Kofun : les tombes géantes du Japon et l’interdit des fouilles
Cent soixante mille tertres, un tumulus de 486 mètres dont on ignore l’occupant, et une agence d’État qui en interdit la fouille. Ce que l’archéologie établit malgré tout.
Pour dater la Jérusalem des rois de Juda, il a fallu un chêne d’Irlande et un pin de Californie : cent cernes annuels, prélevés un par un, pour corriger une courbe d’étalonnage qui aplatit trois siècles entiers. L’étude parue dans PNAS le 29 avril 2024 aligne cent trois mesures au radiocarbone sur cinq secteurs de la Cité de David. Un mois après, Israël Finkelstein mettait en ligne trois pages d’objections. L’archéologie de la Bible en est là : des instruments toujours plus fins, un désaccord qui tient depuis trente ans.
L’argument de départ de Finkelstein, en 1996, est négatif. Entre les campagnes de Ramsès III contre les Peuples de la mer, au début du XIIᵉ siècle, et les campagnes assyriennes de la fin du VIIIᵉ, aucun point d’ancrage extérieur ne vient fixer la stratigraphie du Levant sud. Tout repose sur la céramique, et la céramique philistine se date elle-même par comparaison. Il propose donc d’abaisser d’environ cent ans les couches du Fer IIA ancien : Megiddo VA-IVB, Arad XI, Beer-Sheva V passent au IXᵉ siècle.
L’effet est mécanique. Les portes à six chambres de Hazor, de Megiddo et de Gezer, attribuées à Salomon sur la foi du premier livre des Rois, 9,15, cessent d’être salomoniennes. Elles deviennent omrides. Le Xᵉ siècle se vide de son architecture monumentale, et la monarchie unifiée perd son décor.
Amihai Mazar, de l’université hébraïque de Jérusalem, ne suit pas : sa chronologie conventionnelle modifiée abaisse la transition, mais moins bas, et sans les mêmes conséquences historiques. Le débat passe aux laboratoires. Mazar et Israel Carmi publient dès 2001 trente-deux datations de Tel Beth-Shéan et de Tel Rehov ; Finkelstein et Eliazer Piasetzky répliquent en 2009 par une séquence bâtie sur dix couches de destruction datées, de 1130 à 730. Les deux camps travaillent sur les mêmes noyaux d’olive et n’en tirent pas la même courbe.
Le second pilier du tournant vient des collines, et il est antérieur. Après 1967, les hautes terres centrales sont ratissées site par site : les enquêteurs y trouvent un réseau dense de hameaux ouverts, sans muraille, apparus en quelques générations autour de 1200 avant notre ère. Finkelstein et Neil Asher Silberman avancent quelque 250 sites et une population de l’ordre de 45 000 personnes. Aucune couche de destruction généralisée ne précède cette vague, et la culture matérielle de ces villageois prolonge celle de Canaan.
Le livre de Josué décrit une conquête. Le sol montre une sédentarisation. La stèle de Mérenptah, granit de 3,18 mètres exhumé par Flinders Petrie en 1896 à Thèbes-Ouest, le confirme : gravée vers 1207, elle mentionne à sa vingt-septième ligne un groupe nommé Israël, avec le déterminatif hiéroglyphique des peuples, non celui d’une ville ni d’un royaume. De là découle la thèse littéraire de La Bible dévoilée : le noyau des livres historiques aurait été mis en forme à Jérusalem à la fin du VIIᵉ siècle, sous Josias, comme programme politique rétroprojeté. Thomas Römer a instruit la même période par un autre biais, celui de la fabrication progressive du dieu unique.
En juillet 1993, un fragment de basalte sort d’un mur de Tel Dan, en haute Galilée ; deux autres suivent l’année suivante. Avraham Biran et Joseph Naveh publient l’ensemble dans l’Israel Exploration Journal : treize lignes en araméen ancien, où un roi araméen, probablement Hazaël, se vante d’avoir tué un roi d’Israël et un roi de la « Maison de David ». Le fragment principal mesure 34 centimètres de haut et porte, au musée d’Israël, les numéros 1993-3162 et 1996-125 de l’Autorité des antiquités. Sur ce point le dossier est solide : au IXᵉ siècle, un adversaire désigne la dynastie de Juda par le nom de son fondateur. Cela n’établit rien sur l’étendue du royaume de David. Cela établit qu’on se souvenait de lui.
L’autre basalte est à Paris. La stèle de Mésha, entrée au Louvre sous le numéro AO 5066, mesure 1,15 mètre et porte trente-quatre lignes en moabite. Elle a été brisée peu après sa découverte, en 1868 ; l’estampage de papier réalisé en 1869 pour Charles Clermont-Ganneau reste la meilleure image de certaines lettres. À la ligne 31, André Lemaire propose en 1994 de restituer bt[d]wd, « Maison de David ».
La lecture a fait carrière, et elle est contestée. En 2019, Israël Finkelstein, Nadav Na’aman et Thomas Römer l’écartent dans Tel Aviv : le nom du souverain comporterait trois consonnes, la première étant un beth, et ils proposent prudemment d’y lire Balak, le roi de Moab du récit de Balaam. La même année, Michael Langlois applique à la pierre et à l’estampage l’imagerie par transformation de réflectance et aboutit à un résultat mesuré : la Maison de David reste hypothétique, tout en demeurant la lecture la plus probable. Matthieu Richelle reprend le dossier en 2021 ; quand Lemaire annonce en 2022 une confirmation définitive, il lui répond que rien de neuf n’a été produit. Un taw abîmé sur une pierre cassée depuis un siècle et demi : voilà l’objet du litige.
Réduire les objections à une résistance pieuse serait malhonnête. Elles sont archéologiques.
Khirbet Qeiyafa, dans la vallée d’Éla, a livré une ville fortifiée d’un mur à casemates et de deux portes, sur une occupation courte. Le second programme de datation, publié en 2015 par Yosef Garfinkel, Katharina Streit, Saar Ganor et Paula Reimer, place le site autour du tournant du Xᵉ siècle, ce qui donnerait à Juda une urbanisation fortifiée bien avant le VIIIᵉ. Finkelstein et Alexander Fantalkin ont répondu dès 2012 en refusant l’étiquette judaïte et en rattachant le site à une entité nord-israélite ; Nadav Na’aman a soutenu en 2017 qu’il s’agit d’une ville cananéenne, en s’appuyant notamment sur les foyers de type philistin dégagés dans deux bâtiments. Le site est daté. Son propriétaire ne l’est pas.
L’objection suivante vient du désert. Erez Ben-Yosef, qui fouille les centres de production de cuivre de Timna et de Faynan, a formulé en 2019 dans Vetus Testamentum ce qu’il appelle le biais architectural. Les sociétés nomades ne bâtissent pas en pierre ; elles restent invisibles à une archéologie qui mesure la complexité politique au volume de maçonnerie. À Timna, on tient la preuve d’une organisation de niveau étatique, avec logistique alimentaire et commerce à longue distance, chez des gens qui vivaient sous la tente. Sans le cuivre, ce royaume n’aurait laissé aucune trace lisible. L’argument ne prouve pas la monarchie unifiée. Il retire à son absence sa valeur de preuve.
Vient enfin, en février 2025 chez Cambridge University Press, une synthèse de 464 pages. Avraham Faust et Zev Farber y font converger des séries indépendantes : standardisation de la maison à quatre pièces au Xᵉ siècle, disparition des traditions céramiques locales, abandon des sanctuaires anciens. À Megiddo, un secteur qui portait des temples depuis des millénaires est reconstruit sans sanctuaire après la destruction du début du Xᵉ siècle. À Tel Eton, quelqu’un arase le sommet du tertre et bâtit une maison de 230 mètres carrés en matériaux soignés. Chaque fait admet plusieurs explications ; les auteurs plaident que l’émergence d’une entité politique dans les hautes terres les explique toutes ensemble.
L’étude de 2024 est la première campagne systématique de datation absolue sur la Jérusalem de l’âge du Fer. Son obstacle porte un nom : le plateau de Hallstatt, segment presque plat de la courbe d’étalonnage entre 770 et 420 environ, qui renvoie des fourchettes de trois siècles. Les auteurs le contournent par deux ancres historiques, la destruction babylonienne de 586 et le séisme du milieu du VIIIᵉ siècle mentionné au premier verset d’Amos, puis par une séquence exceptionnelle : onze sols superposés sur 1,20 mètre d’épaisseur dans une seule pièce du secteur U.
Les résultats sont fins. Une occupation attestée aux XIIᵉ-Xᵉ siècles, avec dix-huit dates, mais dans des contextes le plus souvent dépourvus de céramique caractéristique. Une extension de la ville vers l’ouest dès le IXᵉ siècle. Un bâtiment monumental, le bâtiment 100, construit entre 900 et 850, surélevé d’un étage vers 680-670 sur des poutres de sycomore, incendié en 586. Le squelette d’une chauve-souris, piégé dans un passage muré, date sa première rénovation de 790 à 760. Et la fortification à mi-pente, qu’on attribuait à Ézéchias, remonterait aux dernières années d’Ozias.
Un second instrument s’était ouvert deux ans plus tôt. Yoav Vaknin et ses coauteurs ont mesuré le champ magnétique terrestre enregistré dans vingt et une couches de destruction, sur dix-sept sites. La synchronisation obtenue rattache à une même campagne, vers 830, les incendies de Gath, de Tel Rehov, de Tel Zayit et de Horvat Tevet, et retire Beth-Shéan à Hazaël.
Aucune inscription royale émanant d’un roi de Juda ou d’Israël du Xᵉ siècle n’a jamais été retrouvée. Le mont du Temple, où se dressait le sanctuaire décrit au premier livre des Rois, reste inaccessible à la fouille : l’étude de 2024 ne porte que sur l’éperon sud-est. Les dix-huit dates du Fer I attestent une présence humaine étendue dont les auteurs écrivent eux-mêmes que le caractère demeure indéterminé, faute de contextes architecturaux. Dans le secteur 70-sud, les datations par luminescence et les datations au radiocarbone prises aux mêmes endroits ne se recouvrent même pas dans deux cas sur trois.
Finkelstein a publié ses objections en mai 2024, trois pages. Il concède que la mesure au radiocarbone à l’intérieur du plateau de Hallstatt est une percée, et que les jours du roi Manassé, jusqu’ici archéologiquement insaisissables, deviennent datables. Pour le reste, il note que les échantillons antérieurs à 800 proviennent presque tous de remblais, de mortiers et d’enduits, sujets à l’effet de date ancienne ; qu’aucune liaison physique ne relie la pièce où le séisme est enregistré au rempart qu’on lui associe ; que l’ancrage sur Amos dépend de la datation des corégences d’Ozias et de Jéroboam II. Son verdict tient en une formule de recenseur : un premier pas dans une mission importante, pas encore décisif, et pas exempt de difficultés.
Ce dossier croise l’histoire du déluge mésopotamien, dont le poème d’Atrahasis offre la version la plus complète et pose la question inverse, celle des matériaux babyloniens passés dans la Genèse. Il rejoint aussi le siège de Lakish par Sennachérib en 701, où la confrontation d’un récit biblique, d’annales assyriennes et d’une rampe d’assaut fouillée reste le cas d’école le mieux documenté du Levant, ainsi que la question de l’alphabet paléo-hébraïque et de sa diffusion.
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龍Cent soixante mille tertres, un tumulus de 486 mètres dont on ignore l’occupant, et une agence d’État qui en interdit la fouille. Ce que l’archéologie établit malgré tout.
☥Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.
✚Trente-quatre lignes de basalte racontent depuis Moab une guerre que le livre des Rois raconte aussi. Ce qui est établi, ce qui se discute, et ce que le plâtre recouvre.
☾Deux cent soixante-neuf ustensiles de pierre verte, trente mille reçus de rations et pas un autel fouillé. Ce que la terrasse de Darius a vraiment servi à faire.
龍Deux mille caractères rédigés par un fonctionnaire chinois qui n’a jamais vu l’archipel. Ce que la notice porte sur Himiko, et ce que trois siècles de lecteurs y ont ajouté.
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.
Un mètre d’albâtre, trois registres, et un personnage principal réduit au bas de son pagne. Ce que le vase d’Uruk montre, et ce que quatre-vingts ans de lecture y ont ajouté.