L’éruption de Théra : la catastrophe qui a nourri les mythes
Vers 1600 avant notre ère, le volcan de Santorin pulvérise une île entière. Une ville ensevelie, un débat de dates, et peut-être l’ombre de l’Atlantide.

En 1872, dans une salle du British Museum, un assistant nommé George Smith trie des fragments d’argile arrivés de Ninive vingt ans plus tôt. Sur l’un d’eux, il déchiffre un récit de déluge qui ressemble à celui de la Bible. La découverte fait scandale, et Smith poursuit le tri. Quelques années plus tard, il publie d’autres fragments du même lot : cette fois, c’est une création du monde. Les tablettes s’ouvrent sur deux mots akkadiens, enuma elish, « lorsqu’en haut ». Le texte n’a pas d’autre titre : à Babylone, on nommait les œuvres par leur premier vers. L’Enuma Elish venait de refaire surface après plus de deux mille ans de silence.
Le poème complet tient sur sept tablettes, un millier de vers environ, le décompte variant selon l’état des lacunes, en akkadien littéraire. Les manuscrits les plus nombreux proviennent de la bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive, constituée au VIIe siècle av. J.-C., mais on en a retrouvé aussi à Assur, à Sultantepe, à Babylone même. George Smith en donne une première présentation au grand public dans The Chaldean Account of Genesis, paru en 1876, l’année même de sa mort à Alep, à trente-six ans, au retour d’une mission de fouilles. Le titre du livre dit déjà tout du cadre dans lequel on a lu ce texte pendant des décennies : une « Genèse chaldéenne », un miroir oriental de la Bible. On y reviendra, car l’affaire est plus compliquée.
Pour le lecteur francophone, la traduction de référence reste celle de Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer dans Lorsque les dieux faisaient l’homme (Gallimard, 1989), qui rend le poème sous le titre d'« Épopée de la création ».
Le poème commence avant toute chose nommée. « Lorsqu’en haut le ciel n’était pas encore nommé, qu’en bas la terre n’avait pas de nom », dit l’incipit (tablette I, vers 1-2), il n’existe que deux eaux : Apsu, l’eau douce souterraine, et Tiamat, la mer. Elles mêlent leurs flots, et de ce mélange naissent les premières générations de dieux. Ces jeunes dieux sont bruyants. Leur vacarme empêche Apsu de dormir, et le vieux dieu décide de les exterminer. C’est un des traits les plus frappants du texte : le premier conflit cosmique naît d’une querelle de voisinage.
Éa, le plus rusé des jeunes dieux, endort Apsu par une incantation et le tue. Sur le cadavre, il établit sa demeure, et c’est là que naît son fils Marduk, dieu de Babylone, décrit d’emblée comme démesuré : quatre yeux, quatre oreilles, une taille qui dépasse celle de tous les dieux. Tiamat, poussée par une partie du panthéon, prépare alors sa vengeance. Elle enfante onze monstres, serpents géants, hommes-scorpions, et place à leur tête son nouvel époux Qingu, à qui elle confie la tablette des destins, l’objet qui garantit la souveraineté sur l’univers.
Les dieux terrifiés cherchent un champion. Marduk accepte, mais pose une condition : s’il vainc Tiamat, l’assemblée divine lui reconnaîtra la royauté suprême. Les dieux acceptent, le testent, puisqu’il fait disparaître puis réapparaître par la seule parole ce que le texte appelle un lumāšu, mot que les traducteurs rendent tantôt par constellation, tantôt par vêtement. Puis ils l’arment. Le combat occupe la tablette IV. Marduk déploie un filet, lâche les vents dans la gueule ouverte de Tiamat, gonfle son corps et la transperce d’une flèche. Puis vient le geste fondateur : il fend le cadavre en deux « comme un poisson à sécher » (tablette IV, vers 137). Une moitié devient le ciel, l’autre la terre. De ses yeux jaillissent le Tigre et l’Euphrate, de ses mamelles les montagnes.
La tablette V organise ce monde neuf : Marduk fixe les stations des étoiles, règle le cours de la lune, établit le calendrier. La création n’est pas ici un surgissement à partir de rien, c’est une mise en ordre, un aménagement du chaos vaincu. Reste un problème pratique : qui travaillera pour nourrir les dieux ?
La réponse tombe au début de la tablette VI. Marduk annonce son projet : « Je vais condenser du sang, faire exister des os » pour créer un être dont le nom sera « homme », chargé du service des dieux afin que ceux-ci soient désormais à loisir. On juge Qingu coupable d’avoir fomenté la guerre, on le met à mort, et c’est de son sang qu’Éa façonne l’humanité. L’anthropologie du poème est brutale de franchise : l’homme existe pour travailler à la place des dieux, et il porte en lui le sang d’un dieu rebelle. En remerciement, les dieux bâtissent pour Marduk sa ville et son temple, Babylone et l’Esagila, avec la tour à étages que les documents plus tardifs nomment Etemenanki. Les tablettes VI et VII s’achèvent sur la proclamation solennelle des cinquante noms de Marduk, litanie qui absorbe en lui les attributs des autres grands dieux.
Ce final trahit la fonction du texte. L’Enuma Elish est une théologie politique : il justifie la promotion de Marduk, dieu local de Babylone, au sommet d’un panthéon que dominait traditionnellement Enlil de Nippur. Le poème était d’ailleurs récité intégralement le quatrième jour de la fête de l’akitu, le Nouvel An babylonien au mois de nisan, devant la statue du dieu, selon des tablettes rituelles copiées à la fin du Ier millénaire. Le lien n’a rien d’exclusif : un autre témoignage fait lire le texte le 4 du mois de kislimu, et plusieurs assyriologues en tirent argument pour refuser à la récitation toute appartenance propre à l’akitu.
Les manuscrits conservés ne remontent guère au-delà du IXe siècle av. J.-C., mais la composition est nécessairement antérieure. On a longtemps proposé l’époque de Hammurabi, au XVIIIe siècle av. J.-C., quand Babylone s’impose politiquement. L’assyriologue Wilfred G. Lambert, dans Babylonian Creation Myths (Eisenbrauns, 2013), la somme d’une vie de travail sur le dossier, défend une fourchette bien plus basse : rien avant le règne de Nabuchodonosor Ier, mort vers 1104 av. J.-C., rien après 900 environ. Ce roi ramène d’Élam la statue de Marduk qui avait été enlevée, et l’épisode aurait déclenché l’exaltation théologique du dieu. D’autres chercheurs penchent pour la période kassite, entre les deux. Le dossier documentaire est mince, et la question reste ouverte. Détail savoureux : les scribes d’Assur ont produit une version où le nom de Marduk est remplacé par celui d’Assur, dieu national assyrien. La théologie politique se recycle.
Reste la question qui a lancé toute l’affaire : l’Enuma Elish et la Genèse. En 1902, l’assyriologue allemand Friedrich Delitzsch soutient dans ses conférences Babel und Bibel que le récit biblique dérive du babylonien, et déclenche une controverse européenne. Les parallèles existent, l’ordre des créations, la proximité possible entre Tiamat et l’hébreu tehom, « l’abîme » de Genèse 1. Mais la recherche actuelle parle plutôt d’un fonds proche-oriental commun de motifs, le combat contre la mer se retrouvant aussi à Ougarit, que d’un emprunt direct.
Au British Museum, la collection de Kuyunjik conserve les fragments mêmes que Smith a tenus en main. Des morceaux d’argile numérotés, sortis du tell de Kouyunjik, et sur eux la version babylonienne d’une même question : pourquoi le monde tient debout, et pourquoi les hommes travaillent.
La fête de l’akitu et le rituel du Nouvel An babylonien méritent un article à part entière, tout comme la bibliothèque d’Assurbanipal, d’où proviennent la plupart des manuscrits. On peut aussi prolonger avec l’Épopée de Gilgamesh, l’autre grand texte exhumé par George Smith, et avec la figure de Tiamat dans les mythologies du combat contre la mer.
Enuma Elish, tablettes I à VII, manuscrits de la bibliothèque d’Assurbanipal, collection de Kuyunjik, British Museum, Londres.
Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer, Lorsque les dieux faisaient l’homme. Mythologie mésopotamienne, Gallimard, 1989.
Wilfred G. Lambert, Babylonian Creation Myths, Eisenbrauns, 2013.
George Smith, The Chaldean Account of Genesis, Londres, 1876.
Friedrich Delitzsch, Babel und Bibel, conférences, 1902.
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ΩVers 1600 avant notre ère, le volcan de Santorin pulvérise une île entière. Une ville ensevelie, un débat de dates, et peut-être l’ombre de l’Atlantide.
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