Sur le mur sud de la porte des Bubastides, à Karnak, le pharaon Sheshonq Iᵉʳ a fait graver la liste des localités atteintes par sa campagne au Levant. Megiddo y figure, Taanak aussi, Sichem, et une longue file de toponymes du Néguev. Jérusalem, non. Le premier livre des Rois affirme pourtant que le pharaon Shishaq est monté contre Jérusalem la cinquième année de Roboam, fils de Salomon, et qu’il a emporté les trésors du Temple. Le monument égyptien qui célèbre l’expédition ignore la ville.
Bytdwd, sept lettres sans séparateur
En juillet 1993, sur le tell de Dan, à l’extrême nord d’Israël, un fragment de basalte noir apparaît dans un mur en remploi. Deux autres suivent l’année d’après. Le texte, en araméen ancien, est la vantardise d’un roi vainqueur, très probablement Hazaël de Damas, qui déclare avoir tué un roi d’Israël et un roi de la « maison de David ». Avraham Biran et Joseph Naveh publient les fragments en 1993 puis en 1995. C’est la plus ancienne mention connue de David hors de la Bible, et elle appartient au IXᵉ siècle avant notre ère.
L’objection est venue vite. Le groupe bytdwd n’est pas coupé par le point séparateur employé partout ailleurs dans l’inscription, ce qui a conduit des chercheurs de Copenhague et de Sheffield à y voir un toponyme ou le nom d’un sanctuaire. L’argument n’a pas tenu : la formule « maison de X » est le tour ordinaire des inscriptions royales ouest-sémitiques et assyriennes pour désigner une lignée régnante, et le texte oppose bien deux royaumes voisins. En 2024, Michael Langlois a repris l’ensemble à l’imagerie par transformation de réflectance et conclu que les fragments A et B portent deux écritures différentes et ont été mal recollés. Sa démonstration défait l’agencement du monument, pas la lecture, qui repose sur le seul fragment A.
La deuxième pierre est plus incertaine. À la ligne 31 de la stèle de Mésha, au Louvre sous le numéro AO 5066, André Lemaire proposait en 1994 de restituer bt[d]wd. Israel Finkelstein, Nadav Naaman et Thomas Römer ont réexaminé en 2019 l’estampage fait avant que la pierre ne soit brisée, et lu là un nom de trois consonnes commençant par un beth : Balaq, le roi moabite du récit de Balaam. Michael Langlois a soutenu la même année la restitution de Lemaire, que Matthieu Richelle a défendue en 2021. Le dossier reste ouvert, et il porte lui aussi sur le IXᵉ siècle.
Une salle du trône au centre du récit
Ce que les textes disent de Salomon relève d’un autre régime de preuve. Le bloc de 1 Rois 2-11 est un assemblage. Emanuelle Pastore, présentant l’état de la question au Collège de France en avril 2026, y distingue quatre étapes de rédaction, échelonnées du VIIᵉ au IVᵉ siècle. Une première mise par écrit à l’époque néo-assyrienne, où Salomon apparaît en roi bâtisseur et commerçant à la manière des souverains de Ninive. Une édition deutéronomiste après la chute de Jérusalem, qui subordonne la sagesse royale à l’observance de la Loi. Puis, sous domination perse, l’insertion du jugement des deux prostituées et de la visite de la reine de Saba, deux récits merveilleux étrangers au style du reste.
Un détail de construction trahit le procédé. Au centre exact de la description du palais, en 1 Rois 7,7, se trouve la salle où le roi rend la justice, et non le Temple. Le récit du sanctuaire suit de si près les inscriptions de fondation assyriennes que Thomas Römer se demande s’il décrit un édifice neuf ou la rénovation d’un lieu de culte déjà là. Le personnage est probablement historique. Son récit, en très grande partie, ne l’est pas.
Jérusalem sous cent trois datations
En 2005, Eilat Mazar dégage au sommet de la cité de David des murs en gros blocs bruts qu’elle appelle Large Stone Structure, date des environs de l’an 1000 et identifie comme le palais de David. Deux ans plus tard, Israel Finkelstein, Zeev Herzog, Lily Singer-Avitz et David Ussishkin répondent dans la revue Tel Aviv : rien n’oblige à voir là un bâtiment unique, la céramique invoquée vient de remblais et non de sols en place, et certains éléments descendent jusqu’à l’époque hellénistique. La fouilleuse n’a jamais cédé sur la datation.
En avril 2024, une équipe conduite par Johanna Regev et Elisabetta Boaretto a publié 103 datations au carbone 14 prélevées dans cinq secteurs de la cité de David, pour les deux tiers sur des graines carbonisées. Dix-huit tombent entre le XIIᵉ et le Xᵉ siècle. La conclusion des auteurs est mesurée : l’occupation était étendue, et son caractère demeure indéterminé, parce que ces contextes livrent rarement la céramique qui permettrait de la qualifier. L’extension de la ville vers l’ouest, en revanche, est datée du IXᵉ siècle, avec le bâtiment monumental 100 du parking Givati, construit entre 900 et 850.
Un habitat étendu ne fait pas une capitale. Une capitale dont le palais n’a pas été fouillé n’est pas non plus une capitale réfutée. Tout le débat tient dans cet intervalle.
Sept cents mètres de muraille au-dessus de la vallée d’Élah
À une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Jérusalem, une colline domine la vallée d’Élah. Khirbet Qeiyafa y occupe 2,3 hectares ceints d’environ 700 mètres de muraille à casemates, montée avec des blocs de plusieurs tonnes. Deux portes, cas unique pour l’âge du Fer dans la région. Un ostracon de 15 sur 16,5 centimètres portant cinq lignes en alphabet cananéen. Une jarre incisée avant cuisson au nom d’Ishbaal fils de Beda. Yosef Garfinkel y voit une ville judéenne des années 1020-980, donc du temps de David, et l’objection la plus nette à l’idée d’une Juda sans État avant le VIIIᵉ siècle.
Israel Finkelstein et Eli Piasetzky ont attaqué le calcul plutôt que le site. Faire la moyenne de quatre mesures suppose qu’elles datent un même événement, alors qu’elles datent la durée de vie d’une occupation. En reprenant les cinq mesures disponibles, ils obtiennent un début vers 1050 et une fin quelque part dans le Xᵉ siècle, au plus tard 915. L’écart entre les deux camps se compte donc en décennies, et l’appartenance politique du site, philistine, cananéenne ou judéenne, se discute encore séparément.
Le carbone 14 a tranché ailleurs, et pas dans le sens attendu. À Tel Gezer, une équipe conduite par Lyndelle Webster a publié en 2023 trente-cinq datations prises sur une séquence stratigraphique continue. Le niveau 8, celui de la porte à six chambres, du mur à casemates et du bâtiment administratif de 19 mètres sur 12, commence entre 998 et 957 et s’achève entre 969 et 940. Le IXᵉ siècle est exclu, et avec lui l’attribution du niveau aux Omrides du royaume du Nord. Les auteurs ajoutent aussitôt leur réserve : la distribution des portes à six chambres montre que ce plan n’appartient ni à un royaume ni à un moment uniques. La chronologie autorise Salomon. Elle ne le désigne pas.
Deux mille kilomètres carrés de scories sans une seule ville
L’argument le plus lourd contre la position minimaliste vient de l’Arabah. Dans la vallée de Timna, Erez Ben-Yosef fouille des amas de scories dont les datations placent l’apogée de la production de cuivre au Xᵉ siècle. En 2019, avec Thomas Levy et leur équipe, il a montré que les protocoles de fusion se standardisent brutalement dans la seconde moitié de ce siècle, sur quelque 2 000 kilomètres carrés qui vont de Faynan en Jordanie jusqu’à Timna. Une industrie de cette ampleur suppose une autorité. Le sol ne livre presque aucune architecture, et pas de ville.
Il en tire la même année une thèse de méthode, publiée dans Vetus Testamentum : l’archéologie biblique souffre d’un biais architectural, parce qu’elle mesure la complexité politique à la pierre bâtie et rend invisibles les pouvoirs qui vivaient sous la tente. Si un royaume édomite a pu contrôler ce réseau minier sans laisser de palais, l’absence de palais à Jérusalem au Xᵉ siècle ne prouve rien. La réciproque vaut aussi : Ben-Yosef retire un argument aux uns, il n’en fournit pas aux autres.
Juda, Benjamin et Éphraïm autour d’un même dieu
Thomas Römer écrit, dans le résumé de son cours au Collège de France, que l’idée d’un grand royaume uni sous David et Salomon relève de l’imagination des auteurs bibliques. Il ajoute aussitôt une contrainte que personne n’a levée : il faut bien expliquer pourquoi Israël au nord et Juda au sud ont vénéré le même dieu national. Il faut donc, écrit-il, imaginer une réalité où Juda, Benjamin et Éphraïm se sont trouvés unis autour d’un roi et d’un dieu tutélaire.
Omer Sergi défend une reconstruction voisine : deux royaumes formés séparément et lentement, une maison de David montée en puissance depuis Jérusalem, une idéologie panisraélite qui projette l’unité en arrière. Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, qui font du David historique le chef de bande d’une petite localité, situent cette projection après la chute de Samarie en 722. Avraham Faust tire dans le sens opposé. À Tel Eton, dans la Shéphélah, la grande maison dite du gouverneur, bâtie en pierres de taille, a livré dans son dépôt de fondation des datations du Xᵉ siècle. Il impute l’absence habituelle de telles preuves à ce qu’il nomme l’effet de la vieille maison : une demeure d’élite balayée pendant trois siècles ne laisse rien entre sa construction et sa destruction.
Reste un fait de documentation, que les deux camps admettent. Le plus ancien texte connu qui nomme la maison de David tient sur des éclats de basalte noir ramassés à l’extrême nord du pays, et il a été gravé en araméen par un roi qui se vante d’avoir tué un membre de cette maison. La première ligne où le nom dynastique de Jérusalem apparaît n’a pas été écrite à Jérusalem.
Pour aller plus loin
Le dossier croise la stèle de Mésha, dont les trente-quatre lignes moabites racontent la révolte contre Israël du côté de l’adversaire, et la campagne de Sheshonq Iᵉʳ, seul repère chronologique extérieur pour le Levant du Xᵉ siècle. Il touche aussi à l’alphabet ouest-sémitique, dont l’ostracon de Khirbet Qeiyafa est l’un des plus longs témoins anciens.
Dans la Bible, David et Salomon règnent sur un royaume qui va du désert du sud jusqu’aux villes du nord. Salomon lève des corvées, bâtit un temple, entretient une cour et reçoit une reine venue de très loin. Depuis une trentaine d’années, les archéologues qui fouillent la région se demandent si ce royaume a existé sous cette forme. La question n’est pas de savoir si ces deux rois ont vécu, mais ce qu’ils gouvernaient.
Une pierre gravée par l’ennemi
Pendant très longtemps, aucun document ancien ne mentionnait David en dehors de la Bible. En 1993, des fouilleurs qui travaillent dans le nord du pays ramassent un fragment de pierre noire couvert de lettres. Le texte est écrit dans la langue des royaumes voisins de Syrie. Un roi vainqueur s’y vante d’avoir tué le roi d’Israël et le roi de la « maison de David ».
Cette pierre a été gravée environ cent cinquante ans après l’époque où l’on place David. Elle montre donc qu’une famille régnante portait son nom. Elle ne dit rien de l’étendue de son pouvoir, ni de la taille de son royaume. Une seconde pierre, conservée dans un musée parisien, porte peut-être la même expression, mais à un endroit brisé.
Sous Jérusalem, des graines brûlées
Jérusalem est l’une des villes les plus fouillées du monde. Le sol y résiste pourtant aux datations précises, parce que la ville a été rebâtie sans arrêt sur elle-même. En 2024, une équipe a publié le résultat de mesures faites sur des graines brûlées retrouvées dans les couches les plus anciennes. La série en compte une centaine.
Le résultat est net sur un point et prudent sur l’autre. Des gens vivaient bien là au moment où l’on situe David. Rien dans ces couches ne permet de dire s’il s’agissait d’un village, d’une bourgade ou du siège d’un pouvoir. Les grands travaux repérés dans le même secteur sont plus tardifs.
Une ville forte dans la vallée de Goliath
À une journée de marche de Jérusalem, une colline domine la vallée où la Bible place le combat contre Goliath. Les fouilles y ont dégagé une ville entière, ceinte d’une muraille de sept cents mètres faite de blocs pesant plusieurs tonnes. On y a ramassé un tesson couvert d’écriture et une jarre portant un nom gravé avant cuisson.
Le fouilleur y voit la preuve qu’un pouvoir organisé existait déjà à l’époque de David. D’autres chercheurs répondent que les mesures couvrent la durée d’une occupation, et non un instant précis. L’écart entre les deux lectures se compte en dizaines d’années.
Un site voisin a été daté récemment avec une série de mesures plus serrées. Sa porte monumentale et son grand bâtiment administratif appartiennent bien au siècle de Salomon. Les fouilleurs ajoutent eux-mêmes que ce type de porte se retrouve dans plusieurs royaumes, à des dates différentes. La date autorise le roi. Elle ne le nomme pas.
Des mines énormes et pas un seul palais
Un dernier chantier a changé la façon de poser la question. Dans les mines de cuivre du grand désert du sud, on a mis au jour une production considérable, très organisée, active précisément à l’époque discutée. On n’y a trouvé ni maisons ni palais, parce que ceux qui la dirigeaient vivaient sous la tente.
La leçon dérange les deux camps. Mesurer la puissance d’un pouvoir ancien à ses murs revient à effacer ceux qui n’en bâtissaient pas. L’absence de palais à Jérusalem cesse alors d’être une preuve. Elle ne devient pas pour autant une preuve du contraire.
Sur la pierre parisienne, la ligne qui porterait le nom de David est cassée en son milieu. Les spécialistes qui l’examinent avec les mêmes images n’y lisent toujours pas la même chose.
La version complète nomme les chercheurs qui s’affrontent sur cette ligne brisée, donne les dates exactes que le carbone 14 attribue à la porte monumentale, et explique pourquoi le nom de Jérusalem manque sur le mur d’un temple égyptien.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Stèle de Tel Dan, basalte noir, fragments A et B, inscription araméenne, IXᵉ siècle avant notre ère Autorité des antiquités d’Israël, 1993-3162 et 1996-125
- Stèle de Mésha, basalte, 34 lignes en moabite, Dhiban, IXᵉ siècle avant notre ère, KAI 181 Musée du Louvre, AO 5066, avec l’estampage AO 5019
- Liste topographique de Sheshonq Iᵉʳ, porte des Bubastides, temple d’Amon-Rê Karnak
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Sources primaires (suite)
- Ostracon de Khirbet Qeiyafa, tesson trapézoïdal de 15 × 16,5 cm, cinq lignes en alphabet cananéen, aire B, campagne de 2008 Université hébraïque de Jérusalem et Autorité des antiquités d’Israël
- Jarre au nom d’Ishbaal fils de Beda, inscription incisée avant cuisson, Khirbet Qeiyafa, campagne de 2012
- Premier livre des Rois, 7,7 ; 9,15 ; 14,25-26 texte massorétique
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « Le roi Salomon. Un état de la question sur les textes et leur histoire », séminaire d’Emanuelle Pastore du 2 avril 2026 Collège de Francehttps://www.college-de-france.fr/fr/agenda/seminaire/legitimations-et-contestations-du-pouvoir-politique-dans-la-bible-hebraique-et-le-proche-orient/le-roi-salomon-un-etat-de-la-question-sur-les-textes-et-leur-histoire
- « Milieux bibliques », résumé du cours et des travaux de Thomas Römer Annuaire du Collège de Francehttps://college-de-france.hal.science/hal-05457369
- « Stèle de Mesha », notice de l’œuvre AO 5066 Musée du Louvre, site des collectionshttps://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010120339
- « The chronology of Gezer from the end of the late bronze age to iron age II » PLOS ONEhttps://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0293119
- « Khirbet Qeiyafa », site de l’expédition archéologique Université hébraïque de Jérusalemhttps://khirbet-qeiyafa.huji.ac.il/









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