La route royale et les satrapies : administrer l’empire achéménide
Cent onze relais, quatre-vingt-dix jours, vingt satrapies : les comptes d’Hérodote tombent juste. Ce que les archives perses en laissent debout est une autre affaire.
Yasna 30, strophe 3, les deux premiers vers. Christian Bartholomae y voyait en 1905 deux Esprits primordiaux qui se révèlent en songe comme des jumeaux, le meilleur et le mauvais en pensée, en parole et en acte. Jean Kellens et Éric Pirart y lisent en 1988 deux états d’esprit fondamentaux connus pour être des songes jumeaux lors de la pensée et de la parole, puis, lors de l’acte rituel, le bon geste et le mauvais. Même texte transmis, mêmes mots, quatre-vingts ans d’écart. Ces deux lignes passent pour le socle du dualisme zoroastrien.
Le mot avestique gāθā désigne le chant, et aussi le mode et le mètre. C’est le mètre qui commande le classement, jamais le sujet. Ahunauuaitī réunit sept chants, Yasna 28 à 34, cent strophes de trois vers de sept plus huit ou neuf syllabes. Uštauuaitī, Yasna 43 à 46, quatre chants et soixante-six strophes de cinq vers de onze syllabes coupés après la quatrième. Spəṇtāmańiiu, Yasna 47 à 50, quatre chants et quarante et une strophes. Vohuxšaθrā tient dans le seul Yasna 51, vingt-deux strophes de vers de quatorze syllabes. Vahištōišti tient dans le seul Yasna 53, neuf strophes. La famille métrique est celle des triṣṭubh et jagatī védiques, et ces vers se récitent, ils ne se chantent pas.
La série est coupée en son milieu. Entre la première et la deuxième Gatha s’intercalent les sept chapitres du Yasna Haptaŋhāiti, Yasna 35 à 41, une prose aussi archaïque que les chants qui l’encadrent, éditée par Johanna Narten en 1986 puis par Almut Hintze en 2007. L’ensemble s’ouvre sur deux formules, le Yaθā ahū vairiiō et l’Ašəm vohū, en Yasna 27,13 et 27,14, et se referme sur l’Ā.airiiə̄mā.išiiō, en Yasna 54,1. Un vers manque à l’appel, le cinquième de Yasna 46,15, perdu en cours de transmission. Cet emboîtement commande la lecture : Jean Kellens et Céline Redard invitent à démonter l’Avesta comme un assemblage liturgique avant d’y chercher une doctrine.
En 1907, Aurel Stein achète dans la grotte 17 de Mogao, près de Dunhuang, un lot de manuscrits qui comprend un fragment de papier coté aujourd’hui Or.8212/84 à la British Library. Le corps du texte est en sogdien et met en scène Zarathoustra devant un dieu suprême anonyme. Les deux premières lignes sont autre chose : la transcription phonétique, en écriture sogdienne, de la prière Ašəm vohū, composée en avestique. Le feuillet date des environs du IXᵉ siècle. Il précède de quatre siècles tout autre témoin manuscrit de la religion zoroastrienne. La forme qu’il donne au mot « vérité » conserve un groupe rt que l’Avesta transmis a perdu.
Le reste vient très tard et par un seul canal. L’alphabet avestique est une création sassanide, un système à large inventaire de voyelles et de consonnes bâti sur l’écriture pehlevie et destiné à fixer une récitation avec exactitude. Karl Hoffmann et Johanna Narten en ont tiré la conséquence en 1989 : ce qu’on appelle l’archétype sassanide est la notation phonétique de la prononciation en usage à cette époque, donc pas un témoignage direct sur la langue de l’auteur. Un manuscrit de Visperad, K7a, porte une date lue 1258 ou 1288 et pourrait être une copie postérieure. Les premiers témoins sûrs sont trois volumes de 1323, tous copiés à Cambay par le même homme, Mihrabān Kay-Khosrow : J2 le 26 janvier, aujourd’hui à la Bodleian, L4 le 28 août, K5 le 17 novembre, trois cent vingt-sept folios à Copenhague. K1 suit le 17 mai 1324.
L’édition de Karl Friedrich Geldner, publiée en 1896, s’appuie pour l’essentiel sur les manuscrits indiens. L’Avestan Digital Archive, dirigé par Alberto Cantera, a depuis localisé près de trois cents manuscrits et mis au jour une branche iranienne de la transmission que personne n’avait éditée. La refonte est en cours à la Freie Universität de Berlin, sous le nom de Corpus Avesticum Berolinense, financée pour douze ans à partir de 2018.
En tête de leur édition, parue en 1988, Kellens et Pirart posent le problème frontalement. Le nom de Zarathoustra apparaît dix fois à la troisième personne dans les Gathas. En Yasna 51,11, le texte demande qui sera l’allié de Spitāma Zaraθuštra. En Yasna 46,14, le parallèle passe au vocatif : ô Zarathoustra, qui est ton allié véridique ? Et Yasna 28,6 associe dans une même formule Zarathoustra et un « nous ». Les deux éditeurs concluent que les Gathas sont des textes rituels, que le « je » qui parle n’est pas identifiable à un individu, et qu’ils restent agnostiques sur l’historicité du personnage. Ce que le corpus livrerait, c’est l’expression collective d’un groupe, mise en poème par des spécialistes travaillant sous son contrôle.
L’objection a été mal reçue. Ilya Gershevitch lui répond en 1995 dans la revue Iran, Gherardo Gnoli dans Zoroaster in History en 2000.
Deux appuis sérieux soutiennent pourtant l’attribution traditionnelle, et aucun des deux ne vient de la tradition. Le premier est philologique : Helmut Humbach oppose Yasna 43,8, où le locuteur, interrogé sur son nom, se présente comme Zaraθuštra, puis Yasna 49,12 et Yasna 46,19, où le datif se comprend mal autrement que comme un renvoi à soi. Parler de soi à la troisième personne pour imprimer son nom dans la mémoire du dieu est une figure attestée ailleurs. Le second appui est métrique et sonore. Depuis 1986, Martin Schwartz relève dans chaque poème gathique une composition en anneau, un appariement systématique de mots et de thèmes entre strophes symétriques, des acrostiches, des anagrammes, et un procédé par lequel chaque chant se fabrique à partir du vocabulaire du chant précédent. Un tel maillage se conçoit mal comme le produit d’un comité.
Le désaccord se déplace alors d’un cran. Almut Hintze en 2002, Stephanie Jamison en 2007, tiennent chaque hāiti pour une unité autonome ; Kellens défend en 2008, dans le Journal Asiatique, l’unité organique de chaque Gatha. Prods Oktor Skjærvø, qui a collaboré à l’édition de Humbach, lit aujourd’hui l’ensemble comme un texte mythico-rituel.
La tradition zoroastrienne place Zarathoustra 258 ans avant Alexandre. Selon qu’on rapporte le chiffre à sa vision, au début de sa prédication ou à la conversion du roi Vištāspa, et en lui prêtant les soixante-dix-sept ans que lui donne la même tradition, on obtient 630-553, 628-551 ou 618-541 avant notre ère. Walter Bruno Henning tenait ce comput pour fiable en 1951. Gnoli l’a défendu jusqu’en 2000, à peu près seul.
L’argument qui l’emporte est linguistique, et il porte sur des syllabes. Le vieux-perse achéménide dit patiyazbayam, avec un hiatus résorbé, là où le thème vieil-avestique zbaya- compte encore trois syllabes. Une telle évolution ne se produit pas en une génération. Kellens en tire une borne : les textes vieil-avestiques ne peuvent pas avoir été composés après 800 avant notre ère. Frantz Grenet, qui a fait le point sur le dossier en 2015, note que les estimations des spécialistes s’échelonnent de 1700-1200 à 1200-1000, selon l’ampleur qu’on prête à l’écart entre vieil et jeune avestique.
Sur le lieu, la réponse est nette et négative : l’Avesta ne fournit aucun élément fiable sur la région où aurait vécu le personnage nommé dans les Gathas. Un détail achève de brouiller la carte. Le nom des Aryens, abondamment attesté dans l’Avesta récent, ne figure pas une seule fois dans les Gathas.
Ce que le texte contient, en revanche, se touche du doigt. En Yasna 44,18, le locuteur demande à Ahura Mazdā s’il méritera ce prix précis : dix juments avec un étalon, et un chameau. En Yasna 46,19, il réclame deux vaches. Les commanditaires sont nommés : le prince Vištāspa, les deux frères Frašaoštra et Jāmāspa de la famille Huuōguua, le clan des Haēcaṱ.aspa Spitāma. Le vocabulaire pastoral est omniprésent, et Kellens soutient que prodiguer de bons soins de pâture à la vache y fonctionne comme une antiphrase de l’immolation.
Le dernier chant fait exception. Yasna 53 accompagne le mariage de Pourucistā, présentée comme la plus jeune fille de Zarathoustra, et sa langue se passe des figures qui rendent les seize autres chants opaques. Presque tous les traducteurs, y compris ceux qui tiennent Zarathoustra pour l’auteur du reste, l’attribuent à son entourage.
Reste la traduction. La version moyen-perse qui accompagne les manuscrits est l’œuvre de clercs qui maîtrisaient mal l’avestique : ils rendent par un seul verbe, čāštan, des formes verbales d’origines entièrement différentes. Recensant en 1952 la traduction française de Jacques Duchesne-Guillemin, Gershevitch estimait que sur les 238 strophes conservées, près de cent quatre-vingt-dix restaient partiellement ou totalement inintelligibles, et que le traducteur avait choisi, pour chacune, une conjecture parmi celles de ses prédécesseurs. Un demi-siècle de recherche a réduit le chiffre sans le supprimer. Stanley Insler en 1975, contre la lecture strictement rituelle, Pierre Lecoq en 2016, dans la première traduction française intégrale de l’Avesta depuis James Darmesteter, ont chacun proposé leur arbitrage. Sur le seul mot xᵛafnā de Yasna 30,3, Duchesne-Guillemin fut le seul à renoncer et à le laisser en avestique.
Le manuel de référence de la discipline en a tiré la seule conclusion honnête. Dans le volume dirigé par Michael Stausberg et Yuhan Sohrab-Dinshaw Vevaina, paru en 2015, le chapitre consacré à l’interprétation des Gathas se lit sur trente pages et porte quatre signatures : Humbach, Kellens, Schwartz, Skjærvø. Quatre lectures incompatibles du même texte, imprimées à la suite, sans arbitrage.
Le dossier croise l’Avesta récent et ses Yašts, hymnes adressés aux divinités autres qu’Ahura Mazdā, où l’on retrouve nommés les mêmes héros que dans les Gathas. Il touche à l’invention de l’alphabet avestique, cas rare d’une écriture créée pour transcrire une récitation déjà fixée par la mémoire. Il rejoint enfin les Sogdiens de la route de la soie, dont les communautés marchandes ont porté jusqu’au Gansu la prière qui fournit aujourd’hui le plus vieux témoin de la langue.
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