La céramique Nazca et ses neuf phases : une horloge contestée
Neuf phases stylistiques établies à Berkeley et jamais publiées, cinquante tessons passés en luminescence : ce que la céramique nazca date encore.
Une question d’histoire vaut ce que valent les preuves susceptibles d’y répondre. Pour l’Exode, la liste se dresse avant d’ouvrir un seul dossier : un texte égyptien signalant le départ d’un groupe sémitique hors du delta, un niveau d’occupation daté dans le Sinaï, une rupture visible dans les archives de l’administration ramesside. Aucun des trois n’existe. Ce qui reste après ce constat occupe l’égyptologie et l’exégèse depuis quarante ans.
En 1896, Flinders Petrie dégage dans le temple funéraire de Mérenptah, à Thèbes-Ouest, une dalle de granit de 3,18 mètres de haut sur 1,61 de large, gravée au dos d’une stèle plus ancienne d’Amenhotep III. Le texte date de l’an 5 du règne, vers 1208 avant notre ère, et célèbre une victoire sur les Libyens. Les dernières lignes énumèrent une campagne en Canaan : Ascalon, Guézer, Yanoam, et Israël, dont il est dit que la semence n’existe plus.
Le nom d’Israël y porte le déterminatif d’un peuple, non celui d’une ville ni d’un pays. C’est la seule occurrence connue dans tout le corpus égyptien, et elle établit qu’un groupe portant ce nom se trouve en Canaan à la fin du XIIIᵉ siècle. Thomas Römer le formule sans ménagement dans son cours du Collège de France : la mention ne présuppose ni exode ni émigration, et rien n’y indique une provenance extérieure à la Palestine. La stèle donne une date limite à l’existence d’Israël. Elle ne documente pas son origine.
Exode 1,11 nomme deux villes de dépôt bâties par les Hébreux : Pitom et Ramsès. La seconde est localisée. Manfred Bietak a cartographié les branches du Nil, établi que la pélusiaque était la plus orientale sous Ramsès II, puis fouillé là où la céramique ramesside culminait. Qantir est Pi-Ramsès. Avaris, l’ancienne capitale des Hyksos, occupe Tell el-Dab’a, deux kilomètres au sud.
L’ennui commence après. La ville est abandonnée vers 1070 avant notre ère et sert de carrière. Ses blocs partent vers Tanis et Bubastis sous les XXIᵉ et XXIIᵉ dynasties, au point que des cultes des dieux « de Ramsès de Pi-Ramsès » apparaissent à Tanis à partir du IIIᵉ siècle. Römer ajoute une observation philologique : la forme brève « Ramsès », sans le « Pi », ne se rencontre qu’à partir de cette époque tardive. Le verset emploie la forme brève.
Pitom pose le même problème en pire. Bietak l’identifie à Tell el-Retaba, seule agglomération ramesside substantielle du Wadi Toumilat, et écarte Tell el-Masḥouta, qui selon le dossier archéologique n’existait pas encore. Römer retient au contraire Tell el-Masḥouta, abandonné après les Hyksos, repeuplé vers le VIIᵉ siècle sous les Saïtes et associé au canal de Néko. Lequel des deux ? Le débat déplace la date de rédaction de cinq siècles.
Le chiffre du texte se laisse examiner. Exode 12,37 compte six cent mille hommes à pied sans les familles, le recensement des Nombres en donne 603 550 en âge de porter les armes : une colonne de deux à trois millions de personnes traverserait le Sinaï pendant quarante ans. Aucune lecture démographique ni logistique ne survit à ce chiffre, et les historiens le traitent pour ce qu’il est, une construction littéraire.
Reste le terrain. Tell el-Qudeirat, l’oasis identifiée à Kadesh-Barnéa, a été sondée en 1914 par Leonard Woolley et T. E. Lawrence, puis fouillée par Rudolph Cohen de 1976 à 1982. Trois forteresses superposées de l’âge du Fer, du Xᵉ au VIᵉ siècle. Cohen a écrit que ses fouilles n’avaient rien donné d’antérieur au Xᵉ siècle et s’est demandé publiquement s’il avait fouillé le bon site.
Le camp adverse a une réponse précise. Cohen notait que le tell n’avait atteint le sol vierge qu’en de rares endroits. Lily Singer-Avitz a repris le matériel en 2008 dans la revue Tel Aviv : des tessons de céramique peinte de Qurayyah, en usage à la fin du Bronze récent et au Fer I, se retrouvent dans plusieurs strates, avec des sceaux de style égyptien. Elle en tire une occupation aux XIIᵉ et XIᵉ siècles. Discrète, mais réelle.
Un dernier obstacle est politique. L’Égypte tient la Canaan du XIIIᵉ siècle, si bien que quitter l’Égypte pour Canaan revient à entrer en territoire égyptien. Et la frontière est surveillée. Le papyrus Anastasi V conserve le rapport d’un chef de troupe, Kakemwer, envoyé du palais à la poursuite de deux esclaves en fuite ; il atteint l’enceinte de Tjekou, où un éclaireur lui signale qu’ils sont passés au nord du Migdol de Séthi-Merenptah. Deux fugitifs mettent en mouvement une machine qui écrit et archive.
Le décor du récit est documenté. Dans le papyrus Anastasi VI, British Museum EA 10245, un fonctionnaire rend compte d’avoir laissé passer les tribus shasou d’Édom devant la forteresse de Merenptah-hotep-her-Maât, en Tjekou, jusqu’aux bassins de Per-Atoum, pour les garder en vie eux et leur bétail. Des pasteurs sémitiques entrant dans le delta oriental en période de sécheresse : attesté, daté, ordinaire.
L’autre pièce est en Nubie. Sur une colonne de la salle hypostyle du temple d’Amon-Rê à Soleb, bâti par Amenhotep III, une liste de « pays shasou » comporte le groupe yhwꜣ, repris à Amara-Ouest sous Ramsès II parmi six groupes. Daniel Fleming tient la lecture serrée dans son ouvrage de 2021 : le scribe désigne d’abord une subdivision du pays shasou, et la localisation méridionale ne vient que de la version ramesside postérieure. Que le nom recoupe le nom divin est probable. Qu’il désigne le dieu à Soleb ne l’est pas.
Römer cherche parmi ces Shasou et ces Habirou, en conflit avec le pouvoir égyptien, les porteurs possibles de la tradition. D’autres lisent l’inverse et voient une mémoire fabriquée en transférant sur l’Égypte l’expérience canaanéenne de la domination égyptienne, le retrait ramesside du Levant se racontant ensuite comme une libération.
Quant au lien avec les Hyksos, que Manéthon posait déjà, Römer le refuse dans sa forme directe : l’écart chronologique avec l’apparition d’Israël au XIIᵉ siècle est trop grand, et les Hyksos étaient des gouverneurs, non des gens du bas de l’échelle sociale. Le modèle de l’invasion a d’ailleurs bougé. En 2020, une équipe conduite par Chris Stantis a publié dans PLOS ONE les rapports isotopiques du strontium mesurés sur l’émail dentaire de 75 individus de Tell el-Dab’a : 40 d’entre eux ont passé leur enfance hors du delta, les immigrés sont plus nombreux avant la période hyksos que pendant, et les non-locaux sont plus souvent des femmes. Une conquête menée par des hommes venus du Levant ne se lit pas dans cet émail.
L’argument du silence est fragile en Égypte, et James Hoffmeier l’a démonté méthodiquement. Dans le delta, la brique crue et le papyrus se conservent mal, et les inscriptions royales n’enregistrent pas les défaites. L’anonymat du pharaon, souvent donné pour la marque d’un auteur tardif ignorant son sujet, correspond en outre à une convention du Nouvel Empire qui évitait de nommer l’ennemi vaincu.
Bietak apporte un point philologique qui porte. Les scribes égyptiens désignent certains lieux du Wadi Toumilat par des mots d’emprunt sémitiques, les bassins de Pitom comme l’enceinte de Tjekou, ce qui suppose une population de langue sémitique installée là assez longtemps pour avoir supplanté les noms égyptiens. Il en conclut qu’une partie de la géographie du delta oriental que reflètent la Genèse et l’Exode remonte à l’époque ramesside.
Le nom de Moïse va dans le même sens. Il est égyptien, formé sur la racine qui donne Ptah-mosis, Thout-mosis et Ra-msès, avec le nom du dieu manquant ; Römer rappelle qu’un contremaître appelé Moïse a organisé une grève à Deir el-Médineh. Les rédacteurs connaissaient un milieu égyptien réel. Aucun de ces éléments n’établit un départ.
En septembre 2025, Thomas Schneider a proposé une piste inattendue dans la revue en ligne de l’ASOR. Flavius Josèphe, dans le Contre Apion, cite Manéthon au paragraphe 250 : le prêtre héliopolitain qui prend la tête des « lépreux » s’appelait Osarseph avant de prendre le nom de Moïse. Au paragraphe 291, citant Chérémon, il donne un autre nom égyptien, Tisithen. Aucun des deux n’avait été soumis à une analyse linguistique complète.
Schneider lit Osarseph comme la forme tardive de Wsjr-(m-)ḫʕw=f, « Osiris est en son apparition », et Tisithen comme le rendu grec de ḏꜣḏꜣ-tnw, « l’ennemi de la falaise ». Ni l’un ni l’autre ne ressemble à une invention grecque tardive. Il les rattache à la guerre civile du passage de la XIXᵉ à la XXᵉ dynastie, documentée par deux textes rares. Le prologue du grand papyrus Harris, British Museum EA 9999, colonne 75, décrit un pays sans chef où les notables s’entretuent, puis une période où un Syrien nommé Irsou soumet tout le territoire. Une stèle de Sethnakht découverte à Éléphantine en 1971 raconte que ses adversaires avaient livré l’argent, l’or, le cuivre et le lin de l’Égypte à des Asiatiques pour recruter des combattants, avant de fuir. Elle date la fin des opérations : an 2, deuxième mois de la saison chaude, jour 10. Soit 1198 avant notre ère.
Schneider qualifie lui-même sa proposition de nettement spéculative. Il ne dépose pas une conclusion. Il dépose une condition : quiconque avancera un autre contexte devra rendre compte de la forme linguistique des deux noms. Le mouvement inverse existe la même année : en janvier 2025, Aaron Adair a soutenu dans le Scandinavian Journal of the Old Testament que le nom de Moïse dérive du démotique mšꜥ, « marcher, aller », ce qui n’en ferait un ajout au récit qu’à l’époque hellénistique. Deux directions chronologiques opposées, un seul mot.
Osarseph et Tisithen n’existent nulle part ailleurs que dans le Contre Apion, chez un auteur qui les rapportait pour les réfuter. Toute la démonstration tient à ces deux lignes.
Ce dossier croise l’histoire des Hyksos et de leur capitale Avaris, renouvelée par l’analyse isotopique des sépultures de Tell el-Dab’a, et la question des origines méridionales de Yahvé, dieu associé aux Shasou du Sud avant de devenir celui d’Israël. Il rejoint aussi le récit babylonien du déluge, autre cas où un texte biblique se lit à côté de sources proche-orientales plus anciennes.
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