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Académie · Cours Antiquité · Vie & société

0. Avant-propos

Comprendre la Perse antique

En juin 348 avant notre ère, ou un an plus tard, Akhvamazda, qui gouverne la Bactriane au nom du roi perse, écrit à Bagavant, son subordonné dans la ville de Khulmi. Il lui avait ordonné d’entourer la localité de Nikhshapaya d’un mur et d’un fossé, et Bagavant avait mis les soldats au travail. Puis les sauterelles se sont abattues sur le pays, la moisson était mûre, et les habitants craignaient que le chantier ne les fasse pulluler. Akhvamazda change donc l’ordre des tâches. Les soldats lutteront d’abord contre les insectes, ils couperont ensuite le grain, et le mur sera construit le moment venu. La lettre est rédigée sur cuir, en , dans le nord de l’actuel Afghanistan, très loin des palais de Suse et de Persépolis.

Pour qu’une lettre de ce genre soit écrite, transmise et suivie d’effet, il faut un empire qui fonctionne. Entre le milieu du VIᵉ siècle et 330 avant notre ère, l’empire achéménide, du nom de la dynastie issue de la Perside, l’actuel Fars, a réuni des pays qui allaient de l’Indus à la mer Égée et de l’Asie centrale à la première cataracte du Nil. Comment a-t-il tenu plus de deux siècles sur cette étendue, avec quels relais dans les provinces, quelles ressources prélevées et quels compromis avec les peuples soumis ? On le présente souvent comme le premier empire universel. Le cours dit ce que la formule a de juste et ce qu’elle a de trompeur, puisque l’Assyrie avait déjà ses provinces, ses gouverneurs et ses courriers à relais, et que la nouveauté perse tient surtout à l’échelle, à la durée et à une manière de gouverner des pays très différents sans les fondre. Il suit le roi et sa cour, les , l’impôt, les archives et les routes, de la conquête de Cyrus à la mort de Darius III. Il laisse de côté la religion de l’Iran ancien, qui a son propre cours dans la collection, et il ne raconte les guerres contre les cités grecques que du côté de l’empire.

Vingt satrapies qu’aucun document perse ne mentionne

Hérodote raconte, au livre III de ses Histoires, que Darius Ier partagea son empire en vingt gouvernements, que les Perses appelaient satrapies, et fixa le tribut de chacun. La liste est précise, mille talents d’argent pour Babylone, trois cent soixante talents de poudre d’or pour les Indiens, et elle a longtemps servi de charpente à toutes les reconstructions de l’administration perse. Les rois, eux, énumèrent dans leurs inscriptions des , vingt-trois au plus sur le rocher de Bisitun, vingt-quatre sur la base d’une statue de Darius retrouvée à Suse, trente-deux dans une inscription de Xerxès. Aucune de ces listes ne recoupe celle d’Hérodote, dont l’ordre ne suit pas la géographie et qui détaille l’ouest bien plus que l’est. Pour Bruno Jacobs, qui a repris toute la question, les listes perses énumèrent les unités d’un même niveau d’une administration hiérarchisée, et la liste grecque n’a pas de valeur documentaire. D’autres historiens, Pierre Briant en 1996 notamment, en ont gardé l’usage en la critiquant, et l’on a tenté de concilier les deux séries en distinguant des districts fiscaux et des provinces, solution que Jacobs rejette. Un registre de la chancellerie royale trancherait. On n’en a retrouvé aucun.

Une seule version de l’année 522

En 522 avant notre ère, Darius s’empare du trône après avoir tué celui qui régnait, et fait graver à Bisitun un récit selon lequel sa victime était un mage, Gaumata, qui avait usurpé le nom de Bardiya, frère du roi défunt. Une partie des historiens tient ce récit pour exact, une autre y lit la justification d’un coup d’État contre le prince légitime. Le cours expose les deux lectures avec leurs arguments et dit pourquoi aucune source indépendante ne permet de choisir. La même règle vaut quand la documentation manque. Les tablettes de Persépolis, des milliers de pièces comptables, couvrent seize années et une seule région, et le cours dit chaque fois ce qu’on peut en tirer pour le reste de l’empire et ce qu’on ne peut pas en tirer.

À la fin du cours, vous saurez

  • Dire ce que l’empire achéménide inaugure en matière d’échelle et d’administration, et ce que les empires assyrien et babylonien faisaient déjà.
  • Distinguer ce que disent les inscriptions royales perses, les auteurs grecs et les archives administratives, et expliquer pourquoi l’empire se connaît d’abord par ses documents de gestion.
  • Expliquer ce que faisait un satrape, de qui il dépendait et ce qui limitait son pouvoir, en vous appuyant sur les lettres conservées de deux satrapes.
  • Dire pourquoi la liste des vingt satrapies d’Hérodote ne se lit plus comme un document administratif, et ce que la recherche lui oppose.
  • Décrire comment circulaient un ordre, une ration et un voyageur entre Persépolis, Suse et les provinces.
  • Exposer le débat sur le récit de Darius à Bisitun, et dire pourquoi l’idée d’un empire en décadence après Xerxès a été abandonnée par la recherche.

Le sommaire

  1. Sources et regards grecsPourquoi l’empire n’a laissé aucun récit de lui-même, et ce que les auteurs grecs, les inscriptions royales et les archives en disent chacun.
  2. Héritages assyriens et mèdesCe que les Perses trouvent chez leurs prédécesseurs, et pourquoi l’existence d’un empire mède est aujourd’hui mise en doute.
  3. Cyrus et CambyseLa conquête de la Médie, de la Lydie, de Babylone et de l’Égypte, et la manière dont les royaumes vaincus entrent dans l’empire.
  4. Darius à BisitunLa crise de 522, le récit officiel qui la raconte, et l’écriture probablement créée pour le graver.
  5. Le Grand Roi et sa courUne royauté qui se montre dans des images répétées et gouverne par les dons, la table et les faveurs.
  6. Satrapes et provincesCe que font les gouverneurs d’après leurs lettres, et comment l’administration provinciale était hiérarchisée.
  7. Tribut, terres et dariqueLes formes du prélèvement, les terres de service de Babylonie et l’apparition d’une monnaie royale.
  8. Les tablettes de PersépolisRations, voyageurs et sceaux dans l’archive administrative du cœur de l’empire, et ce qu’elle laisse dans l’ombre.
  9. Peuples, langues et cultesComment l’empire s’appuie sur les temples, les langues écrites et les notables de chaque pays.
  10. Révoltes et successionsLes crises du Vᵉ et du IVᵉ siècle, et la fabrication grecque de l’image d’un empire en déclin.
  11. Alexandre et l’héritageUne conquête qui garde l’essentiel des provinces, des satrapes et des usages perses.

Conditions pratiques

Le cours ne suppose aucune connaissance du Proche-Orient ancien, de la Grèce ou de l’Iran, et aucune langue ancienne. Les rois et les lieux portent leur nom français usuel, Cyrus, Darius, Xerxès, Persépolis, avec la forme perse donnée une fois, et les termes vieux-perses, élamites, babyloniens ou araméens sont traduits à leur première apparition. Dans chaque chapitre, les mots soulignés s’ouvrent au survol sur une définition courte, et les chiffres en exposant renvoient à une note qui donne la référence exacte ou la précision savante. Des encadrés isolent un document, un objet, un piège ou un désaccord entre spécialistes. Le corps des onze chapitres se lit en un peu plus de deux heures, plutôt quatre avec les notes, les encadrés et les sources.