Le couteau du Gebel el-Arak, une lame égyptienne au parfum d’Uruk
Un manche d’ivoire sculpté vers 3300 av. J.-C. montre un « maître des animaux » venu d’Uruk sur un objet égyptien. Enquête sur une énigme du Louvre.
Juillet 2008. Sur une colline dominant la vallée d’Élah, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Jérusalem, un jeune volontaire de fouille ramasse un tesson de poterie de quinze centimètres sur seize et demi. Sous la poussière, cinq lignes d’encre. C’est l’un des plus anciens textes alphabétiques jamais trouvés dans la région, et il sort du sol de Khirbet Qeiyafa, une forteresse dont les datations au carbone 14 pointent vers 1000 av. J.-C. environ. Autrement dit, l’époque que la Bible attribue au roi David. L’affaire ne pouvait pas rester discrète.
Le site est modeste par la surface, 2,3 hectares environ, mais spectaculaire par la construction. Une enceinte d’environ 700 mètres court sur la crête, bâtie en casemates, c’est-à-dire en double mur dont les compartiments intérieurs servent de pièces d’habitation ou de stockage. Certains blocs de la base pèsent plusieurs tonnes, les plus gros ayant été estimés jusqu’à huit tonnes. Pour une bourgade de l’âge du Fer, l’investissement est considérable.
Surtout, la muraille possède deux portes monumentales, une à l’ouest, une au sud. C’est une rareté : les villes fortifiées de la région se contentent en général d’une seule entrée, plus facile à défendre. Yosef Garfinkel, de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui dirige les fouilles de 2007 à 2013 avec Saar Ganor de l’Autorité des antiquités d’Israël, y a vu la clé de l’identification du site. Le livre de Josué (15, 36) et le premier livre de Samuel (17, 52) mentionnent dans ce secteur une ville nommée Shaaraïm. En hébreu, le nom peut se comprendre comme « les deux portes ». La coïncidence est troublante. Elle ne fait pas l’unanimité, on y reviendra.
L’occupation, elle, fut brève. Les fouilleurs estiment que la forteresse a vécu quelques décennies au plus avant d’être détruite ou abandonnée, ce qui offre aux archéologues un instantané rare : un niveau unique, scellé, sans les mélanges stratigraphiques qui brouillent tant de sites du Levant.
La datation est le nerf de la guerre. Des noyaux d’olive carbonisés, retrouvés dans la couche de destruction, ont été datés par le radiocarbone. Le premier projet, mené au laboratoire d’Oxford durant les premières campagnes, situait la destruction de la ville entre 1012 et 967 av. J.-C. au seuil de confiance de 68,3 %. Un second projet, dont les résultats ont paru dans la revue Radiocarbon en 2015, a réparti dix-sept mesures entre Oxford et le centre 14CHRONO de l’Université Queen’s de Belfast, et confirmé une date d’environ 1000 av. J.-C.
Pourquoi est-ce explosif ? Parce que ces dates tombent en plein cœur d’une querelle qui divise l’archéologie israélienne depuis les années 1990, celle des chronologies haute et basse. Israel Finkelstein, de l’Université de Tel-Aviv, a défendu une « chronologie basse » qui abaisse d’environ un siècle les niveaux traditionnellement attribués à David et Salomon. Dans ce schéma, le Xe siècle judéen serait un monde de villages, sans État, sans monuments, sans écriture. Une forteresse planifiée, fortifiée et datée d’environ 1000 av. J.-C., à la frontière du territoire judéen, vient contrarier ce tableau. Garfinkel n’a pas caché qu’il voyait dans Qeiyafa la preuve d’un royaume de David bien réel, capable de mobiliser main-d’œuvre et pierre de taille.
Revenons au tesson de 2008. L’ostracon, un fragment de céramique portant un texte à l’encre, compte cinq lignes dans une écriture alphabétique archaïque, dite proto-cananéenne, ancêtre commun des alphabets phénicien et hébreu. Le texte est très abîmé et les lectures divergent au point d’en devenir un cas d’école.
L’épigraphiste Émile Puech, de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, y a lu, dans un article de la Revue biblique en 2010, un texte lié aux débuts de la royauté en Israël. Gershon Galil, de l’Université de Haïfa, a proposé une lecture à teneur sociale, avec des injonctions à protéger l’esclave, la veuve et l’orphelin, et a conclu à de l’hébreu. Christopher Rollston, épigraphiste américain, a douché ces enthousiasmes dans la revue Tel Aviv en 2011 : selon lui, trop de lettres sont incertaines pour reconstruire des phrases entières, et rien ne permet d’affirmer que la langue est de l’hébreu plutôt qu’un autre dialecte cananéen. Le débat reste ouvert. Ce qui est acquis, en revanche, c’est le fait brut : vers 1000 av. J.-C., dans cette région, quelqu’un savait écrire. Pour la question de l’alphabétisation à l’époque supposée de David, c’est déjà beaucoup.
L’identité des habitants se lit aussi dans les détails matériels. Parmi les milliers d’ossements animaux analysés, brebis, chèvres et bovins, les fouilleurs signalent une absence remarquable d’os de porc, alors que les sites philistins voisins, comme Gath (Tell es-Safi), à une douzaine de kilomètres à l’ouest, en livrent en quantité. L’argument est classique en archéologie du Levant : l’évitement du porc passe pour un marqueur culturel des populations israélites ou judéennes, même si les spécialistes rappellent qu’il n’est pas exclusif. Nadav Na’aman a d’ailleurs objecté que les Cananéens non plus ne consommaient guère de porc.
Autre indice, trois pièces de culte ont été dégagées à l’intérieur de la ville, avec autels, vases à libation et pierres dressées, mais aucune statuette de divinité, ce qui contraste avec les sanctuaires cananéens et philistins contemporains. On y a trouvé en revanche des maquettes de sanctuaires, l’une en terre cuite, l’autre en pierre. Garfinkel a fait grand bruit en rapprochant les éléments architecturaux de la maquette de pierre, encadrements à retraits et poutres apparentes, des termes techniques employés dans la description du temple de Salomon au premier livre des Rois. Rapprochement suggestif pour les uns, surinterprétation pour les autres.
Car rien, à Qeiyafa, n’a échappé à la controverse. Nadav Na’aman, historien de l’Université de Tel-Aviv, a proposé d’y voir un site cananéen lié à Gath. Les fouilleurs de Gath eux-mêmes, autour d’Aren Maeir de l’Université Bar-Ilan, ont souligné la puissance de la cité philistine à cette époque, ce qui rend plausible une lecture du site comme poste frontière face à elle, mais pas nécessairement judéen. Israel Finkelstein et Alexander Fantalkin ont avancé une autre hypothèse dans la revue Tel Aviv en 2012 : la forteresse relèverait d’une entité politique installée plus au nord, autour de Gibéon et du plateau de Benjamin, celle que la Bible associe au roi Saül, et non d’un royaume centré sur Jérusalem. Ils ont aussi contesté la lecture des datations, jugeant que les fourchettes du carbone 14 autorisent une occupation légèrement plus ancienne.
On mesure ici quelque chose d’assez rare : un même dossier archéologique, publié en détail, sert d’appui à plusieurs reconstructions différentes. La raison est simple. La culture matérielle du Xe siècle, poteries, architecture, pratiques alimentaires, ne porte pas d’étiquette ethnique, et les textes bibliques, mis par écrit des siècles plus tard, ne peuvent servir de guide qu’avec d’infinies précautions. Qeiyafa n’a pas prouvé l’existence du royaume de David. Elle a prouvé autre chose, qui n’est pas rien : qu’au tournant du Xe siècle, dans les basses collines de Judée, une autorité disposait des moyens de planifier, fortifier et administrer. Reste à lui donner un nom, et c’est précisément là que l’affaire se complique.
La fouille achevée, le site a été aménagé pour la visite au sein d’une zone protégée de la vallée d’Élah, cette même vallée où le premier livre de Samuel place le duel de David et Goliath. L’ostracon, lui, est conservé au musée d’Israël à Jérusalem. Cinq lignes d’encre pâlie derrière une vitre, que plusieurs épigraphistes lisent de plusieurs façons différentes. Tant qu’aucune imagerie nouvelle n’en fixera le texte, chacun continuera d’y lire, un peu, ce qu’il espère y trouver.
Le dossier de Qeiyafa croise directement la question de la stèle de Tel Dan, seule mention extrabiblique probable de la « maison de David », et celle de la naissance de l’alphabet au Levant, du Sinaï aux ostraca judéens. Il éclaire aussi les rapports entre Philistins et populations des collines, que la fouille de Gath, la ville de Goliath selon la tradition, documente depuis vingt ans.
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