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Cyrille et Méthode : inventer un alphabet pour convertir les Slaves

Zde / Wikimedia Commons
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Vers 900, en Bulgarie, un moine qui signe Hrabar écrit une dizaine de pages pour défendre les lettres slaves contre ceux qui les jugent mal faites. Avant leur baptême, explique-t-il, les Slaves n’avaient pas de livres : ils comptaient et devinaient au moyen de « traits et incisions ». Puis ils ont noté leur langue avec des lettres grecques et latines, sans ordre. Son traité s’appelle « Sur les lettres ». Le plus ancien exemplaire conservé en a été copié en 1348, quatre siècles et demi plus tard.

Une date que personne ne sait convertir

Hrabar est le seul auteur ancien à donner une année. Il écrit 6363 depuis la création du monde. Appliquée à ce chiffre, l’ère byzantine, qui fixe la création en 5508 avant notre ère, donne 855 ; l’ère alexandrine, qui la fixe en 5500, donne 863. Huit ans d’écart, et deux récits incompatibles.

863 est la date que suppose la Vie de Constantin, dont le chapitre 14 enchaîne sans respirer l’ambassade envoyée par le prince morave Rastislav à l’empereur Michel III, la mise au point des lettres et le départ des deux frères vers le nord. 855 suppose l’inverse. À cette date, Constantin venait de rejoindre son frère au monastère de l’Olympe de Bithynie, et l’écriture aurait été fabriquée sans destinataire connu, plusieurs années avant que la Moravie ne demande quoi que ce soit. L’argument de ceux qui tiennent pour la date haute mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Traduire les évangiles n’est pas l’affaire de quelques mois, une écriture neuve se met au point lentement, et la Vie de Constantin est un texte de louange qui gagne à comprimer la chronologie pour faire de l’invention la réponse immédiate à une demande princière, avec un empereur en commanditaire et une inspiration divine en prime. Le récit d’une commande suivie d’une illumination obéit à une forme littéraire connue, et le même chapitre fait dire à Constantin, avant d’accepter, qu’écrire une langue qui n’a pas d’écriture revient à tracer des mots sur l’eau et qu’il risque d’y gagner un nom d’hérétique. Rien n’oblige d’ailleurs à choisir entre les deux dates. Un travail préparatoire commencé en Bithynie et achevé pour la Moravie satisferait les deux séries d’indices, et cette solution est probablement la plus économique, ce qui ne la rend pas démontrable.

Aucune ligne écrite par Constantin ou par Méthode n’a survécu. Les plus anciens témoins glagolitiques datent de la seconde moitié du Xᵉ siècle et du XIᵉ, les feuillets de Kiev, sept pages de parchemin de 14,7 centimètres sur 10,7, et le Codex Zographensis, tétraévangile de 304 feuillets rapporté du mont Athos. Un siècle sépare l’invention de son plus vieux témoin matériel.

Rastislav écrit à Constantinople

La Moravie du IXᵉ siècle n’est pas une terre païenne. En 831, l’évêque Réginhaire de Passau y baptise le prince Mojmír et son entourage, et l’archevêque de Salzbourg avait consacré peu avant l’église bâtie par Pribina à Nitra. Le pays relève de Passau, donc de la Bavière, donc de la cour franque orientale.

Le mobile est là. Rastislav, qui règne de 846 à 870, réclame à Byzance un enseignant parce qu’il veut une Église qui ne dépende pas des évêques francs ; son successeur Svatopluk n’obtiendra sa province ecclésiastique qu’en 880. Demander un alphabet est un acte diplomatique avant d’être un acte pastoral.

Encore faut-il savoir ce qu’est la Vie de Constantin. Une hagiographie, conservée seulement en vieux slave, dont l’original grec est perdu et dont la plus ancienne copie connue date de 1469. Francis Dvornik l’avait lue dès 1933 comme un texte à comprendre depuis Byzance ; Paul Lemerle en contestait en 1971 le passage sur la formation intellectuelle de Constantin à Constantinople ; Mirela Ivanova a montré en 2024 qu’il s’agit d’abord d’un raisonnement byzantin sur la sainteté, où l’invention de l’écriture tient peu de place, et que le récit unifié d’aujourd’hui a été assemblé après coup à partir de trois textes discordants.

Où se trouvait cette Moravie ? Depuis les années 1970, plusieurs historiens ont placé la principauté de Rastislav au sud du Danube, vers Sirmium et la Morava serbe, sur la foi des seules sources écrites. Florin Curta a résumé en 2009 un débat qui oppose moins deux thèses que deux disciplines, puisque le matériel du IXᵉ siècle, remparts et orfèvrerie, se concentre sur la Morava du nord.

L’écriture qui ne ressemble à rien

La charpente du glagolitique est grecque : l’ordre des lettres et leurs valeurs numériques suivent le modèle, et des signes neufs notent les sons que le grec ignorait, chuintantes et voyelles ultra-brèves. Les formes, elles, ne se rattachent nettement à aucune écriture connue, et c’est ce qui rend cette écriture déroutante.

Les rapprochements proposés depuis un siècle et demi couvrent la moitié du bassin méditerranéen, minuscule grecque, hébreu samaritain, copte, écriture ecclésiastique géorgienne, arménien pour l’architecture d’ensemble. Une piste plus récente invoque les variantes dites lettres à lunettes, employées dans des alphabets grecs et orientaux à usage magique, où chaque hampe s’achève par un petit rond. De toutes les propositions, celle-ci est la moins invraisemblable, parce qu’elle rend compte du trait le plus voyant de l’écriture, cette prolifération de cercles que les autres modèles laissent de côté. Deux familles de théories se partagent le terrain, les paléographiques, qui cherchent une filiation de tracés, et les idiographiques, qui tiennent le glagolitique pour une création entièrement neuve. Savoir si les Slaves écrivaient auparavant n’est pas davantage résolu, les « traits et incisions » de Hrabar ne décrivant pas un système, et le chapitre 8 de la Vie de Constantin, qui montre Constantin trouvant à Cherson un évangile écrit en « lettres rous », ayant fait couler beaucoup d’encre sans que l’hypothèse d’une interpolation tardive soit prouvée ni écartée.

Le glagolitique a eu une postérité imprévue. Chassé des terres slaves orientales par le cyrillique, il s’est maintenu en Croatie, où ses lettres sont devenues anguleuses sous l’influence du gothique, où des livres liturgiques ont été imprimés dans cette écriture jusqu’au XXᵉ siècle, et où une longue tradition l’attribuait à saint Jérôme, né en Dalmatie.

Le procès des trois langues

Le chapitre 16 de la Vie de Constantin met en scène à Venise une controverse avec des clercs latins pour qui Dieu ne peut être loué qu’en trois langues, l’hébreu, le grec et le latin, celles de l’inscription de la croix. Constantin leur oppose le quatorzième chapitre de la première épître aux Corinthiens, où Paul préfère cinq mots intelligibles à dix mille dans une langue incomprise. La scène est écrite pour convaincre, elle ne vaut pas compte rendu d’audience, et son exégèse occupe encore les slavisants.

À Rome, le pape Hadrien II approuve les livres slaves et fait ordonner Méthode et ses disciples.

Constantin meurt dans la ville le 14 février 869, après avoir pris le nom monastique de Cyrille. Son frère, devenu archevêque, est emprisonné par les évêques bavarois puis libéré en 873 sur ordre du pape Jean VIII, avant d’être convoqué à Rome en 879 sur plainte de Wiching, l’un de ses propres suffragants. Le privilège Industriae tuae, expédié en juin 880, tranche en sa faveur : le pape y approuve les lettres slaves fabriquées par Constantin le Philosophe et autorise la liturgie dans cette langue, à condition que l’évangile soit d’abord lu en latin. Ce texte n’est connu que par le registre de la chancellerie pontificale, où il a été copié ; aucun original scellé n’en subsiste.

L’autorisation ne survit pas à son bénéficiaire. Méthode meurt le 6 avril 885, le pape Étienne V interdit la liturgie slave, et les disciples sont expulsés l’année suivante. Ils gagnent la Bulgarie de Boris Iᵉʳ, baptisé depuis 864, qui les accueille.

L’alphabet qui porte son nom, et qu’il n’a pas fait

Le cyrillique n’est pas l’œuvre de Cyrille. Une onciale grecque élargie, fabriquée dans le premier empire bulgare, postérieure à sa mort d’une génération au moins. L’indice le plus net tient dans la Prière alphabétique composée en 893 par Constantin de Preslav, dont l’acrostiche suit l’ordre glagolitique, ce qui daterait la seconde écriture d’après cette année-là.

Pourquoi ce nom, alors ? Une erreur savante, et elle est datable. Au XIXᵉ siècle, Pavel Šafárik a supposé que le glagolitique s’était d’abord appelé cyrillique et que le nom avait ensuite glissé sur l’écriture qui l’avait remplacé. Il s’appuyait sur la note d’un copiste russe de 1047 disant avoir transcrit un livre « iz kurilotsě », lecture qu’il rendait par « d’après le cyrillique ». La lecture retenue aujourd’hui donne « d’après l’original ». La conclusion a fait carrière.

Qui a fabriqué cette seconde écriture, on l’ignore. On invoque parfois Clément d’Ohrid, sur la foi d’une vie rédigée deux siècles après lui où il est dit qu’il simplifia les lettres de son maître, sans qu’on sache laquelle des deux écritures est visée. Les deux écoles bulgares diffèrent d’ailleurs, Ohrid gardant le glagolitique jusqu’au XIIᵉ siècle quand Preslav passe au cyrillique dès le début du Xᵉ. La plus ancienne inscription cyrillique datée a été identifiée en 1972 dans un monastère rupestre de Krepcha, en Bulgarie du nord-est, et porte l’année 921. C’est une notice de décès, celle du moine Anton, gravée cinquante-deux ans après la mort de Cyrille dans une écriture qu’il n’avait pas faite.

Fouiller Mikulčice sans trouver Méthode

Sur le terrain, la mission a laissé peu de choses qu’on puisse lui attribuer en propre. Le site de Valy, près de Mikulčice, dans la plaine alluviale de la Morava, est fouillé depuis 1954 par l’Institut d’archéologie de l’Académie tchèque des sciences, qui y a dégagé une acropole de 7,7 hectares, une basse-cour de 2,4 hectares, au moins quatre églises et un palais, environ 2 500 tombes, et des pilotis de ponts abattus dans les années 830 selon la dendrochronologie. On connaît au moins trente établissements fortifiés en Grande-Moravie, aucun ne se rattachant avec certitude à un lieu nommé dans les textes du IXᵉ siècle. Le siège archiépiscopal est cherché tantôt là, tantôt à Sady près d’Uherské Hradiště.

La tombe de Méthode est le cas le plus net. La Vie de Méthode indique qu’il fut enterré dans l’église cathédrale ; une hypothèse avancée en 1994 la plaçait dans la basilique de Mikulčice, elle a été contestée dès 1996 au motif que la fouille ne permettait pas de l’affirmer, et la question en est restée là. À deux kilomètres du rempart, de l’autre côté de la rivière, la chapelle Sainte-Marguerite de Kopčany tient toujours debout, seule église morave du IXᵉ siècle encore en élévation, et les tombes dégagées à ses abords en 2004, qui ont confirmé la datation du bâtiment, n’ont livré aucun nom.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise la christianisation de la Bulgarie sous Boris Iᵉʳ, où les disciples chassés de Moravie ont trouvé un État en quête d’une langue liturgique distincte du grec. Il rejoint l’histoire de la Rus’ de Kiev, où les livres bulgares arrivent après le baptême de Vladimir, et celle des chantiers de Grande-Moravie et de leur architecture religieuse.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Chernorizets Hrabar, *Sur les lettres* (О писмєньхъ), mention de l’année 6363 de la création du monde et des « traits et incisions » ; plus ancienne copie conservée datée de 1348 Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg, département des manuscrits
  2. *Vie de Constantin*, chapitres 8, 14 et 16 : lettres « rous » de Cherson, ambassade de Rastislav et fabrication des lettres, controverse de Venise ; texte vieux slave, plus ancienne copie conservée datée de 1469
  3. *Vie de Méthode*, récit de la sépulture de l’archevêque dans l’église cathédrale ; texte vieux slave transmis par des copies tardives
Voir les 23 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Jean VIII, privilège *Industriae tuae* adressé à Svatopluk, juin 880 Monumenta Germaniae Historica, Epistolae VII, *Registrum Iohannis VIII papae*, n° 255, p. 222-224
  2. Feuillets de Kiev, sept feuillets de parchemin de 14,7 × 10,7 cm, écriture glagolitique, seconde moitié du Xᵉ siècle Bibliothèque nationale Vernadsky d’Ukraine, Kiev, fonds 301, n° 328P
  3. Codex Zographensis, tétraévangile glagolitique, 304 feuillets de parchemin, provenant du monastère de Zograf au mont Athos Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg, Ms. glag. 1
  4. Manuscrits de Freising, formules liturgiques slaves en écriture latine, f. 78 et 158-161 d’un recueil réuni pour l’évêque Abraham de Freising Bayerische Staatsbibliothek, Munich, Clm 6426
  5. Constantin de Preslav, *Prière alphabétique*, 893, poème acrostiche construit sur l’ordre des lettres glagolitiques
  6. Inscription funéraire du moine Anton, année 921, plus ancienne inscription cyrillique datée connue monastère rupestre de Krepcha, municipalité d’Opaka, Bulgarie, in situ

Bibliographie

  1. Mirela Ivanova, *Inventing Slavonic. Cultures of Writing Between Rome and Constantinople*, Oxford, 2024, xiv + 274 p., ISBN 9780198891505 Oxford University Press, Oxford Studies in Byzantium
  2. Mirela Ivanova, « Re-thinking the Life of Constantine-Cyril the Philosopher », *The Slavonic and East European Review* 98 (3), 2020, p. 434-463 Modern Humanities Research Association
  3. Francis Dvornik, *Les légendes de Constantin et de Méthode vues de Byzance*, Prague, 1933, x-443 p. Byzantinoslavica Supplementa I
  4. Paul Lemerle, *Le Premier Humanisme byzantin. Notes et remarques sur enseignement et culture à Byzance des origines au Xᵉ siècle*, Paris, 1971, p. 161-165 Presses universitaires de France
  5. Florin Curta, « The history and archaeology of Great Moravia : an introduction », *Early Medieval Europe* 17 (3), 2009, p. 238-247, DOI 10,1111/j.1468-0254,2009,00275.x Wileyhttps://doi.org/10.1111/j.1468-0254.2009.00275.x
  6. Lumír Poláček, « Great Moravia, the Power Centre at Mikulčice and the Issue of the Socio-economic Structure », dans P. Velemínský et L. Poláček (dir.), *Studien zum Burgwall von Mikulčice VIII*, Brno, 2008, p. 11-44 Institut d’archéologie de l’Académie tchèque des sciences, Brno
  7. Ivan G. Iliev, « Short History of the Cyrillic Alphabet », *International Journal of Russian Studies* 2 (2), 2013 IJORS
  8. Cristiano Diddi, « Glossolalia, Heresy, Magism. A Contribution to the Exegesis of VC 16 », *Studi Slavistici* 16 (2), 2019, DOI 10,13128/Studi_Slavis-7625 Firenze University Presshttps://doi.org/10.13128/Studi_Slavis-7625

Sources en ligne

  1. « Codex Zographensis in the National Library of Russia. About manuscript. » Bibliothèque nationale de Russiehttps://expositions.nlr.ru/ex_manus/Zograph_Gospel/eng/about_manus.php
  2. « South Slavic Manuscripts. National LIbrary of Russia. Description. Manuscripts » Bibliothèque nationale de Russiehttps://nlr.ru/eng/RA2758/south-slavic-manuscripts
  3. « The Kiev Missal. » Library of Congresshttps://www.loc.gov/item/2021667731
  4. « Collection of Sermons, Treatises, Liturgical Formulae and Canons. Slavic Liturgical Formulae (Freising Monuments). » Library of Congresshttps://www.loc.gov/item/2021667968/
  5. « Slovenia » Bayerische Staatsbibliothek, collections d’Europe de l’Esthttps://www.bsb-muenchen.de/en/collections/eastern-europe/countries/slovenia/
  6. « When was the Glagolitic alphabet created ? » Radio Bulgarie, Radio nationale bulgarehttps://bnr.bg/en/post/101993151/when-was-the-glagolitic-alphabet-created
  7. « La plus ancienne inscription en cyrillique date de 921 » Radio Bulgarie, édition françaisehttps://bnr.bg/fr/post/101826852/la-plus-ancienne-inscription-en-cyrillique-date-de-921
  8. « Glagolitic script » Staroslavenski institut, Zagrebhttps://stin.hr/en/glagolitic-script/
  9. « Great Moravia, the Power Centre at Mikulčice and the Issue of the Socio-economic Structure » Institut d’archéologie de l’Académie tchèque des sciences, base de Mikulčicehttps://mikulcice.arub.cz/wp-content/uploads/2016/06/BP-Polacek_web.pdf
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