Massada : la forteresse, le siège et la fabrique du mythe moderne
Une forteresse d’Hérode, un siège romain de quelques semaines, une source antique unique et un mythe national. Ce que l’archéologie de Massada établit, et ce qu’elle laisse ouvert.
Cent cinquante et une monnaies proviennent de la villa romaine de Chiragan, à Martres-Tolosane, selon le recensement que Léon Joulin publie en 1901. Vingt-cinq étaient illisibles. Cinquante-huit ont été attribuées au seul IVᵉ siècle. Dix-huit se trouvent encore dans le médaillier du musée Saint-Raymond, à Toulouse. Le reste s’est évaporé entre le chantier et la vitrine. C’est sur des dossiers de cette qualité que repose une part considérable de ce qu’on croit savoir des grands domaines ruraux de l’Empire.
Le latin n’a pas de mot pour « ferme ». Il a tugurium, que le Digeste définit comme une construction convenant mieux à la garde des champs qu’aux bâtiments de ville (50, 16, 180), et casa, qui désigne chez César une masure rurale aussi bien qu’une habitation indigène urbaine. Pour tout le reste, du palais campagnard à la bâtisse à cochons, c’est villa.
Varron le savait et en a fait une scène. Le livre III des Res rusticae s’ouvre sur une passe d’armes entre Axius et Appius : peut-on appeler villa une maison qui n’a « ni champ ni bœuf ni jument » ? Le dialogue ne tranche pas, mais il livre des chiffres qui dérangent l’intuition. La volière d’un domaine sabin a rapporté une année cinq mille grives vendues trois deniers pièce, soit soixante mille sesterces, le double du revenu d’une propriété de deux cents arpents à Réate. La surface n’explique pas le revenu.
Columelle impose deux générations plus tard la partition qui a fait carrière : pars urbana pour le maître et sa maisonnée, pars rustica pour les hommes, les bêtes et l’outillage, pars fructuaria pour le traitement des récoltes (De re rustica, I, 6, 1). Rien n’empêchera Palladius, à la fin de l’Antiquité, de préférer praetorium pour la demeure du maître, terme de camp militaire qui dit le commandement.
Les documents fiscaux, eux, ignorent les bâtiments. La table alimentaire de Veleia enregistre des fundi, dont les trois plus fortes estimations dépassent le million de sesterces, soit le cens sénatorial. La table des Ligures Baebiani (CIL IX, 1455) ne mentionne pas davantage les villae. L’administration comptait la terre. Nous fouillons les murs.
À Loupian, dans l’Hérault, la villa des Prés-Bas a livré un bâtiment utilitaire de plus de trois cents mètres carrés, deux nefs séparées par une file axiale de piliers, une hauteur de l’ordre de dix mètres. C’est le chai. Placé à l’angle oriental du péristyle, il dominait les toitures de la résidence mitoyenne, et une porte le reliait à la galerie, de sorte que l’intendant surveillait la cave sans sortir. Le bâtiment le plus haut du domaine servait à stocker du vin.
Son sol porte plus de quatre-vingt-dix jarres enfoncées jusqu’au col, des dolia defossa de dix à vingt hectolitres chacune, enduites de poix. La Villa Regina de Boscoreale, ensevelie en 79, en aligne dix-huit pour environ dix mille litres, une affaire familiale, quand sa voisine de la Pisanella en comptait soixante-douze, de mille à mille cent litres pièce, ce qui place la récolte annuelle autour de soixante-quinze mille litres, chiffres rassemblés par Maureen Carroll en 2022.
Là s’arrête ce qui se mesure. Le volume d’un chai se calcule, le rendement d’un domaine non. Les capacités publiées reposent sur un volume moyen de dolium, et le passage du contenant à la production suppose des hypothèses de vinification, de rotation et de pertes qu’aucune fouille ne fournit. On tient des installations, pas des comptes.
De 1976 à 1981, Andrea Carandini fouille Settefinestre, dans l’arrière-pays de Cosa. La publication de 1985 porte un sous-titre programmatique : una villa schiavistica. Le modèle est net. Expropriation des petits paysans, concentration foncière, emploi de masses d’esclaves fournies par les conquêtes, standardisation des produits, gérance servile. Carandini adosse ouvertement sa démonstration à l’archéologie des plantations du Sud des États-Unis, dont il attend une méthode pour reconnaître un logement d’esclaves sur un plan. Les files de petites pièces contiguës aux zones de travail deviennent des cellules.
Trois objections lui ont été opposées, aucune de pure forme. La chronologie d’abord. Entre 1995 et 1998, les terrassements de l’Auditorium Parco della Musica, à Rome, ont imposé la fouille d’un bâtiment de plus de deux mille mètres carrés au bord de la via Flaminia : sous la demeure patricienne des Vᵉ-IVᵉ siècles avant notre ère dormait une ferme archaïque du milieu du VIᵉ, démolie vers 500. Nicola Terrenato en a tiré en 2001 un argument sec : si la villa existe trois siècles avant Caton, elle n’est pas née des conquêtes du IIᵉ siècle. La démographie ensuite. Alessandro Launaro a compilé en 2011 vingt-sept prospections de surface et près de cinq mille sites d’Italie romaine : la population rurale libre y croît au lieu de s’effondrer. La taille enfin. Settefinestre, prise pour étalon du grand domaine, occupe dans son premier état moins d’un hectare, cours comprises, comme l’a rappelé Michel Reddé.
Faut-il jeter le modèle ? Certainement pas. La tripartition de Columelle est réellement lisible à Settefinestre, ce qui est loin d’être le cas partout. Le commerce du vin italien vers la Gaule et l’Espagne est documenté par des dizaines de milliers d’amphores, dossier qu’André Tchernia a rassemblé en 1986, et ce vin est sorti d’installations conçues pour le volume. L’esclavage agricole italien n’est contesté par personne. Le litige porte sur la généralité du modèle hors d’Étrurie et de Campanie, et sur la possibilité de reconnaître un esclave à la dimension d’une pièce. Annalisa Marzano a repris en 2007 le dossier des villas d’Italie centrale : sur un plan arasé, l’identification d’un ergastulum reste un pari.
Montmaurin, en Haute-Garonne. Georges Fouet, instituteur passé au CNRS, y travaille à partir de 1947 et publie en 1969, dans un supplément de Gallia, la synthèse qui servira de référence unique à la villa gauloise pendant une génération. Il dégage exhaustivement la pars urbana et ne fait qu’effleurer la pars rustica. Dix-huit hectares d’établissement, deux grandes phases d’aménagement, l’une pour le Haut-Empire, l’autre « autour de 350 ».
Puis viennent les nombres qu’on lit partout : quatre cents ouvriers, une quarantaine de paires de bovins, un fundus de mille hectares au Haut-Empire, sept mille dans l’Antiquité tardive, exploités en gestion indirecte par des fermes dispersées. Ces chiffres ne sortent pas du sol de Montmaurin. Ils sortent des agronomes latins appliqués à une superficie restituée. Ils sont cohérents. Ils ne sont pas mesurés. Le glissement vers l’affermage rejoint du moins une évolution que Domenico Vera a documentée en 1995 pour l’Italie, où la villa perfecta héritée de Varron cède du terrain entre Principat et Dominat. Pour les Trois Gaules, l’épigraphie des domaines impériaux tient en trois inscriptions. Le reste est un paysage de bâtiments sans propriétaires connus.
Le musée Saint-Raymond conserve plus de sept cents fragments de marbre venus de Chiragan, dont une centaine de sculptures exposées : aucun autre site antique de France n’a livré autant d’œuvres. Les analyses publiées en 2016 par Donato Attanasio, Matthias Bruno et Walter Prochaska donnent 80 % de marbres orientaux pour les portraits, et le marbre local de Saint-Béat pour le grand cycle mythologique tardif.
Jean-Charles Balty a reconnu dans quatre têtes complètes et une cinquième très lacunaire un groupe dynastique des années 290 : Maximien Hercule, son épouse Eutropia, leur fils Maxence, leur belle-fille Valeria Maximilla. La tête quasi colossale de Maximien, inventoriée Ra 34 b, appartenait à une statue restituée à 2,75 mètres. Le cycle des Travaux d’Hercule qui l’accompagne se laisse mal lire comme un décor neutre : l’empereur avait pris Hercule pour patron et venait d’écraser, en 286, la révolte des Bagaudes, ces « pâtres et brigands » qu’Aurelius Victor dit rassemblés par Elianus et Amandus. À trois kilomètres et demi de là, le site du Tuc-de-Mourlan a livré un denier de Dioclétien frappé à Lyon fin 286, monnaie faite pour marquer un événement, non pour circuler, comme l’a souligné Vincent Geneviève.
La demeure rurale sert ici d’instrument de gouvernement. Reste que tout cela s’appuie sur un plan levé en 1901 et sur des sculptures détachées de leur contexte de découverte. Le musée le dit dans son propre catalogue : les états proposés par Joulin ne seront confirmés que par une reprise programmée des fouilles.
Près de six cents villas ont été photographiées dans la seule région d’Amiens, au terme de quinze années de vols à basse altitude que Roger Agache publie en 1978. L’image s’est installée : de vastes domaines aristocratiques, régulièrement espacés, tenant le pays. Elle est en partie fausse, pour des raisons matérielles. En Haute-Normandie, les villas semblent disparaître de la carte ; c’est l’argile qui masque les structures. Et la prospection aérienne repère le bâti en dur : autour d’Amiens, l’archéologie préventive a fouillé quantité de petits établissements qu’aucun vol n’avait vus.
Deux fouilles ont retourné la hiérarchie. À Batilly-en-Gâtinais, dans le Loiret, une résidence aristocratique de La Tène finale s’organise déjà autour de deux cours, l’une d’habitation, l’autre agricole, et possède des enduits peints : 1,95 hectare pour l’enclos interne, plus de 19 pour l’enclos externe. Dans le tableau comparatif établi à partir de la villa de Champion, à Hamois en Belgique, les villae romaines s’échelonnent de 0,36 hectare à 16,48 ; la demeure gauloise les dépasse toutes. À Béhen, dans la Somme, l’établissement ne prend l’allure d’une villa que dans la seconde moitié du IIᵉ siècle et ne rassemble ses bâtiments autour d’une cour qu’au IIIᵉ, une génération avant son abandon. En Gaule du Nord, la villa n’apparaît guère avant l’époque flavienne : le prétendu saut qualitatif de la conquête a mis un siècle et demi à devenir visible.
Le meilleur échantillon dont dispose la recherche porte des numéros. À l’ouest de Cologne, dans les bassins lignitifères, des dizaines de kilomètres carrés ont été décapés intégralement avant l’exploitation à ciel ouvert. On y a mesuré ce qu’on ne mesure presque jamais : à Hambach 59, une villa de 1,5 à 1,8 hectare au centre d’un fundus estimé à quarante ou cinquante hectares, sans installation balnéaire. Le paysage rural romain le mieux connu d’Europe a été relevé site par site, puis enlevé à la pelle mécanique.
Le dossier croise l’esclavage antique, dont la part réelle dans l’agriculture italienne se discute encore chantier par chantier, et la romanisation des campagnes gauloises, notion que l’archéologie préventive a passablement érodée depuis vingt ans. Il rejoint aussi le commerce du vin en Méditerranée occidentale, dont les amphores restent la source la mieux datée.
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