La céramique Nazca et ses neuf phases : une horloge contestée
Neuf phases stylistiques établies à Berkeley et jamais publiées, cinquante tessons passés en luminescence : ce que la céramique nazca date encore.

Quatre versets. Trente-six chapitres. D’un côté Genèse 6, 1-4, où les Nephilim apparaissent et disparaissent en quelques lignes sans que rien soit expliqué. De l’autre le Livre des Veilleurs, première section du corpus d’Hénoch, qui raconte la descente des anges, leurs noms un par un, leurs enseignements interdits et le sort de leur descendance. Presque tout ce que le lecteur moderne croit savoir des Nephilim vient du second texte.
Le passage est bref et abrupt. Les hommes se multiplient, les benê ha-elohim trouvent leurs filles belles et en prennent pour femmes. Vient une décision divine : le souffle de Yhwh ne demeurera pas dans l’homme pour toujours, et ses jours seront de cent vingt ans. Puis la mention des Nephilim, suivie de celle des gibborim, les guerriers d’autrefois, les hommes de renom.
Le verset 3 contient deux mots isolés dans toute la Bible hébraïque, yadôn et beshaggam. Le premier a été rattaché à la racine « juger », lecture abandonnée, puis à la racine « demeurer », que soutiennent la Septante, la Peshitta et une paraphrase de Qumrân, 4Q252 colonne I ligne 2, qui écrit yadour. Umberto Cassuto proposait en 1961 de passer par un verbe arabe de même racine géminée, solution qui respecte la vocalisation massorétique. Ki-Eun Jang a rouvert le dossier en 2025 : pour elle, beshaggam est un substantif archaïque signifiant « chair », apparenté au guèze śəgā, et la suite du verset serait une glose de scribe expliquant un mot devenu obscur.
Le mot Nephilim n’est pas mieux loti. Toutes les étymologies proposées sont fragiles, et les lexicographes le disent. La plus courante rattache le terme à la racine npl, « tomber » ; Ronald Hendel y voit une forme passive du type qatil, « ceux qui sont tombés ». Rien n’est démontré. Le terme n’apparaît que deux fois dans la Bible hébraïque, en Genèse 6, 4 et en Nombres 13, 33, où les explorateurs envoyés en Canaan déclarent avoir vu des Nephilim et s’être sentis devant eux comme des sauterelles. Une troisième occurrence possible, en Ézéchiel 32, 27, suppose une correction du texte consonantique. La Septante rend les deux occurrences certaines par gigantes, et ce choix de traducteurs alexandrins a fixé le mot pour l’Occident.
Que les Nephilim soient les enfants des fils de Dieu paraît évident. La syntaxe l’est beaucoup moins. Le verset 4 pose leur présence à l’accompli, puis emploie un inaccompli à valeur itérative pour la venue des fils de Dieu auprès des filles des hommes. Le verbe de l’enfantement, wayyaledou, n’a pas de complément d’objet marqué, alors que les généalogies voisines de Genèse 4 en portent un systématiquement. Le Pentateuque samaritain vocalise ce verbe à la forme causative, « ils engendrèrent », ce qui interdit de le corriger en passif. Jang en conclut que les Nephilim étaient déjà là quand ces unions ont eu lieu, et John Day avait fait valoir en 2012 que la construction se lisait mieux ainsi.
Le camp adverse n’est pas démuni. Ronald Hendel a montré en 1987 que le motif de dieux s’unissant à des mortelles pour engendrer des demi-dieux, suivi d’une destruction décidée par le dieu souverain, se retrouve dans le Catalogue des femmes attribué à Hésiode, où Zeus met fin à l’âge des héros. La logique du déluge mésopotamien fonctionne de même. Dans ce cadre, Genèse 6, 1-4 est bien le motif du déluge, et la parenté des Nephilim va de soi. Jang objecte sur des points précis. Le texte ne porte aucun jugement moral sur ces unions, alors que Genèse 6, 5 et 6, 11-12 nomment explicitement la cause du déluge. Les fils de Dieu disparaissent ensuite du récit. Et les Nephilim reparaissent après le cataclysme, en Canaan, ce qui ruine la prémisse d’une destruction de toute chair. Elle rapproche plutôt le verset 3 de Genèse 3, 22 et de Genèse 11, 6-8, où Yhwh maintient la frontière entre les hommes et le divin sans qu’aucune faute soit imputée.
Reste une fonction narrative : introduire les habitants géants du pays. Brian Doak a montré en 2012 comment la Bible confond ses populations de haute taille. Le Deutéronome identifie les Anaqim aux Emim de Moab, précise que les Ammonites appellent Zamzummim ceux que les Israélites nomment Rephaïm, et Nombres 13, 33 fait venir les fils d’Anaq des Nephilim. Une nébuleuse de noms, pas une généalogie.
Le Livre des Veilleurs, chapitres 1 à 36 du corpus hénochique, a pris sa forme actuelle vers le milieu ou la fin du IIIᵉ siècle avant notre ère. Composé en araméen, il est conservé par onze manuscrits fragmentaires de Qumrân. Le récit y est d’une précision que la Genèse n’a jamais eue. Les anges sont deux cents. Ils descendent au temps de Yared sur le sommet du mont Hermon, et le texte tire le nom de la montagne du serment qu’ils y prêtent, en jouant sur la racine du mot « anathème ». Suivent vingt noms de chefs de dizaines, de Shemihazah à Asael.
Deux mythes distincts sont entrelacés. Dans le premier, la faute est l’union avec les femmes, et le chef s’appelle Shemihazah. Dans le second, elle est la divulgation de savoirs interdits, et le chef s’appelle Asael : il enseigne à forger des épées et des cuirasses, à travailler l’or, et fait connaître l’antimoine et le fard des paupières. La suite est plus dure. Au chapitre 15, les esprits sortis du corps des géants tués deviennent les esprits mauvais de la terre. La démonologie juive puis chrétienne trouve là son acte de naissance, dans un texte que la Genèse ignore.
Sur un point, la recherche s’arrête net : on ne sait pas si l’auteur du Livre des Veilleurs lisait Genèse 6, 1-4 ou si les deux textes puisent dans un fonds narratif commun plus ancien. Le dossier documentaire ne permet pas de trancher.
Un second texte araméen développe le même récit du point de vue des fils. Le Livre des Géants est attesté par dix manuscrits de Qumrân répartis sur quatre grottes, édités dans les volumes 31 et 36 des Discoveries in the Judaean Desert et traduits en français par Michaël Langlois en 2008. On y lit des rêves, des messagers envoyés à Hénoch, et en 4Q530 une vision de trône qui recoupe étroitement Daniel 7, 9-10.
Et deux noms qui ne viennent pas de la Bible. Gilgamesh figure parmi les géants, en 4Q530 comme en 4Q531 fragment 22d. Hobabish, forme sémitique de Humbaba, le gardien de la forêt de cèdres de l’épopée mésopotamienne, apparaît en 4Q203 fragment 3 et en 4Q530. Un manuscrit juif d’époque hellénistique fait donc du héros d’Ourouk un monstre antédiluvien.
Le rapprochement va plus loin. Amar Annus a soutenu en 2010 que les Veilleurs dérivent des apkallu, les sages antédiluviens qui apportent aux hommes les techniques de la civilisation et que certains textes cunéiformes présentaient déjà comme dangereux. Le mythe hénochique retournerait cette figure : ce que les scribes babyloniens tenaient pour un don devient une contamination. George Nickelsburg et James VanderKam lisent pour leur part les géants comme des doublures des rois hellénistiques du temps de l’auteur. Le Livre des Géants a ensuite connu une seconde vie manichéenne, dont des fragments circulaient encore à Tourfan, dans l’actuel Xinjiang.
La lecture angélique est la plus ancienne attestée : Jaap Doedens l’a établi en 2019 au terme d’une histoire de l’exégèse de trois cent soixante-neuf pages. Elle domine chez les auteurs juifs du Second Temple. Le Livre des Jubilés, au chapitre 7, distingue trois espèces issues de ces unions, le géant, le Naphil et l’Elyo, qui s’entretuent dans cet ordre ; l’Apocalypse animale, en 1 Hénoch 86, les figure par des éléphants, des chameaux et des ânes ; l’Épître de Jude cite nommément 1 Hénoch 1, 9.
Le déplacement se fait en deux temps. Du côté juif, les targums araméens rendent « fils de Dieu » par « fils des grands », et « filles des hommes » par des femmes de rang inférieur, exégèse que Philip Alexander a retracée en 1972 : les anges cèdent la place à des notables abusant de leur pouvoir. Du côté chrétien, Sextus Julius Africanus avance au IIIᵉ siècle, dans sa Chronographie, que les fils de Dieu sont la descendance de Seth et les filles des hommes celle de Caïn, tout en mentionnant encore la lecture angélique. Augustin tranche dans La Cité de Dieu, au livre XV, chapitre 23 : il se refuse à croire que de saints anges soient tombés de cette façon. À partir du IVᵉ siècle, l’interprétation séthite devient le consensus occidental, et le reste jusqu’à l’époque moderne.
Le corpus hénochique suit le chemin inverse. Marginalisé en Occident, il sort de la circulation latine et grecque, tout en demeurant écriture canonique dans l’Église éthiopienne orthodoxe, seule tradition chrétienne à l’avoir conservé en entier. Annette Yoshiko Reed a suivi en 2005 ce double mouvement.
Le témoin grec le plus important du Livre des Veilleurs a été mis au jour pendant l’hiver 1886-1887 à Akhmim, en Haute-Égypte, par la Mission archéologique française du Caire dirigée par Eugène Grébaut. C’est un petit livre de 33 feuillets de parchemin, environ 15 sur 11 centimètres, cousu dans des plats de carton grossièrement gainés de cuir. Il contient l’Évangile de Pierre, l’Apocalypse de Pierre reliée tête-bêche et à l’envers, le Livre des Veilleurs copié par deux mains, et un extrait du martyre de Julien d’Anazarbe collé à l’intérieur du plat arrière. Au passage d’un copiste à l’autre, une phrase du chapitre 14 se coupe en plein mot d’une page à la suivante.
Aucun rapport de fouille n’existe. La nécropole d’Akhmim a été pillée et détruite entre 1884 et 1897, Urbain Bouriant, premier éditeur du codex en 1892, l’avait signalé lui-même aux autorités françaises, et Helen Jacobus a rappelé en 2026 que la « tombe du moine » où le manuscrit aurait été trouvé ne repose sur aucun témoignage de première main. La datation a varié d’autant : Bouriant descendait jusqu’au XIIᵉ siècle, la paléographie récente retient la fin du Vᵉ. Longtemps conservé au musée du Caire sous la cote P. Cairo 10759, le codex se trouve au musée des antiquités de la Bibliotheca Alexandrina.
Le reste de la tradition est mince et tardif : un quart environ du corpus survit en grec, la totalité en éthiopien dans une cinquantaine de manuscrits du XVᵉ au XIXᵉ siècle. Quatre d’entre eux, dont celui que James Bruce offrit à Louis XV et qui porte la cote Éthiopien 49 à la Bibliothèque nationale de France, ont rouvert le dossier en Occident après 1773.
Sur cette base repose le chiffre le plus cité de toute l’affaire. Dans l’édition des fragments araméens de 4Q201 publiée par Józef Milik en 1976, la taille des géants, trois mille coudées, est restituée entre crochets : elle tombe dans une lacune et ne survit pas sur la peau. Les versions divergent, certaines donnant trois cents coudées, d’autres trois mille. Et la traduction critique de Nickelsburg et VanderKam, en 2004, n’imprime aucun chiffre : elle lit à cet endroit la généalogie des trois espèces. Ce que des générations de lecteurs ont pris pour une mesure est une conjecture d’éditeur.
Le dossier croise le récit babylonien du déluge dans l’Atrahasis, où les dieux et les hommes se séparent par une décision comparable à celle de Genèse 6, 3, et l’épopée de Gilgamesh, dont le héros passe du côté des monstres dans le Livre des Géants. Il rejoint aussi l’histoire matérielle des manuscrits de la mer Morte, sans lesquels l’araméen du corpus hénochique serait resté entièrement perdu.
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⛏Pas de rue, pas de temple, pas d’atelier. Ce vide a fondé la thèse de la plus vieille ville égalitaire du monde. Chaque terme du dossier a bougé depuis.
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