0. Avant-propos
Comprendre les origines du judaïsme et la naissance du monothéisme
Sur un papyrus araméen conservé au Neues Museum de Berlin, les prêtres d’une garnison judéenne installée à Éléphantine, sur le Nil, demandent au gouverneur perse de Juda, Bagohi, une lettre qui les autorise à rebâtir leur temple de Yhw. Des troupes l’ont rasé trois ans plus tôt. Ils y offraient des holocaustes, de l’encens et des offrandes de grain, et ce temple, précisent-ils, était debout quand le roi perse Cambyse est entré en Égypte, en 525.
La lettre surprend quand on connaît le Deutéronome, qui n’admet qu’un seul lieu de culte pour Yhwh. Ces Judéens sacrifient en Égypte et s’adressent aux autorités de Jérusalem sans paraître gênés d’avoir un temple ailleurs. Aucun des documents conservés de leur communauté ne mentionne Moïse ni une loi écrite. Ils appartiennent pourtant à l’histoire d’une religion qui, quelques générations plus tard, se définira par un dieu unique et par un livre.
Le cours part de cet écart. Comment le culte de Yhwh, un dieu parmi d’autres dans deux petits royaumes du Levant, est-il devenu la religion d’un dieu tenu pour unique, adossée à une Torah écrite, et à partir de quand mérite-t-il le nom de judaïsme ? Les sources sont prises dans l’ordre où la recherche les date, les inscriptions et les fouilles d’abord, puis les textes bibliques à mesure qu’on peut situer leur mise par écrit. Le cours ne traite ni du judaïsme rabbinique ni du judaïsme au temps de Jésus, qui fait l’objet d’un cours voisin de la collection. Il ne se prononce pas sur la vérité des croyances et distingue partout ce que disent les textes, ce que la recherche dit de leur formation, et ce que dit la tradition.
Un verset, trois manuscrits
Un verset suffit à montrer le travail qui attend le lecteur. Dans le cantique que le Deutéronome prête à Moïse, Dt 32,8 raconte qu’au commencement le Très-Haut, Elyon, a partagé l’humanité en peuples et fixé leurs frontières « selon le nombre des fils d’Israël ». C’est la leçon du . Un fragment de rouleau retrouvé à Qumrân, 4QDeutj, porte autre chose, « selon le nombre des fils de Dieu », et la plupart des manuscrits de la écrivent « des anges de Dieu ». La plupart des spécialistes de la critique textuelle tiennent « fils de Dieu » pour la leçon la plus ancienne, corrigée ensuite par des copistes que gênait l’image d’une assemblée de dieux. Le verset suivant précise que la part de Yhwh, c’est son peuple, Jacob.
Deux lectures s’opposent alors. Pour Mark Smith, Elyon distribue les nations à ses fils divins, et Yhwh, l’un d’eux, reçoit Israël. Pour d’autres, Elyon est déjà un titre de Yhwh, qui garde Israël pour lui et confie les autres peuples à des êtres divins subordonnés. Dans les deux cas, le texte le plus ancien suppose d’autres dieux que Yhwh, et la transmission manuscrite garde la trace de ceux qui ont voulu les faire disparaître. Le chapitre 6 reprend ce dossier avec d’autres textes.
Une méthode
Le cours fait ce travail à chaque étape. Quand la recherche est divisée, il nomme les positions et ce qui les appuie. L’inscription de Kuntillet Ajrud, dans le Sinaï, qui bénit « Yhwh de Samarie et son ashéra », se lit comme le nom d’une déesse compagne de Yhwh ou comme celui d’un objet de culte, et le cours expose les deux lectures sans trancher à la place des épigraphistes. Quand la recherche ne sait pas, il dit pourquoi. Quand une découverte annoncée ne résiste pas à l’examen, comme la tablette de plomb du mont Ebal présentée en 2022 comme la plus ancienne mention de Yhwh, il explique pourquoi il ne s’en sert pas.
À la fin du cours
Vous saurez :
- distinguer monolâtrie, hénothéisme et monothéisme, et rattacher un verset biblique à l’une de ces catégories en justifiant le choix ;
- dire ce que les inscriptions et les fouilles des IXᵉ, VIIIᵉ et VIIᵉ siècles avant notre ère (stèle de Mesha, Kuntillet Ajrud, Arad, Tel Motza) apprennent du culte de Yhwh que la Bible ne dit pas ;
- exposer comment la recherche explique la formation de la Torah depuis le XVIIᵉ siècle, pourquoi l’hypothèse documentaire classique a été abandonnée ou refondue, et quels points restent disputés ;
- expliquer le rôle que la plupart des chercheurs donnent à la destruction de Jérusalem en 587 et à l’époque perse dans l’affirmation d’un dieu unique, et les objections qu’on leur oppose ;
- lire une variante entre le texte massorétique, la Septante et un manuscrit de Qumrân, et dire ce qu’elle apprend de l’histoire d’un livre ;
- présenter le débat sur la date à partir de laquelle on peut parler de judaïsme, avec ses positions et leurs arguments.
Quinze chapitres
Le cours suit les sources plutôt que l’ordre des récits bibliques.
1. Monolâtrie et monothéisme. La Bible hébraïque garde des versets qui supposent d’autres dieux et d’autres qui les nient ; trois mots modernes servent à décrire l’écart, et le dernier date de 1660. 2. Lire un texte composite. Doublets, noms divins et contradictions montrent une Torah composée par étapes ; histoire et état actuel de la critique. 3. Les dieux d’Ougarit. Les tablettes de Ras Shamra livrent le monde religieux d’où vient une part du vocabulaire biblique, avec les limites de la comparaison. 4. L’apparition d’Israël. Le nom paraît vers 1208 avant notre ère sur une stèle égyptienne ; l’archéologie des premiers villages face aux récits de conquête et d’Exode. 5. D’où vient Yhwh ? Un nom attesté en Égypte avant Israël, des poèmes qui font venir ce dieu du Sud, et trois hypothèses concurrentes. 6. Dieux nationaux. Au IXᵉ siècle, chaque royaume a son dieu, et la stèle de Mesha parle de Kemosh comme la Bible parle de Yhwh. 7. Ashéra, figurines, autels. Le culte de Yhwh tel que le montrent les inscriptions et les sanctuaires fouillés, hors de Jérusalem. 8. Le royaume du Nord. Samarie, Béthel et Dan, l’autre Israël de Yhwh, et le passage de ses traditions en Juda. 9. Scribes de Jérusalem. Quand Juda se met à écrire, et ce que valent les plus anciens textes connus. 10. Josias et le Deutéronome. Un seul Yhwh en un seul lieu, sur le modèle des serments assyriens ; une réforme dont la réalité est débattue. 11. La chute de Jérusalem. Les déportations de 597 et de 587, les Judéens de Babylonie et la défaite relue comme punition. 12. Un dieu sans rivaux. Les premières négations explicites des autres dieux, au VIᵉ siècle, et la question de savoir si l’on peut déjà parler de monothéisme. 13. Torah, Perses et Garizim. Une province perse, deux temples de Yhwh et un Pentateuque qui prend forme comme compromis. 14. Septante et manuscrits. La traduction grecque et les rouleaux de Qumrân montrent un texte biblique encore pluriel. 15. Naissance du judaïsme. Le mot grec Ioudaismos, la crise maccabéenne, l’archéologie des pratiques et le débat sur la date.
Conditions de lecture
Le cours ne suppose aucune connaissance de l’histoire ancienne ni de la critique biblique, ni une lecture préalable de la Bible, car chaque texte cité est donné et expliqué. Il ne suppose pas davantage une position religieuse, croyante ou non. Les citations bibliques suivent la Traduction œcuménique de la Bible ; le nom divin y est écrit Yhwh, sans voyelles, selon l’usage des études bibliques et par égard pour la tradition juive qui ne le prononce pas. Dans les chapitres, les mots soulignés s’ouvrent au survol sur une définition courte, les chiffres en exposant sur une note qui donne la référence exacte, et des encadrés isolent un document, un objet, un débat ou une erreur répandue. Le texte se lit en entier sans eux. Comptez quatre à cinq heures de lecture pour l’ensemble, davantage si vous ouvrez les notes.
