Cent cinquante discours, et un seul livre entier
Dans le Brutus, achevé en 46 av. J.-C., Cicéron affirme avoir trouvé et lu plus de cent cinquante discours de Caton (Brutus, 65). Aucun de ces cent cinquante ne subsiste sous forme de texte continu. Les fragments transmis tiennent en quelques mots chacun, prélevés pour la plupart par des lecteurs qui cherchaient des formes anciennes, et les deux recensions modernes qui font autorité n’aboutissent pas au même total, deux cent cinquante-quatre entrées chez Malcovati, deux cent quarante-trois chez Sblendorio Cugusi, attributions douteuses et paraphrases comprises.
Marcus Porcius Cato change de nom selon l’époque où on le regarde. Censorius à partir de 184, quand la charge exercée devient son signalement. Maior, pour le distinguer de son arrière-petit-fils, le Caton d’Utique. Sapiens dans sa vieillesse, si l’on suit Cicéron, qui écrit que le surnom lui tenait lieu de cognomen.
La date de naissance, vers 234, est un calcul : elle se déduit de l’âge de quatre-vingt-cinq ans que Cicéron lui donne au moment de sa mort, sous le consulat de Lucius Marcius Censorinus et de Manius Manilius, en 149. Pline l’Ancien retient le même âge. Valère Maxime le fait dépasser sa quatre-vingt-sixième année, Tite-Live et Plutarque le portent à quatre-vingt-dix. Un âge rond au décès est suspect par construction, et celui-là l’est doublement, puisqu’il grandit avec la réputation du personnage.
Le parcours est celui d’un homme qui entre en politique par l’armée. Né à Tusculum, municipe du Latium situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Rome, dans une famille qui n’avait jamais exercé de magistrature dans la ville, il sert pendant la deuxième guerre punique, devient questeur en 204 auprès de Publius Cornelius Scipion, édile de la plèbe en 199, préteur en Sardaigne en 198, puis consul en 195 avec Lucius Valerius Flaccus, le sénateur qui l’avait fait venir à Rome. Le Sénat lui attribue l’Espagne citérieure, où une révolte ouverte depuis 197 occupe déjà deux préteurs. Il débarque à Emporiae, livre une bataille rangée devant la ville, réorganise la perception des revenus tirés des mines de fer et d’argent, et obtient le triomphe à son retour en 194 (Tite-Live, XXXIV, 46). En 191, il sert sous les ordres du consul Manius Acilius Glabrio contre Antiochos III et se trouve aux Thermopyles. En 184, élu censeur avec le même Flaccus, il raye sept noms de la liste du Sénat, dont celui d’un consulaire, Lucius Quinctius Flamininus, frère du vainqueur de Philippe V de Macédoine. Il taxe lourdement les objets de luxe, resserre les adjudications de travaux publics, et fait construire à l’ouest de la Curie la première basilique civile de Rome, la basilique Porcia (Tite-Live, XXXIX, 44 ; Plutarque, Vie de Caton l’Ancien, 19).
Trente-cinq ans de vie publique suivent, menés depuis son banc et devant les tribunaux, sans qu’il exerce plus aucune magistrature. C’est la période où il écrit. Le De agri cultura, manuel d’exploitation d’un domaine moyen de l’Italie centrale, est son seul ouvrage conservé entier, et le plus ancien texte de prose latine qui nous soit parvenu complet ; il y traite de la vigne et de l’olivier, des marchés passés avec les entrepreneurs, des rations des esclaves, et des formules de prière à réciter avant d’abattre un bois. Les Origines, en sept livres, forment la première histoire de Rome rédigée en latin. Il y a inséré au moins deux de ses propres discours, celui qu’il prononce en faveur des Rhodiens en 167, placé dans le livre V, et celui qu’il prononce contre Servius Sulpicius Galba en 149, placé dans le livre VII.
Il meurt cette même année 149, quelques mois après l’ouverture de la troisième guerre punique, qu’il avait réclamée sans relâche depuis son retour d’une ambassade en Afrique. Son dernier acte public attesté est ce discours contre Galba, propréteur qui avait fait massacrer des Lusitaniens après leur reddition.
Sur plusieurs points les documents s’arrêtent. La chronologie et la géographie de la campagne d’Espagne échappent encore. Rien n’a survécu de sa main. Les bustes que les musées lui attribuent posent chacun un problème d’identification propre, et aucun portrait contemporain assuré n’a été conservé.
Tout ce qui précède passe par des auteurs qui écrivent entre cent et trois cent cinquante ans après sa mort, et par des grammairiens qui le citaient pour ses mots, à cause de leur âge. Il faut maintenant prendre ces intermédiaires un par un, regarder dans quel genre d’ouvrage chacun travaille et ce qu’il pouvait avoir sous les yeux ; reprendre ensuite quatre épisodes où le texte transmis ne recouvre pas l’acte, dont la formule sur Carthage et le discours sur la loi Oppia ; puis suivre la fabrication de la figure morale, depuis l’inscription d’une statue détruite jusqu’aux éditions publiées ces cinquante dernières années.





