Bataille de Salamine (480 av. J.-C.) : le jour où la Grèce survit
Septembre 480 av. J.-C. : dans un détroit large de deux kilomètres, quelques centaines de trières grecques brisent la flotte de Xerxès.
Une salle du British Museum, la salle 10b. Sur les murs, une longue frise de reliefs en calcaire montre une ville assiégée : des béliers gravissent des rampes, des archers tirent à couvert derrière de grands boucliers d’osier, des habitants sortent des portes avec leurs ballots sur l’épaule, des prisonniers sont empalés sous les remparts. Ces dalles ornaient la salle XXXVI du palais Sud-Ouest de Sennachérib à Ninive, son « palais sans rival ». Elles racontent le siège de Lachish, en Judée, en 701 av. J.-C. Et elles le racontent du seul point de vue qui comptait pour leur commanditaire : celui du vainqueur.
Lachish, aujourd’hui Tel Lachish (Tell ed-Duweir), est un tell imposant de la Shéphélah, la zone de collines entre les monts de Judée et la plaine côtière, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Jérusalem. À la fin du VIIIe siècle av. J.-C., c’est l’une des principales villes du royaume de Juda après la capitale. Ville fortifiée, avec une double ligne de murailles, une porte monumentale et un vaste bâtiment palatial au sommet, elle verrouille l’accès aux hautes terres et surveille la route de l’Égypte.
Le contexte est celui d’une révolte. À la mort de Sargon II en 705, plusieurs vassaux de l’empire assyrien tentent de secouer le joug. Ézéchias, roi de Juda, fait partie des rebelles, appuyé par des promesses égyptiennes. La réponse de Sennachérib arrive en 701 : une campagne de représailles, sa troisième, qui descend la côte phénicienne, frappe la Philistie et la Judée. Le prisme dit de Taylor, conservé au British Museum, donne la version royale : le roi affirme avoir pris quarante-six villes fortes de Juda et avoir enfermé Ézéchias dans Jérusalem « comme un oiseau en cage ». Le chiffre relève du décompte officiel assyrien, invérifiable ville par ville, mais les destructions de cette campagne sont bien lisibles au sol.
Lachish offre une situation rare pour l’historien de l’Antiquité : trois types de sources indépendantes convergent sur le même événement. Il y a d’abord les annales assyriennes et les reliefs de Ninive, dégagés par Austen Henry Layard entre 1845 et 1847. Une inscription accompagne les images : « Sennachérib, roi du monde, roi d’Assyrie, assis sur son trône, tandis que le butin de Lachish défile devant lui. » Le nom de la ville est donné en toutes lettres, ce qui est exceptionnel dans ce corpus. Curieusement, le prisme de Taylor, lui, ne cite jamais Lachish, alors que le siège appartient à la même campagne.
Il y a ensuite la Bible hébraïque. Le deuxième livre des Rois (18, 13-17) rapporte que Sennachérib prend « toutes les villes fortes de Juda », qu’Ézéchias lui envoie un lourd tribut, et que le roi assyrien dépêche depuis Lachish ses officiers pour sommer Jérusalem de se rendre. Détail révélateur : le texte biblique ne raconte pas la chute de Lachish elle-même. Il la mentionne en passant, comme quartier général ennemi. Le récit hébreu préfère s’attarder sur la délivrance de Jérusalem, présentée comme un miracle.
Il y a enfin le sol. Et c’est là que l’affaire devient vraiment intéressante, car l’archéologie permet de confronter la propagande à la matière.
Les fouilles britanniques de James Leslie Starkey, de 1932 à 1938, puis surtout celles de David Ussishkin pour l’université de Tel Aviv, de 1973 à 1994, ont mis au jour les traces physiques du siège. Contre l’angle sud-ouest du tell, les fouilleurs ont dégagé une énorme rampe de siège : des milliers de tonnes de pierres entassées contre la pente, sur laquelle les béliers pouvaient monter. C’est, en l’état des connaissances, la seule rampe d’assaut assyrienne conservée et fouillée, et l’une des plus anciennes structures de siège identifiées au Proche-Orient. En face, à l’intérieur des murs, les défenseurs avaient élevé une contre-rampe pour rehausser leur position. Deux remblais qui se font face, figés depuis vingt-sept siècles.
Le mobilier confirme la violence de l’assaut. Des centaines de pointes de flèches, en fer comme en os, des pierres de fronde, des fragments d’armures à écailles, une chaîne de bronze qui servait peut-être à agripper les béliers. Le niveau III du site, celui de la ville d’Ézéchias, est scellé par une épaisse couche d’incendie. Starkey avait aussi dégagé de grandes fosses contenant des centaines de squelettes ; leur lien direct avec le siège de 701 reste discuté, mais la ville, elle, a bien brûlé.
Un point de convergence frappe les spécialistes : la rampe fouillée par Ussishkin se trouve exactement à l’endroit où les reliefs de Ninive situent l’assaut principal. Les sculpteurs assyriens travaillaient vraisemblablement d’après des croquis ou des relevés pris sur place. La propagande, ici, s’appuie sur du réel.
Regardons les dalles de près. On y voit des familles judéennes quittant la ville, femmes voilées, enfants juchés sur des chariots tirés par des bœufs, hommes portant leurs affaires. Direction : la déportation, pratique assyrienne bien documentée de transfert massif de populations vaincues. Le prisme de Taylor avance le chiffre de 200 150 déportés pour l’ensemble de la campagne de Juda, un nombre que beaucoup d’assyriologues tiennent pour gonflé ou mal compris, mais qui traduit une déportation d’ampleur. On voit aussi des suppliciés, écorchés ou empalés, probablement des chefs de la résistance, dont l’un est distingué par le pieu le plus haut et un casque à plume, peut-être le gouverneur militaire de la ville. Et au centre du dispositif, Sennachérib trônant, recevant la soumission des vaincus.
Ce que les reliefs ne montrent pas est tout aussi parlant. Aucune perte assyrienne. Aucun échec. Et surtout, aucune image de Jérusalem. Sennachérib a consacré la seule grande scène de bataille de son palais à Lachish, ville secondaire, alors que la capitale rebelle, elle, n’est jamais tombée. Le récit biblique attribue la levée du siège de Jérusalem à l’ange du Seigneur frappant le camp assyrien (2 Rois 19, 35) ; Hérodote, au livre II des Histoires (chapitre 141), rapporte une tradition égyptienne où une nuée de mulots ronge les carquois, les arcs et les lanières de boucliers de l’armée de « Sanacharibos », près de Péluse. Les historiens modernes évoquent plutôt une épidémie, le paiement du tribut d’Ézéchias, ou des difficultés logistiques. Le dossier reste ouvert. Mais une hypothèse répandue veut que la salle de Lachish serve précisément à compenser, en images, ce que la campagne n’a pas obtenu sur le terrain : un triomphe éclatant à exposer aux dignitaires et aux ambassadeurs reçus à Ninive.
Lachish est devenu un laboratoire méthodologique. Rarement l’historien dispose à la fois du récit du vainqueur, du récit du vaincu et des vestiges matériels du même événement, datable à l’année près. La comparaison montre que chaque source déforme à sa manière. Les annales assyriennes gonflent les chiffres et effacent les revers ; le texte biblique minimise la catastrophe judéenne, admise en une demi-phrase, pour magnifier le salut de Jérusalem ; l’archéologie, muette sur les intentions, dit l’incendie, la rampe, les flèches. Aucune des trois ne suffit seule. Ensemble, elles permettent une reconstruction d’une précision presque unique pour le VIIIe siècle av. J.-C.
Une précision de vocabulaire s’impose ici : les célèbres « lettres de Lachish », ostraca (tessons de poterie inscrits à l’encre) découverts par Starkey en 1935 dans le corps de garde de la porte, puis complétés par trois autres en 1938, appartiennent à un autre drame. Elles datent de la destruction babylonienne de la ville, vers 588 à 586 av. J.-C., sous Nabuchodonosor II, plus d’un siècle après Sennachérib. Lachish, reconstruite après 701, est tombée deux fois. Les manuels confondent parfois les deux sièges ; les niveaux du tell, eux, les distinguent nettement, niveau III pour les Assyriens, niveau II pour les Babyloniens.
Aujourd’hui, le visiteur peut faire le trajet complet des sources. À Londres, les reliefs de la salle XXXVI et le prisme de Taylor. À Tel Lachish, en Israël, la rampe d’assaut, toujours visible contre l’angle sud-ouest du tell. Et dans les publications de fouilles, ces centaines de pointes de flèches ramassées à l’endroit exact où les sculpteurs de Ninive ont placé les béliers.
Sur la machine militaire qui a pris Lachish, l’article consacré à l’armée néo-assyrienne et à ses techniques de siège prolonge naturellement celui-ci. Le prisme de Taylor renvoie au dossier des annales royales assyriennes et de leur rhétorique, tandis que les lettres de Lachish ouvrent sur l’écriture paléo-hébraïque et sur la chute du royaume de Juda en 586 av. J.-C.
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
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