Persépolis, capitale rituelle : histoire d’une formule de 1957
Deux cent soixante-neuf ustensiles de pierre verte, trente mille reçus de rations et pas un autel fouillé. Ce que la terrasse de Darius a vraiment servi à faire.
Trente-quatre lignes gravées dans le basalte. Cinq lettres. Le premier chiffre est celui de la stèle de Mésha, roi de Moab, dressée au IXᵉ siècle avant notre ère et conservée au Louvre sous le numéro AO 5066. Le second est celui d’une séquence détruite, à la fin de la ligne 31, sur laquelle les spécialistes se divisent depuis trente ans. Entre les deux, un texte qui raconte depuis Moab une guerre que la Bible raconte aussi.
Ce sont des habitants de Dhiban qui signalent la pierre à des voyageurs européens en août 1868. Personne ne relève sa position exacte sur le site : la stèle n’a jamais été dégagée par une fouille, et son contexte archéologique est perdu avant même d’avoir existé.
La nouvelle déclenche une course entre consulats. Clermont-Ganneau envoie à Dhiban Yaqoub Karakava, qu’il a formé à l’estampage, et le papier est pris sur la pierre encore intacte en 1869. La même année, elle est détruite. Les récits transmis depuis rapportent qu’elle a été chauffée puis arrosée d’eau froide, en réaction aux pressions ottomanes relayées par le pacha de Naplouse, et que les morceaux ont été dispersés. Clermont-Ganneau d’un côté, le capitaine britannique Charles Warren de l’autre, en rachètent séparément environ les deux tiers.
L’État français acquiert l’ensemble en 1873. Ce que le Louvre conserve n’est pas un objet mais un dossier : la stèle recollée et complétée au plâtre teinté (AO 5066), un fragment isolé (AO 2142), un lot de vingt fragments dont la place n’a jamais été retrouvée (AO 5060), l’estampage de 1869 que la notice du musée qualifie elle-même d’incomplet (AO 5019), et une copie (AO 5020). La stèle est visible salle 303, aile Sully, et René Dussaud en a publié la description en 1912 dans le catalogue du musée. Clermont-Ganneau, lui, fait paraître dès 1870 ses lettres au comte de Vogüé sur « la stèle de Dhiban » ; l’affaire le mènera à la chaire d’épigraphie et antiquités sémitiques du Collège de France, de 1890 à 1923.
Une réserve sur la date. Le Louvre situe le règne de Mésha vers 830-805 et la gravure peu après 842 ; la plupart des publications récentes retiennent les alentours de 840. L’écart compte dès qu’on veut synchroniser la stèle et les rois d’Israël, et aucune des deux fourchettes ne repose sur autre chose qu’un raisonnement historique.
Le texte s’ouvre à la première personne. Mésha, fils de Kemosh-yat, roi de Moab, le Dibonite. Son père a régné trente ans. Lui a construit pour Kemosh un haut lieu, un bmt, à Qarhoh, parce que le dieu l’a sauvé de tous les rois.
Suit une chronologie. Kemosh était en colère contre son pays, alors Omri, roi d’Israël, a opprimé Moab ; il a pris le pays de Madaba et y a résidé, lui et son fils, quarante ans. Mésha reprend Ataroth, où les gens de Gad demeuraient depuis longtemps et que le roi d’Israël avait bâtie pour eux. Il tue toute la population, emporte devant Kemosh un objet ou un homme désigné par la séquence ʾrʾl dwdh, puis installe sur place des Sharonites et des Maharites. Nebo est attaquée de nuit, l’assaut dure de l’aube à midi, sept mille personnes sont tuées, la ville est vouée par anathème à Ashtar-Kemosh. Vient le programme de travaux : murailles, portes, tours, maison du roi, réservoir, et une tranchée creusée par des prisonniers israélites. Jacques Briend et Marie-Joseph Seux en ont donné une traduction française annotée en 1977.
Aucun de ces chiffres n’est un compte. Quarante ans, sept mille morts, trente ans de règne paternel : la rhétorique royale du Proche-Orient ancien fonctionne à ces nombres ronds, et une inscription de victoire ne dit jamais les défaites. Le document renseigne d’abord sur ce que Mésha voulait faire savoir.
Le détail, lui, résiste. La séquence ʾrʾl dwdh n’a pas reçu de solution admise par tous ; Mario Tafferner a proposé en 2024, par comparaison avec une inscription sabéenne, d’y voir la déportation d’un être humain présenté comme israélite. À la ligne 12, le mot qui suit « la ville » se lit ryt ou hyt selon les auteurs, ce qui change le sens du passage : Aaron Schade a défendu la première lecture en 2017, André Lemaire puis Michael Langlois la seconde. Sur un texte de cette importance, l’instabilité porte donc aussi sur des lignes que personne ne cite.
Le deuxième livre des Rois, au chapitre 3, connaît ce roi. Mésha y est éleveur, il livre au roi d’Israël cent mille agneaux et la laine de cent mille béliers, et il se révolte à la mort d’Achab. Joram d’Israël, Josaphat de Juda et le roi d’Édom marchent contre Moab, détruisent les villes, bouchent les sources, abattent les arbres, et butent sur Qir-Haréseth. Mésha tente une sortie de sept cents hommes, échoue, puis sacrifie son fils aîné sur la muraille. Une grande colère tombe sur Israël, et la coalition rentre chez elle.
Les deux textes ne se contredisent pas frontalement. La Bible admet l’échec devant la capitale, la stèle ne dit rien d’une incursion israélite, et chacun tait ce qui le gêne. Le point de friction est chronologique : le livre des Rois place la révolte après la mort d’Achab, la stèle sous le fils d’Omri. Or le mot moabite couvre aussi bien le fils que le descendant, et l’adversaire de Mésha peut être Achab comme son petit-fils Joram. La question n’est pas tranchée.
Le site d’Ataroth est identifié à Khirbat Ataruz, à 24 kilomètres au sud-ouest de Madaba, où Chang-Ho Ji fouille depuis 2000. En 2010, dans une petite salle cultuelle, l’équipe met au jour un autel cylindrique en pierre, l’objet AA10-102, haut d’environ 50 centimètres pour 18,5 de diamètre, portant sept lignes réparties en deux inscriptions perpendiculaires l’une à l’autre.
Adam Bean, Christopher Rollston, Kyle McCarter et Stefan Wimmer les ont publiées dans Levant en 2018. La langue est moabite, l’écriture aussi, et c’est là l’intérêt : la stèle de Mésha, plus ancienne d’une génération ou deux, emploie encore l’alphabet hébreu ancien, quand l’autel porte une écriture moabite distincte. Les nombres, eux, sont en chiffres hiératiques égyptiens. La première inscription comptabilise dix sicles de bronze et pourrait mentionner un butin ; la seconde évoque « la ville dévastée », des étrangers dispersés, et une séquence dont les lettres se lisent clairement mais dont l’interprétation par « Hébreux » n’est qu’une possibilité parmi d’autres.
Ce que le sol confirme est précis, et limité. Un sanctuaire moabite, avec un objet inscrit en moabite, dans les décennies qui suivent la conquête, sur le site même que Mésha dit avoir pris puis repeuplé : la revendication d’une occupation durable tient. Le nombre de morts, la date exacte, le déroulement de la campagne, rien de cela n’est confirmé. Israel Finkelstein et Oded Lipschits ont par ailleurs relevé à Ataroth et à Yahaz une architecture de type omride, ce qui donne un appui matériel à la phrase de Mésha sur le roi d’Israël bâtisseur.
En 1994, André Lemaire propose de lire à cet endroit bt[d]wd, « maison de David ». La découverte, l’année précédente, de la stèle araméenne de Tel Dan, où figure bytdwd en toutes lettres, donne du poids à l’hypothèse. Plusieurs éditions de référence l’adoptent.
En 2019, Israel Finkelstein, Nadav Na’aman et Thomas Römer publient dans Tel Aviv un réexamen fondé sur de nouvelles photographies de la pierre et de l’estampage. Ils y voient un trait vertical, séparateur de phrase dans cette inscription, suivi d’un nom de trois consonnes commençant par un bet, et proposent prudemment de lire Balak, le roi de Moab du récit de Balaam au livre des Nombres. La conséquence est lourde : le personnage biblique conserverait le souvenir d’un souverain réel, mis par écrit bien plus tard.
La même année, Michael Langlois publie dans Semitica le résultat de campagnes d’imagerie menées en 2015 au Louvre et à l’Académie des inscriptions et belles-lettres avec Marilyn Lundberg, Bruce Zuckerman, Heather Parker et Lemaire, complétées par une photographie de l’estampage en rétroéclairage prise en 2018 par Isabel Bonora et Philippe Fuzeau. Deux observations pèsent. Le trait vertical invoqué ne se trouve pas sur la pierre antique mais sur la partie restaurée. Et un large point circulaire, séparateur de mots, suit le dernier dalet, ce qui élimine plusieurs lectures anciennes, dont une proposition antérieure de Na’aman lui-même. Langlois retient btdwd comme la lecture la plus probable et écrit qu’elle demeure hypothétique.
Le camp adverse a mieux que des objections de détail. Dans un second article de 2019, Na’aman déplace la discussion sur la syntaxe : dans le corpus des inscriptions royales ouest-sémitiques, le nom d’un royaume ne fonctionne pratiquement jamais comme sujet agissant d’un verbe comme « habiter », et il ne trouve qu’un seul parallèle. Matthieu Richelle en 2021, puis Richelle et Andrew Burlingame en 2023, reprennent les mêmes images et concluent autrement : deux des cinq lettres, le taw et le premier dalet, ainsi que le séparateur final, ne sont visibles ni sur la pierre ni sur l’estampage ; la lecture n’est pas impossible, elle reste purement hypothétique. Lemaire et Jean-Philippe Delorme ont répondu en 2022, puis en ligne en 2023.
Personne ne conteste que la ligne parle de Horonaïm. Personne ne conteste que la surface y est ruinée. Le désaccord porte sur ce qui compte comme trait gravé, sur une pierre brisée, recollée et complétée au plâtre.
Dans le passage sur Nebo, Mésha dit avoir emporté les vases de YHWH pour les traîner devant Kemosh. Ces quatre lettres sont la plus ancienne occurrence connue du nom du dieu d’Israël dans une inscription alphabétique, et l’exposition du Collège de France de 2018 la présentait comme sa première mention hors de la Bible.
La réserve que les spécialistes ajoutent porte sur l’Égypte. Des listes topographiques de Soleb, sous Amenhotep III, et d’Amara-Ouest, sous Ramsès II, portent un toponyme lu « le pays des Shasou yhw », antérieur de trois siècles et demi. Faried Adrom et Matthias Müller en ont fait le bilan en 2017 : que ces lettres désignent déjà un dieu, et que ce dieu soit celui d’Israël, ne va pas de soi. Sur la stèle, aucune ambiguïté. YHWH y est le dieu de l’ennemi, dont on emporte le mobilier cultuel comme trophée, exactement symétrique de Kemosh.
C’est peut-être là l’apport majeur du monument. Mésha et les rédacteurs bibliques partagent une grammaire : la défaite vient de la colère du dieu national, la victoire de son retour en grâce. Les deux discours sont interchangeables à ceci près qu’ils ne nomment pas le même dieu. Ce qu’étaient ces vases, en revanche, et où se tenait le sanctuaire de Nebo, la stèle ne le dit pas. On tient un butin, pas un inventaire.
Reste une objection ancienne. L’authenticité de l’inscription a été mise en doute, notamment par Abraham Shalom Yahuda en 1944, et William Foxwell Albright lui a répondu l’année suivante. Le soupçon ressurgit sans avoir jamais convaincu les épigraphistes : les inscriptions moabites sorties depuis de fouilles régulières lui ont retiré son principal appui.
Tout se joue donc sur un estampage. Celui de 1869 est conservé au Louvre sous le numéro AO 5019, et la notice du musée le dit incomplet. Langlois signale qu’un long pli horizontal traverse le papier à l’endroit exact de la fin de la ligne 31, et que le rétroéclairage y produit des ombres qu’on peut prendre pour des traits gravés. Savoir si un roi de Moab a nommé la maison de David dépend d’un pli fait dans du papier humide, un jour de 1869, à Dhiban.
Le dossier croise la stèle araméenne de Tel Dan, seule autre inscription du IXᵉ siècle où la formule « maison de David » se lise sans restitution, et l’histoire de l’alphabet ouest-sémitique, dont la stèle de Mésha est un jalon daté, antérieur aux écritures nationales distinctes. Il rejoint la question des dieux nationaux du Levant à l’âge du Fer, Kemosh pour Moab et YHWH pour Israël, dont ce texte offre la comparaison la plus directe qui soit.
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☾Deux cent soixante-neuf ustensiles de pierre verte, trente mille reçus de rations et pas un autel fouillé. Ce que la terrasse de Darius a vraiment servi à faire.
龍Deux mille caractères rédigés par un fonctionnaire chinois qui n’a jamais vu l’archipel. Ce que la notice porte sur Himiko, et ce que trois siècles de lecteurs y ont ajouté.
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.
Un mètre d’albâtre, trois registres, et un personnage principal réduit au bas de son pagne. Ce que le vase d’Uruk montre, et ce que quatre-vingts ans de lecture y ont ajouté.
𒀭Trois tablettes copiées à Sippar vers 1635 avant notre ère, une barque ronde décrite sur une tablette sans provenance, et un déluge que le sol ne date pas comme les textes.
Une galerie rouverte en 2017, deux chronologies qui ne se recouvrent pas, et une thèse fondatrice de l’archéologie péruvienne que les datations ont défaite.
𓂀Cinq mots gravés au dos d’un monument volé. La première apparition du nom d’Israël dans l’histoire est aussi la seule que l’Égypte ait laissée.