Ce que l’archéologie dit de la Bible : le tournant Finkelstein

Liadmalone / Wikimedia Commons

Pour dater la Jérusalem des rois de Juda, il a fallu un chêne d’Irlande et un pin de Californie : cent cernes annuels, prélevés un par un, pour corriger une courbe d’étalonnage qui aplatit trois siècles entiers. L’étude parue dans PNAS le 29 avril 2024 aligne cent trois mesures au radiocarbone sur cinq secteurs de la Cité de David. Un mois après, Israël Finkelstein mettait en ligne trois pages d’objections. L’archéologie de la Bible en est là : des instruments toujours plus fins, un désaccord qui tient depuis trente ans.

Cent ans en moins sur les mêmes murs

L’argument de départ de Finkelstein, en 1996, est négatif. Entre les campagnes de Ramsès III contre les Peuples de la mer, au début du XIIᵉ siècle, et les campagnes assyriennes de la fin du VIIIᵉ, aucun point d’ancrage extérieur ne vient fixer la stratigraphie du Levant sud. Tout repose sur la céramique, et la céramique philistine se date elle-même par comparaison. Il propose donc d’abaisser d’environ cent ans les couches du Fer IIA ancien : Megiddo VA-IVB, Arad XI, Beer-Sheva V passent au IXᵉ siècle.

L’effet est mécanique. Les portes à six chambres de Hazor, de Megiddo et de Gezer, attribuées à Salomon sur la foi du premier livre des Rois, 9,15, cessent d’être salomoniennes. Elles deviennent omrides. Le Xᵉ siècle se vide de son architecture monumentale, et la monarchie unifiée perd son décor.

Amihai Mazar, de l’université hébraïque de Jérusalem, ne suit pas : sa chronologie conventionnelle modifiée abaisse la transition, mais moins bas, et sans les mêmes conséquences historiques. Le débat passe aux laboratoires. Mazar et Israel Carmi publient dès 2001 trente-deux datations de Tel Beth-Shéan et de Tel Rehov ; Finkelstein et Eliazer Piasetzky répliquent en 2009 par une séquence bâtie sur dix couches de destruction datées, de 1130 à 730. Les deux camps travaillent sur les mêmes noyaux d’olive et n’en tirent pas la même courbe.

Deux cent cinquante villages et pas une trace de conquête

Le second pilier du tournant vient des collines, et il est antérieur. Après 1967, les hautes terres centrales sont ratissées site par site : les enquêteurs y trouvent un réseau dense de hameaux ouverts, sans muraille, apparus en quelques générations autour de 1200 avant notre ère. Finkelstein et Neil Asher Silberman avancent quelque 250 sites et une population de l’ordre de 45 000 personnes. Aucune couche de destruction généralisée ne précède cette vague, et la culture matérielle de ces villageois prolonge celle de Canaan.

Le livre de Josué décrit une conquête. Le sol montre une sédentarisation. La stèle de Mérenptah, granit de 3,18 mètres exhumé par Flinders Petrie en 1896 à Thèbes-Ouest, le confirme : gravée vers 1207, elle mentionne à sa vingt-septième ligne un groupe nommé Israël, avec le déterminatif hiéroglyphique des peuples, non celui d’une ville ni d’un royaume. De là découle la thèse littéraire de La Bible dévoilée : le noyau des livres historiques aurait été mis en forme à Jérusalem à la fin du VIIᵉ siècle, sous Josias, comme programme politique rétroprojeté. Thomas Römer a instruit la même période par un autre biais, celui de la fabrication progressive du dieu unique.

Une ligne 31 sur laquelle personne ne s’accorde

En juillet 1993, un fragment de basalte sort d’un mur de Tel Dan, en haute Galilée ; deux autres suivent l’année suivante. Avraham Biran et Joseph Naveh publient l’ensemble dans l’Israel Exploration Journal : treize lignes en araméen ancien, où un roi araméen, probablement Hazaël, se vante d’avoir tué un roi d’Israël et un roi de la « Maison de David ». Le fragment principal mesure 34 centimètres de haut et porte, au musée d’Israël, les numéros 1993-3162 et 1996-125 de l’Autorité des antiquités. Sur ce point le dossier est solide : au IXᵉ siècle, un adversaire désigne la dynastie de Juda par le nom de son fondateur. Cela n’établit rien sur l’étendue du royaume de David. Cela établit qu’on se souvenait de lui.

L’autre basalte est à Paris. La stèle de Mésha, entrée au Louvre sous le numéro AO 5066, mesure 1,15 mètre et porte trente-quatre lignes en moabite. Elle a été brisée peu après sa découverte, en 1868 ; l’estampage de papier réalisé en 1869 pour Charles Clermont-Ganneau reste la meilleure image de certaines lettres. À la ligne 31, André Lemaire propose en 1994 de restituer bt[d]wd, « Maison de David ».

La lecture a fait carrière, et elle est contestée. En 2019, Israël Finkelstein, Nadav Na’aman et Thomas Römer l’écartent dans Tel Aviv : le nom du souverain comporterait trois consonnes, la première étant un beth, et ils proposent prudemment d’y lire Balak, le roi de Moab du récit de Balaam. La même année, Michael Langlois applique à la pierre et à l’estampage l’imagerie par transformation de réflectance et aboutit à un résultat mesuré : la Maison de David reste hypothétique, tout en demeurant la lecture la plus probable. Matthieu Richelle reprend le dossier en 2021 ; quand Lemaire annonce en 2022 une confirmation définitive, il lui répond que rien de neuf n’a été produit. Un taw abîmé sur une pierre cassée depuis un siècle et demi : voilà l’objet du litige.

Ce que le camp adverse a de plus solide

Réduire les objections à une résistance pieuse serait malhonnête. Elles sont archéologiques.

Khirbet Qeiyafa, dans la vallée d’Éla, a livré une ville fortifiée d’un mur à casemates et de deux portes, sur une occupation courte. Le second programme de datation, publié en 2015 par Yosef Garfinkel, Katharina Streit, Saar Ganor et Paula Reimer, place le site autour du tournant du Xᵉ siècle, ce qui donnerait à Juda une urbanisation fortifiée bien avant le VIIIᵉ. Finkelstein et Alexander Fantalkin ont répondu dès 2012 en refusant l’étiquette judaïte et en rattachant le site à une entité nord-israélite ; Nadav Na’aman a soutenu en 2017 qu’il s’agit d’une ville cananéenne, en s’appuyant notamment sur les foyers de type philistin dégagés dans deux bâtiments. Le site est daté. Son propriétaire ne l’est pas.

L’objection suivante vient du désert. Erez Ben-Yosef, qui fouille les centres de production de cuivre de Timna et de Faynan, a formulé en 2019 dans Vetus Testamentum ce qu’il appelle le biais architectural. Les sociétés nomades ne bâtissent pas en pierre ; elles restent invisibles à une archéologie qui mesure la complexité politique au volume de maçonnerie. À Timna, on tient la preuve d’une organisation de niveau étatique, avec logistique alimentaire et commerce à longue distance, chez des gens qui vivaient sous la tente. Sans le cuivre, ce royaume n’aurait laissé aucune trace lisible. L’argument ne prouve pas la monarchie unifiée. Il retire à son absence sa valeur de preuve.

Vient enfin, en février 2025 chez Cambridge University Press, une synthèse de 464 pages. Avraham Faust et Zev Farber y font converger des séries indépendantes : standardisation de la maison à quatre pièces au Xᵉ siècle, disparition des traditions céramiques locales, abandon des sanctuaires anciens. À Megiddo, un secteur qui portait des temples depuis des millénaires est reconstruit sans sanctuaire après la destruction du début du Xᵉ siècle. À Tel Eton, quelqu’un arase le sommet du tertre et bâtit une maison de 230 mètres carrés en matériaux soignés. Chaque fait admet plusieurs explications ; les auteurs plaident que l’émergence d’une entité politique dans les hautes terres les explique toutes ensemble.

Cent trois mesures dans la Cité de David

L’étude de 2024 est la première campagne systématique de datation absolue sur la Jérusalem de l’âge du Fer. Son obstacle porte un nom : le plateau de Hallstatt, segment presque plat de la courbe d’étalonnage entre 770 et 420 environ, qui renvoie des fourchettes de trois siècles. Les auteurs le contournent par deux ancres historiques, la destruction babylonienne de 586 et le séisme du milieu du VIIIᵉ siècle mentionné au premier verset d’Amos, puis par une séquence exceptionnelle : onze sols superposés sur 1,20 mètre d’épaisseur dans une seule pièce du secteur U.

Les résultats sont fins. Une occupation attestée aux XIIᵉ-Xᵉ siècles, avec dix-huit dates, mais dans des contextes le plus souvent dépourvus de céramique caractéristique. Une extension de la ville vers l’ouest dès le IXᵉ siècle. Un bâtiment monumental, le bâtiment 100, construit entre 900 et 850, surélevé d’un étage vers 680-670 sur des poutres de sycomore, incendié en 586. Le squelette d’une chauve-souris, piégé dans un passage muré, date sa première rénovation de 790 à 760. Et la fortification à mi-pente, qu’on attribuait à Ézéchias, remonterait aux dernières années d’Ozias.

Un second instrument s’était ouvert deux ans plus tôt. Yoav Vaknin et ses coauteurs ont mesuré le champ magnétique terrestre enregistré dans vingt et une couches de destruction, sur dix-sept sites. La synchronisation obtenue rattache à une même campagne, vers 830, les incendies de Gath, de Tel Rehov, de Tel Zayit et de Horvat Tevet, et retire Beth-Shéan à Hazaël.

Ce que le sol ne dit toujours pas

Aucune inscription royale émanant d’un roi de Juda ou d’Israël du Xᵉ siècle n’a jamais été retrouvée. Le mont du Temple, où se dressait le sanctuaire décrit au premier livre des Rois, reste inaccessible à la fouille : l’étude de 2024 ne porte que sur l’éperon sud-est. Les dix-huit dates du Fer I attestent une présence humaine étendue dont les auteurs écrivent eux-mêmes que le caractère demeure indéterminé, faute de contextes architecturaux. Dans le secteur 70-sud, les datations par luminescence et les datations au radiocarbone prises aux mêmes endroits ne se recouvrent même pas dans deux cas sur trois.

Finkelstein a publié ses objections en mai 2024, trois pages. Il concède que la mesure au radiocarbone à l’intérieur du plateau de Hallstatt est une percée, et que les jours du roi Manassé, jusqu’ici archéologiquement insaisissables, deviennent datables. Pour le reste, il note que les échantillons antérieurs à 800 proviennent presque tous de remblais, de mortiers et d’enduits, sujets à l’effet de date ancienne ; qu’aucune liaison physique ne relie la pièce où le séisme est enregistré au rempart qu’on lui associe ; que l’ancrage sur Amos dépend de la datation des corégences d’Ozias et de Jéroboam II. Son verdict tient en une formule de recenseur : un premier pas dans une mission importante, pas encore décisif, et pas exempt de difficultés.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise l’histoire du déluge mésopotamien, dont le poème d’Atrahasis offre la version la plus complète et pose la question inverse, celle des matériaux babyloniens passés dans la Genèse. Il rejoint aussi le siège de Lakish par Sennachérib en 701, où la confrontation d’un récit biblique, d’annales assyriennes et d’une rampe d’assaut fouillée reste le cas d’école le mieux documenté du Levant, ainsi que la question de l’alphabet paléo-hébraïque et de sa diffusion.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Stèle de Mésha, basalte noir avec restaurations de plâtre, h. 1,15 m, trente-quatre lignes en moabite, Dibân (Jordanie) Musée du Louvre, département des Antiquités orientales, AO 5066
  2. Estampage de la stèle de Mésha, exécuté en 1869 avant la brisure de la pierre, pour Charles Clermont-Ganneau Musée du Louvre, AO 5019
  3. Stèle araméenne de Tel Dan, basalte, h. 34 cm, l. 32 cm, treize lignes conservées, fragments dégagés en 1993 et 1994 Musée d’Israël, Jérusalem, collection de l’Israel Antiquities Authority, 1993-3162 et 1996-125
  4. Stèle de Mérenptah, dite stèle d’Israël, granit, 3,18 × 1,61 m, mention d’Israël à la ligne 27, temple funéraire de Mérenptah, Thèbes-Ouest Musée égyptien du Caire, JE 31408
  5. Chambre 17063, aire U, versant est de la Cité de David, Jérusalem : onze sols superposés sur 1,20 m d’épaisseur, séquence datée au radiocarbone fouilles de l’Israel Antiquities Authority
  6. Livre d’Amos, 1, 1 mention du séisme survenu sous les règnes d’Ozias de Juda et de Jéroboam II d’Israël, ancre historique du modèle chronologique publié en 2024

Bibliographie

  1. Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, *La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie*, traduit de l’anglais par Patrice Ghirardi, Paris, 2002 Bayard
  2. Israël Finkelstein, *Le Royaume biblique oublié*, Paris, 2013, 286 p., « Travaux du Collège de France », DOI 10,3917/oj.finke.2013,01 Odile Jacob
  3. Thomas Römer, *L’invention de Dieu*, Paris, 2014, 340 p. Éditions du Seuil
  4. Israel Finkelstein, « The Archaeology of the United Monarchy : An Alternative View », *Levant* 28, 1996, p. 177-187 Levant
  5. Amihai Mazar et Israel Carmi, « Radiocarbon Dates from Iron Age Strata at Tel Beth Shean and Tel Rehov », *Radiocarbon* 43, 2001, p. 1333-1342 Radiocarbon
  6. Amihai Mazar, « The Debate over the Chronology of the Iron Age in the Southern Levant : Its History, the Current Situation, and a Suggested Resolution », dans Thomas E. Levy et Thomas Higham (dir.), *The Bible and Radiocarbon Dating : Archaeology, Text and Science*, Londres, 2005, p. 15-30 Equinox
  7. Israel Finkelstein et Amihai Mazar, *The Quest for the Historical Israel : Debating Archaeology and the History of Early Israel*, éd. Brian B. Schmidt, Archaeology and Biblical Studies 17, Atlanta, 2007, x + 220 p. Society of Biblical Literature
  8. Israel Finkelstein et Eliazer Piasetzky, « Radiocarbon-Dated Destruction Layers : A Skeleton for Iron Age Chronology in the Levant », *Oxford Journal of Archaeology* 28, 2009, p. 255-274 Oxford Journal of Archaeology
  9. Johanna Regev, Yuval Gadot, Joe Uziel et alii, « Radiocarbon chronology of Iron Age Jerusalem reveals calibration offsets and architectural developments », *Proceedings of the National Academy of Sciences* 121 (19), 2024, e2321024121, DOI 10,1073/pnas.2321024121 PNAS
  10. Yoav Vaknin et alii, « Reconstructing biblical military campaigns using geomagnetic field data », *Proceedings of the National Academy of Sciences* 119 (44), 2022, e2209117119, DOI 10,1073/pnas.2209117119 PNAS
  11. Erez Ben-Yosef, « The Architectural Bias in Current Biblical Archaeology », *Vetus Testamentum* 69 (3), 2019, p. 361-387, DOI 10,1163/15685330-12341370 Brill
  12. Avraham Faust et Zev I. Farber, *The Bible’s First Kings. Uncovering the Story of Saul, David, and Solomon*, Cambridge, 2025, 464 p., DOI 10,1017/9781009526364 Cambridge University Press
  13. André Lemaire, « « House of David » Restored in Moabite Inscription », *Biblical Archaeology Review* 20 (3), 1994, p. 30-37 Biblical Archaeology Society
  14. Michael Langlois, « The Kings, the City and the House of David on the Mesha Stele in Light of New Imaging Techniques », *Semitica* 61, 2019, p. 23-47 Semitica
  15. Israel Finkelstein, Nadav Na’aman et Thomas Römer, « Restoring Line 31 in the Mesha Stele : The « House of David » or Biblical Balak ? », *Tel Aviv* 46, 2019, p. 3-11 Institute of Archaeology, Tel Aviv University
  16. Matthieu Richelle, « A Re-Examination of the Reading BT DWD (« House of David ») on the Mesha Stele », dans *Eretz-Israel* 34, *Ada Yardeni Volume*, Jérusalem, 2021, p. 152-159 Israel Exploration Society
  17. Avraham Biran et Joseph Naveh, « An Aramaic Stele Fragment from Tel Dan », *Israel Exploration Journal* 43 (2-3), 1993, p. 81-98 Israel Exploration Society
  18. Avraham Biran et Joseph Naveh, « The Tel Dan Inscription : A New Fragment », *Israel Exploration Journal* 45 (1), 1995, p. 1-18 Israel Exploration Society
  19. Yosef Garfinkel, Katharina Streit, Saar Ganor et Paula J. Reimer, « King David’s City at Khirbet Qeiyafa : Results of the Second Radiocarbon Dating Project », *Radiocarbon* 57 (5), 2015, p. 881-890 Radiocarbon
  20. Nadav Na’aman, « Was Khirbet Qeiyafa a Judahite City ? The Case against It », *Journal of Hebrew Scriptures* 17, 2017 Journal of Hebrew Scriptures
  21. Israel Finkelstein et Alexander Fantalkin, « Khirbet Qeiyafa : An Unsensational Archaeological and Historical Interpretation », *Tel Aviv*, 2012 Institute of Archaeology, Tel Aviv University
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