Aksoum, l’empire africain qui frappait monnaie entre Rome et l’Inde
Stèles de 500 tonnes, pièces d’or, port d’Adoulis : comment un royaume des hauts plateaux éthiopiens s’est imposé sur la route maritime entre Rome et l’Inde.
Sur la colline de Byrsa, à Carthage, une femme découpe une peau de bœuf en lanières si fines qu’elles suffisent à entourer tout le sommet. La ruse est célèbre : c’est ainsi qu’Élissa, princesse fugitive de Tyr, aurait obtenu du roi local le terrain de sa future cité. La légende vaut ce qu’elle vaut. Mais derrière elle se cache un fait massif : vers la fin du IXe siècle avant notre ère, des Phéniciens fondent sur la côte tunisienne une ville qui, bien avant Hannibal, dominera la moitié occidentale de la Méditerranée.
Le récit de fondation nous est parvenu surtout par Justin, abréviateur latin de Trogue Pompée, et il sent la légende à plein nez : Élissa, sœur du roi de Tyr Pygmalion, fuit après l’assassinat de son mari, fait escale à Chypre, puis débarque en Afrique. Les Grecs l’appelleront Didon, et Virgile en fera l’amante malheureuse d’Énée dans l’Énéide. On a longtemps hésité à accorder le moindre crédit à cette histoire. Pourtant la date traditionnelle, 814 avant notre ère, remonte à l’historien grec Timée de Tauroménion, qui situait la fondation trente-huit ans avant la première Olympiade. D’autres sources antiques convergent : l’historien juif Flavius Josèphe, citant les archives royales de Tyr, place l’événement entre 825 et 819 environ. L’archéologie ne dément pas ce cadre : les céramiques les plus anciennes mises au jour dans la ville basse renvoient à la fin du IXe siècle. Le nom même de la ville dit son programme : Qart Hadasht, « la ville nouvelle » en phénicien, c’est-à-dire une nouvelle Tyr, fille de la grande métropole marchande du Levant, et Carthage entretiendra longtemps des liens avec sa cité mère. Fille émancipée, mais fille quand même.
Comment appeler ce que Carthage construit entre le VIIe et le IVe siècle ? Le mot « empire » est commode, mais il faut le manier avec précaution. Carthage ne conquiert pas de vastes territoires continentaux à la manière assyrienne ou perse. Elle tisse un réseau : des comptoirs, des ports, des alliances, des monopoles commerciaux. Gadès (Cadix), Utique, Motyé en Sicile, Ibiza aux Baléares, les côtes de Sardaigne, autant de points d’appui où l’on charge l’argent d’Espagne, l’étain venu par les routes atlantiques, la pourpre, les céramiques, le vin. Vers 540 à 535 avant notre ère, la bataille d’Alalia, au large de la Corse, illustre la logique du système : Carthaginois et Étrusques s’allient pour briser l’expansion des Grecs phocéens installés en Corse. Hérodote, qui rapporte l’épisode au livre I de ses Histoires, parle d’une victoire « cadméenne » des Grecs, une victoire si coûteuse qu’elle équivaut à une défaite : la flotte phocéenne l’emporte mais perd la plus grande partie de ses navires. Les Phocéens évacuent Alalia. La mer Tyrrhénienne occidentale devient, pour l’essentiel, une chasse gardée punique et étrusque.
Le témoignage le plus spectaculaire de cette vocation maritime reste le périple d’Hannon, un texte grec présenté comme la traduction d’une inscription punique affichée dans un temple de Carthage. Il raconte l’expédition d’un suffète (magistrat suprême de la cité) le long des côtes atlantiques de l’Afrique, avec fondation de colonies au-delà des colonnes d’Héraclès. Jusqu’où Hannon est-il allé ? Le Sénégal, le golfe de Guinée, le mont Cameroun pour les plus optimistes ? Le dossier documentaire est mince et le texte, réécrit par des mains grecques, résiste à toute localisation ferme. Reste qu’aucune autre puissance méditerranéenne de l’époque ne peut revendiquer un tel horizon.
En 480 avant notre ère, une armée carthaginoise commandée par Hamilcar le Magonide débarque en Sicile. À Himère, elle est écrasée par les tyrans grecs Gélon de Syracuse et Théron d’Agrigente. Diodore de Sicile décrit un désastre complet, Hamilcar y laissant la vie, peut-être en se jetant dans le feu du sacrifice, si l’on en croit Hérodote. La tradition grecque a fait de cette bataille le pendant occidental de Salamine, deux victoires de l’hellénisme. Trop beau pour être vrai, probablement : la synchronisation exacte relève de la construction littéraire. Mais la conséquence est réelle. Carthage se replie, réorganise ses institutions, réduit le pouvoir des Magonides au profit d’un régime de magistrats et de conseils qu’Aristote, dans la Politique (livre II), citera comme un modèle de constitution mixte, à côté de Sparte et de la Crète.
Et Rome dans tout cela ? Elle existe à peine sur la scène méditerranéenne, et c’est justement ce qui rend le premier traité romano-carthaginois si précieux. Polybe, au livre III de ses Histoires, le date de la première année de la République, soit 509 avant notre ère selon la chronologie traditionnelle, et précise avoir eu du mal à déchiffrer son latin archaïque. Bien des historiens modernes discutent cette date, jugée par certains trop précoce, mais le contenu du texte reste éclairant. Le traité délimite des zones : les Romains s’engagent à ne pas naviguer au-delà du « Beau Promontoire », les Carthaginois à ne pas nuire aux cités latines. Autrement dit, Carthage traite alors Rome comme une puissance régionale mineure qu’il suffit de tenir à distance de ses eaux. Deux siècles et demi plus tard, l’élève aura dévoré le maître.
En 1921, des fouilleurs dégagent près du port de Carthage, dans le quartier de Salammbô, un sanctuaire à ciel ouvert rempli d’urnes contenant des ossements calcinés de très jeunes enfants et d’animaux, sous des stèles dédiées aux divinités Baal Hammon et Tanit. On l’appelle le tophet, d’après un mot de la Bible hébraïque désignant un lieu de sacrifice d’enfants. Les auteurs grecs et latins, Diodore de Sicile en tête, accusaient les Carthaginois de brûler leurs enfants en offrande. La découverte semblait leur donner raison. Et c’est là que l’affaire se complique. Depuis les années 1980, une partie de la recherche, notamment autour des travaux de Sabatino Moscati puis des analyses ostéologiques de l’équipe de Jeffrey Schwartz, soutient que le tophet serait avant tout une nécropole pour enfants morts en bas âge, dans un monde où la mortalité infantile était écrasante. D’autres spécialistes, dont Paolo Xella, Josephine Quinn, Valentina Melchiorri et Peter van Dommelen dans un article publié en 2013 dans la revue Antiquity, maintiennent que le sacrifice rituel, même occasionnel, est la lecture la plus cohérente des textes, des inscriptions votives et des restes. Deux interprétations s’affrontent donc frontalement, et le débat n’est pas tranché. On se gardera ici de trancher à leur place : les stèles portent des vœux, pas des aveux.
Réduire Carthage à ses navires serait injuste. À partir du Ve siècle, la cité met en valeur son arrière-pays africain, la vallée de la Medjerda, avec une efficacité qui impressionnera Rome elle-même. Un Carthaginois nommé Magon rédige un traité d’agronomie en vingt-huit livres, aujourd’hui perdu, mais que le Sénat romain jugea assez précieux pour en ordonner la traduction en latin après la chute de la ville en 146. Columelle, agronome latin du Ier siècle, l’appelle « le père de l’agronomie » (rusticationis parentem). Vignes, oliviers, arboriculture, gestion des domaines : le savoir-faire punique irriguera l’agronomie romaine. Quant aux ports de Carthage, le port marchand et le port militaire circulaire, le cothon, capable d’abriter selon Appien plusieurs centaines de navires de guerre autour de son îlot de l’amirauté, leur forme se lit encore dans deux lagunes du site, au nord de Salammbô. Les fouilles internationales menées sous l’égide de l’Unesco dans les années 1970, auxquelles participa l’archéologue français Serge Lancel, ont confirmé l’aménagement monumental de ces bassins, même si leur état visible date surtout du IIIe siècle, à la veille des guerres puniques.
De la Carthage d’avant Hannibal, il reste peu de choses debout : les Romains ont détruit, puis reconstruit par-dessus. Mais au musée national de Carthage, sur la colline de Byrsa, une stèle calcaire du tophet montre un personnage en robe, la main levée, portant un enfant au creux du bras. Prêtre menant une victime au bûcher, ou père confiant son nourrisson mort aux dieux ? La pierre, elle, ne dira rien de plus.
La trajectoire de Carthage prolonge celle des cités phéniciennes du Levant, Tyr et Sidon en tête, et croise l’expansion des colonies grecques de Sicile. On lira aussi nos articles sur l’écriture phénicienne, ancêtre de nos alphabets, et sur les guerres puniques, qui verront Rome abattre la ville nouvelle d’Élissa.
Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.
𐤀Stèles de 500 tonnes, pièces d’or, port d’Adoulis : comment un royaume des hauts plateaux éthiopiens s’est imposé sur la route maritime entre Rome et l’Inde.