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Cyrus « oint du Seigneur » : un roi étranger dans le Deutéro-Isaïe

Adriaen Collaert / Maerten de Vos / Wikimedia Commons
8 min de lecture23 sources vérifiées
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Deux cent dix ans d’un côté, cent quarante de l’autre. Flavius Josèphe avance ces deux chiffres au livre XI des Antiquités juives pour dater une prophétie. Isaïe aurait laissé son livre deux cent dix ans avant que Cyrus le lise, et l’aurait écrit cent quarante ans avant la destruction du Temple de Jérusalem. Le roi perse, raconte Josèphe, y découvre son propre nom, admire la puissance divine et convoque les plus éminents des Juifs de Babylone pour leur permettre de rentrer chez eux et de rebâtir le Temple. L’historien écrit au Iᵉʳ siècle de notre ère, et son calcul fait du prophète un homme qui aurait lu l’avenir sur deux siècles. Le verset qu’il a en tête se trouve au chapitre 45 du livre d’Isaïe, là où le nom du conquérant voisine avec un titre que la Bible hébraïque réserve d’ordinaire aux rois de Juda.

Un titre porté par Saül et par David

« Ainsi parle YHWH à son oint, à Cyrus, dont j’ai saisi la main droite pour abattre devant lui les nations. » Le mot rendu par « oint » est māšîaḥ, qui désigne en hébreu celui sur qui l’on a versé l’huile de consécration, et d’où viennent « messie » et, par sa traduction grecque, « christ ».

La Bible l’emploie pour le grand prêtre, appelé « le prêtre oint », et surtout pour les rois. Saül reçoit onze fois le titre d’« oint de YHWH », David trois fois. Lisbeth S. Fried rappelle que, sous la plume des auteurs bibliques, l’expression désigne toujours le souverain de Juda et qu’elle charrie une théologie entière : le roi légitime, désigné et protégé par Dieu, que les Psaumes idéalisent jusqu’au mythe. Dans tout le livre d’Isaïe, le nom māšîaḥ n’apparaît qu’une seule fois, précisément ici. L’oracle commence un peu plus haut, en 44,28, où Dieu appelle Cyrus « mon berger », celui qui accomplira sa volonté et dira de Jérusalem qu’elle sera rebâtie. Il se poursuit en 45,2 et 45,3 avec des images de siège, des portes à deux battants ouvertes devant lui, des portes de bronze brisées, des verrous de fer tranchés, des trésors cachés livrés au vainqueur. Deux fois, en 45,4 puis en 45,5, le texte précise que Dieu agit « sans que tu me connaisses ». Et en 45,13, Dieu suscite Cyrus pour qu’il rebâtisse sa ville et renvoie ses exilés sans rançon ni présent, ce qui fixe au titre un programme politique très concret, la fin de l’exil et la reconstruction de Jérusalem.

Le texte ne cache donc rien. Cyrus ignore YHWH, et il reçoit quand même le titre de David.

Deux siècles entre Isaïe et Cyrus

Isaïe, fils d’Amoç, prêche à Jérusalem dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle avant notre ère, sous la menace assyrienne. Cyrus règne sur les Perses de 559 à 530. En 546, il a déjà vaincu Crésus et pris Sardes, et à la fin de 539 il tient Babylone et son roi Nabonide. À partir du chapitre 40, le livre ne parle plus d’Assyrie, il nomme Babylone, annonce sa chute et désigne Cyrus. Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, la critique allemande en a tiré la conséquence que R. N. Whybray, en 1975, décrivait comme admise par tous les exégètes sauf les plus conservateurs, à savoir que les chapitres 40 à 66 ne sont pas l’œuvre du prophète du VIIIᵉ siècle. En 1892, on en a encore détaché les chapitres 56 à 66, rattachés à un « Trito-Isaïe » postérieur au retour d’exil, hypothèse moins unanime mais très largement suivie. Le commentateur juif Abraham ibn Ezra l’avait laissé entendre dès le XIIᵉ siècle, à mots couverts, en relevant que ces chapitres évoquent des événements postérieurs au prophète, sans aller plus loin.

On ignore tout de l’auteur. Le texte ne livre aucun nom, aucun récit de vocation daté, aucune indication de lieu qui tranche. Jean-Daniel Macchi, dans sa leçon inaugurale à l’université de Genève en 2007, distingue un noyau écrit en exil entre 550 et 539, une rédaction contemporaine du retour, entre 522 et 515, puis des suppléments des Vᵉ et IVᵉ siècles. Thomas Römer, dans ses cours au Collège de France, avance que les chapitres 40 à 55 ont d’abord été conçus comme une annexe au livre de Jérémie. Même le lieu d’écriture est disputé. Lena-Sofia Tiemeyer a soutenu en 2011 que ces chapitres ont probablement été composés en Juda, parmi ceux qui n’avaient pas été déportés, et que la plupart des arguments avancés pour Babylone présupposent ce qu’ils prétendent démontrer.

Torrey voulait rayer le nom

Face à ce verset, la première solution a été la plus radicale. Charles C. Torrey, en 1928, tenait toutes les mentions de Cyrus pour des ajouts tardifs, étrangers au prophète. D’autres ont gardé le nom et réduit le titre : pour une série de commentateurs, parmi lesquels Whybray, l’onction signifie une simple mission, une charge royale temporaire confiée à un homme qui ne s’est pas converti au culte de YHWH, et il ne faudrait pas traduire « messie ».

Reinhard G. Kratz a porté la question en 1991 sur la fabrication du texte. Dans l’oracle qui court de 44,24 à 45,7, il distingue une couche de base et une couche complémentaire qui approfondit le thème de Cyrus après 539, elle-même augmentée ensuite à plusieurs reprises. En 2003, Rainer Albertz date de 521 une première édition des chapitres 40,1 à 52,12, et le titre de son étude, « Darius à la place de Cyrus », indique que les espérances d’abord placées sur le conquérant auraient été reportées sur l’un de ses successeurs.

Aucun de ces retraits ne s’appuie sur un manuscrit. Le grand rouleau d’Isaïe, trouvé en 1947 dans la première grotte de Qumrân et copié vers 125 avant notre ère, déroule le livre entier sur 734 centimètres de parchemin et cinquante-quatre colonnes, chapitre 45 compris. Les couches, elles, se reconstituent à l’intérieur du texte, par des critères de style et de thème, et rien n’empêche qu’elles aient été fondues bien avant cette copie.

La lecture de Fried, publiée en 2002 dans la Harvard Theological Review, paraît la plus économique, puisqu’elle n’oblige à retirer aucun mot ni à affaiblir aucun titre. Elle prend « oint » au sens plein, et demande seulement pourquoi un Judéen a pu l’écrire.

Ligne 12 du cylindre

Le rapprochement le plus cité vient de Babylone. Le cylindre de Cyrus, rédigé en akkadien après la prise de la ville et conservé au British Museum, raconte à la ligne 12, dans la traduction de Mordechai Cogan, que Marduk a parcouru tous les pays, a pris par la main un roi juste, son favori, et a prononcé son nom, Cyrus, roi d’Anshan. En Isaïe 45, Dieu saisit la main droite de Cyrus et l’appelle par son nom. Shalom M. Paul avait comparé dès 1968 le Deutéro-Isaïe aux inscriptions royales cunéiformes, et l’on a souvent tiré de ce parallèle précis la preuve que l’auteur écrivait à Babylone, au contact de la propagande du vainqueur.

Tiemeyer conteste la pièce elle-même. Le verbe hébreu d’Isaïe 45,1 correspond aux expressions akkadiennes formées sur ṣabātu ou aḫāzu, « saisir », avec le mot « main » ; le cylindre n’emploie ni l’une ni l’autre, et ṣabātu n’y figure nulle part. Il porte une tournure formée sur tamāḫu, et, selon elle, la main n’appartient pas à la même personne dans les deux textes. Cogan rend d’ailleurs la ligne de façon plus idiomatique, par un dieu qui cherche un roi juste qu’il pourrait soutenir. La main, dans cette lecture, cesse d’être la même main.

Fried n’a pas besoin de l’emprunt. Partout où Cyrus puis son fils Cambyse étendent l’empire, les prêtres des grands sanctuaires appliquent au conquérant perse les titres et la théologie de leurs propres rois. En Égypte, Cambyse est salué comme pharaon ; à Babylone, il reçoit le rang de prince héritier puis de roi lors de la fête du Nouvel An. Fried donne trois raisons à cette conduite : l’intérêt des clergés, liés au succès du vainqueur, la restauration des temples, qui dépend de sa bienveillance, et la conviction que les dieux locaux lui ont eux-mêmes livré le pays, sans quoi il n’aurait pas vaincu. Elle relève aussi que Cyrus se vante, sur le cylindre, d’avoir libéré les habitants de Babylone de la corvée.

Un contemporain l’a fait en Égypte, et il l’a gravé dans la pierre. Oudjahorresné, médecin-chef et commandant de la flotte des derniers pharaons saïtes, compose pour Cambyse son nom royal de pharaon, et l’inscription de sa statue présente les rois achéménides comme respectueux des traditions égyptiennes. Cette statue de pierre verte haute d’environ 70 centimètres, dite « Naophore du Vatican », a été achetée sans tête en 1738, puis restaurée en 1783 avec une tête qui ne lui appartenait pas et qu’on a retirée depuis.

Le geste se retrouve d’un temple à l’autre, et chaque clergé le dit dans ses mots, pharaon à Saïs, élu de Marduk à Babylone, oint de YHWH chez les Judéens. On ne sait pas si l’auteur d’Isaïe 45 a lu ou entendu la proclamation de Babylone ; l’état de la documentation ne permet pas de trancher entre emprunt direct et convergence d’usage.

« Cyrus était-il donc le messie ? »

Les lecteurs anciens ont vu la difficulté bien avant la critique moderne, et ils l’ont réglée chacun à leur manière. Josèphe fait de Cyrus un lecteur d’Isaïe, et l’édit qu’il lui prête commence par cet aveu que le Dieu suprême a prédit son nom par les prophètes. Le titre devient ainsi la preuve d’une prescience.

Dans le Talmud de Babylone, au traité Megillah (12a), rabbi Nahman fils de rav Hisda pose la question sans détour. « Cyrus était-il donc le messie ? » Sa réponse fait parler Dieu au messie, à propos de Cyrus. J’ai contre Cyrus une plainte en ta faveur, dit Dieu en substance ; j’avais dit qu’il bâtirait ma maison et rassemblerait mes exilés, et il s’est contenté de proclamer « Quiconque parmi vous est de son peuple, qu’il monte », comme on le lit en Esdras 1,3. Le verset n’est pas corrigé, ses mots restent en place, et c’est leur lecture qui change. Pour ôter son titre à Cyrus, le commentateur talmudique n’a eu besoin que de faire adresser la parole au messie plutôt qu’au roi perse, puis de retourner l’éloge en grief contre un souverain qui s’était borné à autoriser le départ.

Pour aller plus loin

Le cylindre de Cyrus, auquel l’encyclopédie consacre un article, éclaire la manière dont le vainqueur se présentait lui-même aux Babyloniens. L’édit du livre d’Esdras et le retour à Sion prolongent l’histoire des exilés que l’oracle promettait de libérer, tandis que la figure du Serviteur, dans les mêmes chapitres d’Isaïe, pose une autre énigme d’identité.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Livre d’Isaïe, 44,24 à 45,13 (oracle de Cyrus), en particulier 44,28 ; 45,1 ; 45,4-5 ; 45,13 texte hébreu massorétique
  2. Grand rouleau d’Isaïe (1QIsaᵃ), parchemin, l. 734 cm, 54 colonnes, grotte 1 de Qumrân, vers 125 avant notre ère Musée d’Israël, Sanctuaire du Livre, Jérusalem, HU 95,57/27
  3. Cylindre de Cyrus, argile, ligne 12 British Museum, BM 90920
Voir les 20 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Statue naophore d’Oudjahorresné, dite « Naophore du Vatican », pierre verte, h. env. 70 cm, provenance supposée Saïs Musées du Vatican, Museo Gregoriano Egizio, salle I
  2. Flavius Josèphe, *Antiquités juives*, XI, 1-7 Loeb Classical Library 326
  3. Talmud de Babylone, traité Megillah, 12a (enseignement de rabbi Nahman fils de rav Hisda)
  4. Livre d’Esdras, 1,1-4 (édit de Cyrus) texte hébreu massorétique

Bibliographie

  1. Lisbeth S. Fried, « Cyrus the Messiah ? The Historical Background to Isaiah 45:1 », *Harvard Theological Review* 95 (4), 2002, p. 373-393 Cambridge University Press
  2. Lena-Sofia Tiemeyer, *For the Comfort of Zion. The Geographical and Theological Location of Isaiah 40-55*, Supplements to Vetus Testamentum 139, Leyde, 2011 (sur le cylindre, p. 96-97) Brill
  3. Reinhard G. Kratz, *Kyros im Deuterojesaja-Buch. Redaktionsgeschichtliche Untersuchungen zu Entstehung und Theologie von Jes 40-55*, Forschungen zum Alten Testament 1, Tübingen, 1991 Mohr Siebeck
  4. Rainer Albertz, « Darius in Place of Cyrus : The First Edition of Deutero-Isaiah (Isaiah 40,1-52,12) in 521 BCE », *Journal for the Study of the Old Testament* 27, 2003, p. 371-383 SAGE
  5. Shalom M. Paul, « Deutero-Isaiah and Cuneiform Royal Inscriptions », *Journal of the American Oriental Society* 88, 1968, p. 180-186 American Oriental Society
  6. Mordechai Cogan, traduction du cylindre de Cyrus, dans William W. Hallo et K. Lawson Younger (dir.), *The Context of Scripture*, vol. II : *Monumental Inscriptions from the Biblical World*, Leyde et Boston, 2003 Brill
  7. Charles C. Torrey, *The Second Isaiah. A New Interpretation*, New York, 1928 Scribner’s
  8. R. N. Whybray, *Isaiah 40-66*, New Century Bible Commentary, 1975 Eerdmans

Sources en ligne

  1. « Cyrus the Messiah », Lisbeth S. Fried Bible Odyssey, Society of Biblical Literaturehttps://www.bibleodyssey.org/articles/cyrus-the-messiah/
  2. « « Ne ressassez plus les choses d’autrefois » (Esaïe 43,18). Un surprenant regard deutéro-ésaïen sur le passé », leçon inaugurale de Jean-Daniel Macchi, 21 mars 2007 Université de Genève, Mediaserverhttps://mediaserver.unige.ch/play/80001
  3. « Naissance de la Bible. Anciennes et nouvelles hypothèses », supports du cours de Thomas Römer, chaire des Milieux bibliques, 2018-2019 Collège de Francehttps://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/naissance-de-la-bible-anciennes-et-nouvelles-hypotheses-i
  4. « Museo Gregoriano Egizio », salle I (sculpture) Musées du Vaticanhttps://www.museivaticani.va/content/museivaticani/en/collezioni/musei/museo-gregoriano-egizio.html
  5. « Great Isaiah Scroll » The Digital Dead Sea Scrolls, Musée d’Israëlhttp://dss.collections.imj.org.il/isaiah
  6. « Cyrus Cylinder Translation » Liviushttps://www.livius.org/sources/content/cyrus-cylinder/
  7. « Megillah, Daf Yod Aleph, Part 6 » Fuchsberg Jerusalem Centerhttps://fuchsbergcenter.org/megillah-daf-yod-aleph-part-6/
  8. « Cyrus as Messiah » Jewish Bible Quarterlyhttps://www.jewishbible.org/articles/cyrus-as-messiah/
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