, 2020, p. 603-620, DOI 10,25145/j.fortunat.2020,32,40 [Universidad de La Laguna](https://www.ull.es/revistas/index.php/fortvnatae/article/view/2802

Sources en ligne

  1. « A Dictionary of Greek and Roman biography and mythology », William Smith (dir.), éd. de 1890, notice « Mago » [Perseids, Perseus Digital Library](https://cts.perseids.org/read/pdlrefwk/viaf88890045/003/perseus-eng1/M.mago_15
  2. « A Dictionary of Greek and Roman biography and mythology », William Smith (dir.), éd. de 1890, notice « Silanus, D. Junius » [Perseids, Perseus Digital Library](https://cts.perseids.org/read/pdlrefwk/viaf88890045/003/perseus-eng1/S.silanus_junius_2
  3. « A Dictionary of Greek and Roman biography and mythology », William Smith (dir.), éd. de 1890, notice « Diophanes » [Perseids, Perseus Digital Library](https://cts.perseids.org/read/pdlrefwk/viaf88890045/003/perseus-eng1/D.diophanes_3
  4. « Mago de Carthage (-0250 ? – -0150 ?) », notice biobibliographique [La Bibliothèque mondiale du cheval](https://labibliothequemondialeducheval.org/bmdc/biobiblio/doc/pddn_p.BMC_12580.html
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