Le cylindre de Cyrus, première charte des droits de l’homme ?

Photograph by Mike Peel (www.mikepeel.net). · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

En mars 1879, Hormuzd Rassam, archéologue chaldéen travaillant pour le British Museum, fouille les ruines de Babylone. Dans le secteur du grand sanctuaire de Marduk, ses ouvriers dégagent un objet en argile cuite en forme de tonnelet, long d’environ 22,5 cm, couvert d’une inscription cunéiforme en babylonien. C’est le cylindre de Cyrus, aujourd’hui exposé au British Museum sous le numéro d’inventaire BM 90920. Un siècle plus tard, on le présentera comme « la première charte des droits de l’homme ». Le texte, lui, raconte une histoire très différente.

Octobre 539 : Babylone tombe sans combat

D’abord le contexte. À l’automne 539 av. J.-C., Cyrus II, roi de Perse, achève la conquête de l’empire néo-babylonien. La Chronique de Nabonide, tablette babylonienne conservée elle aussi au British Museum (BM 35382), rapporte qu’après la défaite de l’armée babylonienne à Opis sur le Tigre, au mois de Tashrîtu, Sippar tombe sans combat le 14, puis le 16 le général Ugbaru et l’armée de Cyrus entrent dans Babylone sans bataille. Le roi vaincu, Nabonide, est capturé. Cyrus lui-même fait son entrée dans la ville plus tard, le 3 du mois d’Arahsamna, accueilli, selon la chronique, par des rameaux verts étendus devant lui. La tablette elle-même n’est pas contemporaine des faits : l’analyse paléographique la rattache à l’époque séleucide, soit deux siècles au moins après le règne de Nabonide.

Cette prise de Babylone marque un basculement. En une vingtaine d’années, Cyrus a soumis les Mèdes, le royaume de Lydie de Crésus, puis la Mésopotamie tout entière. L’empire achéménide qui en résulte est, à cette date, le plus vaste que le Proche-Orient ait connu, et il durera jusqu’à Alexandre. Le cylindre est rédigé dans les mois qui suivent la conquête, très probablement par les scribes et les prêtres babyloniens du temple de Marduk, l’Esagila.

Ce que dit vraiment le texte : Marduk a choisi son roi

Le texte compte 45 lignes, dont plusieurs lacunaires. Sa structure suit un schéma bien connu des assyriologues. Première partie : le mauvais roi. Nabonide y est accusé d’avoir négligé le culte de Marduk, imposé des corvées écrasantes et installé des cultes inappropriés. Alors Marduk, « seigneur des dieux », s’irrite, parcourt tous les pays du regard et choisit un roi juste : « il prononça le nom de Cyrus, roi d’Anshan, et le désigna pour la royauté sur la totalité du monde » (Cylindre de Cyrus, ligne 12). Deuxième partie : Cyrus parle à la première personne, se présente avec sa titulature (« je suis Cyrus, roi du monde, grand roi, roi puissant, roi de Babylone »), affirme être entré dans la ville en paix, avoir interdit à ses soldats de terroriser les habitants, avoir rétabli les cultes et renvoyé dans leurs sanctuaires les statues divines que Nabonide avait fait transporter à Babylone. Il mentionne aussi le retour de populations déplacées vers leurs villes d’origine, avec leurs dieux.

On cherchera en vain dans ces lignes une déclaration de droits. Pas d’abolition de l’esclavage, institution que le texte ne mentionne pas et que l’empire perse pratique comme tous ses voisins. Pas de liberté religieuse au sens moderne : ce que Cyrus restaure, ce sont des cultes locaux précis, dans une logique de restauration de l’ordre voulu par les dieux. Le document est une proclamation de légitimité. Un roi étranger explique aux Babyloniens, dans leur langue et selon leurs codes, pourquoi leur propre dieu l’a choisi.

Un genre babylonien vieux de plusieurs siècles

Et c’est là que l’affaire se précise. Le cylindre appartient à un genre bien attesté en Mésopotamie : l’inscription de fondation, texte enfoui dans les murs ou les fondations d’un édifice lors de travaux, destiné aux dieux et aux rois futurs plutôt qu’à un public vivant. La fin du texte le confirme : Cyrus y décrit ses travaux de restauration des murailles de Babylone et signale avoir retrouvé une inscription d’Assurbanipal, roi d’Assyrie du VIIe siècle, « un roi qui m’a précédé ». Le geste même de Cyrus s’inscrit dans une continuité assumée.

La rhétorique du libérateur choisi par le dieu local n’a rien d’inédit non plus. Quand le roi assyrien Sargon II s’empare de Babylone en 710 av. J.-C., ses inscriptions le présentent déjà comme l’élu de Marduk venu délivrer la ville d’un tyran. L’assyriologue Amélie Kuhrt l’a montré dans un article devenu classique, « The Cyrus Cylinder and Achaemenid Imperial Policy », publié en 1983 dans le Journal for the Study of the Old Testament : le cylindre reprend point par point les conventions de la propagande royale mésopotamienne. Loin d’être une rupture humaniste, il témoigne de l’habileté des nouveaux maîtres perses à parler le langage politique et religieux des vaincus.

Comment est né le mythe : Téhéran, 1971

Reste à comprendre d’où vient la légende. Elle doit beaucoup à un homme : Mohammad Reza Pahlavi, dernier shah d’Iran. En octobre 1971, le régime organise à Persépolis des célébrations fastueuses pour les 2 500 ans supposés de la monarchie iranienne, avec des chefs d’État venus du monde entier. Le cylindre de Cyrus en devient l’emblème officiel. La même année, une réplique de l’objet est offerte aux Nations unies, où elle est toujours exposée au siège de New York, présentée comme un ancien témoignage de tolérance. Le shah lui-même écrit que Cyrus a proclamé « la première déclaration des droits de l’homme de l’histoire ».

Dans la foulée circule une pseudo-traduction, encore très présente en ligne, qui fait dire à Cyrus des choses absentes du texte cunéiforme : abolition de l’esclavage, liberté de choisir sa religion, salaire pour tout travail. Ces phrases ne correspondent à aucune ligne du cylindre. Des spécialistes de la Perse achéménide comme Josef Wiesehöfer ou Amélie Kuhrt ont, depuis les années 1980, démonté ce montage pièce par pièce. Le paradoxe est réel : un objet fabriqué pour légitimer une conquête est devenu, vingt-cinq siècles plus tard, l’instrument de légitimation d’une autre monarchie, puis un symbole identitaire iranien qui a survécu à la révolution de 1979. Lors du prêt du cylindre au Musée national d’Iran par le British Museum en 2010-2011, des centaines de milliers de visiteurs sont venus le voir à Téhéran.

Ce que les historiens débattent encore

Faut-il pour autant renverser complètement l’image et faire de Cyrus un conquérant comme les autres ? Le débat historiographique est ouvert, et il est plus fin qu’un simple démenti. D’un côté, la tradition ancienne elle-même a construit un Cyrus exceptionnel : le livre d’Isaïe, au chapitre 45, fait de lui « l’oint » de Yahvé, seul souverain étranger à recevoir ce titre dans la Bible hébraïque, et le livre d’Esdras (1, 2-4) lui attribue l’édit autorisant les Judéens exilés à rentrer à Jérusalem et à rebâtir le Temple. Xénophon, au IVe siècle, en fait le roi idéal de sa Cyropédie. De l’autre côté, on rappelle que le cylindre ne mentionne ni les Judéens ni Jérusalem, que le retour d’exilés qu’il évoque concerne des villes mésopotamiennes, et que la politique achéménide de tolérance des cultes locaux relève du pragmatisme impérial autant que d’une conviction.

La question du décalage entre pratique perse et pratique assyrienne reste, elle, sérieusement discutée. Les Achéménides ont-ils réellement gouverné avec moins de déportations massives et de destructions de sanctuaires que leurs prédécesseurs assyriens et babyloniens ? Le dossier documentaire est inégal selon les régions, et les sources perses en vieux-perse, comme l’inscription de Behistun de Darius Ier, montrent que la répression des révoltes pouvait être brutale. Le consensus actuel tient en une phrase prudente : Cyrus fut un bâtisseur d’empire habile, dont la modération relative servait la stabilité de ses conquêtes, et le cylindre est le chef-d’œuvre de sa communication, pas une charte juridique.

Un objet en morceaux, une histoire encore incomplète

L’objet lui-même a continué de livrer des surprises. En 1975, l’assyriologue Paul-Richard Berger identifie dans la collection babylonienne de l’université Yale un fragment d’argile qui se raccorde exactement au cylindre et restitue les lignes 36 à 45. En 2010, deux fragments de tablettes des réserves du British Museum se révèlent porter des extraits du même texte, preuve que la proclamation avait été recopiée et diffusée au-delà du dépôt de fondation. Combien d’autres copies circulaient dans l’empire, et sous quelles formes ? La question reste ouverte. En attendant, le visiteur du British Museum peut s’arrêter, salle 52, devant ce tonnelet d’argile fissuré : quarante-cinq lignes serrées, écrites par des prêtres babyloniens pour un roi perse, et qui n’ont jamais parlé de droits de l’homme.

Pour aller plus loin

La figure de Cyrus s’éclaire par l’étude de l’empire achéménide et de ses inscriptions royales, notamment celle de Behistun sous Darius Ier. Le contexte babylonien de 539 renvoie au règne de Nabonide et au culte de Marduk, tandis que la mémoire biblique de Cyrus ouvre sur l’histoire de l’exil judéen à Babylone.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Cylindre de Cyrus, British Museum, BM 90920 (avec fragment de Yale BIN II, 32) British Museum, Londres
  2. Chronique de Nabonide (ABC 7), British Museum, BM 35382 British Museum, Londres ; éd. A. K. Grayson, Assyrian and Babylonian Chronicles
  3. Ancien Testament, Isaïe 45 et Esdras 1, 2-4 Bible hébraïque
  4. Xénophon, Cyropédie édition de référence
  5. Inscription de Behistun de Darius Ier inscription rupestre, Kermanshah, Iran

Bibliographie

  1. Amélie Kuhrt, « The Cyrus Cylinder and Achaemenid Imperial Policy », Journal for the Study of the Old Testament 25, 1983, p. 83-97 Journal for the Study of the Old Testament
  2. P.-R. Berger, « Der Kyros-Zylinder mit dem Zusatzfragment BIN II Nr. 32 und die akkadischen Personennamen im Danielbuch », Zeitschrift für Assyriologie 64, 1975, p. 192-234 Zeitschrift für Assyriologie
  3. Amélie Kuhrt, The Persian Empire: A Corpus of Sources from the Achaemenid Period, Routledge, 2007 Routledge
  4. Josef Wiesehöfer, Ancient Persia: From 550 BC to 650 AD, I. B. Tauris, 2001 I. B. Tauris
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