Behistun : l’inscription qui a livré le cunéiforme
Cent mètres au-dessus d’une route d’Iran, Darius fit graver en trois langues pourquoi il avait le droit de régner. Personne ne pouvait le lire d’en bas.
« Capitale rituelle ». L’expression a une adresse : Raymond Bowman, Aramaic Ritual Texts from Persepolis, Chicago, 1970, page 256. Elle en a une plus ancienne, Arthur Upham Pope, dans la revue Archaeology de juin 1957, page 125, où Persépolis devient une Civitas Dei terrestre reflétant la Civitas Coeli. Treize ans séparent les deux textes. Entre eux, aucun autel achéménide identifié sur la terrasse. Aujourd’hui non plus.
L’entrée d’origine se faisait par le sud, par un escalier d’une quinzaine de mètres. À droite, un bloc rectangulaire de 7,20 mètres sur 2,50 porte quatre textes au nom de Darius : deux en vieux perse, un en élamite, un en babylonien. Ce sont les premiers mots que le site adresse à qui arrive.
Le roi y remercie Ahuramazdā de lui avoir donné le pays Pārsa, qui possède de bons chevaux et de bons hommes, et demande que ce pays soit protégé du Mensonge, de l’armée ennemie et de la famine. La version élamite dit autre chose, et c’est la pièce décisive : avant lui, aucune forteresse n’avait été bâtie en ce lieu, et il en a bâti une, sûre et belle. Le mot est celui-là. Ali Mousavi a construit sur ce dossier, dès 1992, une étude du système défensif du site.
En 1933, la mission ouvre deux des quatre boîtes de fondation déposées aux angles de l’Apadana, par-dessus des monnaies lydiennes et grecques. Chacune contient une plaque d’or et une plaque d’argent de 33 centimètres de côté sur 1,6 d’épaisseur, portant le même texte trilingue : Darius y donne l’étendue de son empire, des Scythes au-delà de la Sogdiane jusqu’à l’Éthiopie, de l’Inde jusqu’à Sardes. Une déclaration de territoire, dans les fondations d’une salle d’audience.
Reste que les bâtiments font autre chose que les textes. Les escaliers de l’Apadana déroulent vingt-trois délégations séparées par des cyprès, chacune conduite par la main par un huissier perse ou mède. Au centre, une scène d’audience, déposée plus tard dans le Trésor et remplacée par un panneau de gardes. Le roi assis y a longtemps passé pour Darius ; la couronne cylindrique lisse a fait changer d’avis Hubertus von Gall en 1974 puis Shapur Shahbazi en 1976, et c’est Xerxès qui y siège. Margaret Cool Root a soutenu en 1979 que l’ensemble compose une image d’empire plutôt que le procès-verbal d’une cérémonie datable.
En mars 1933, la mission de Chicago dégage, à l’angle nord-est de la plate-forme, deux petites pièces d’un bastion du mur de casemate. Ernst Herzfeld estime la trouvaille à trente mille tablettes et fragments. Le texte élamite daté le plus ancien tombe au mois I de l’an 13 de Darius, soit avril 509 ; le plus récent au mois XII de l’an 28, mars ou avril 493. Une quinzaine d’années de comptabilité, environ cent cinquante lieux nommés, du Rām Hormoz jusqu’à Neyriz.
L’archive enregistre des sorties de farine, de bière, de vin, de bétail et de fruits, versées à des voyageurs munis d’un laissez-passer, à des équipes d’ouvriers classées par sexe et par âge, à des chevaux, à des administrateurs, à du personnel religieux et à des dieux. Le culte y est massif et il est nommé : Ahuramazdā, mais aussi les dieux élamites Humban, Napiriša et Šimut, ainsi que des montagnes et des rivières. Les prêtres s’appellent šatin, les mages makuš, et les cérémonies portent les noms de lan et de šip. Rien de tout cela ne se passe sur la terrasse. Cela se passe dans une région entière que la terrasse administre.
L’hypothèse du Nouvel An, elle, est plus ancienne que l’archive n’est lue. Ernst Herzfeld en 1941, Roman Ghirshman et Arthur Upham Pope en 1957, plusieurs de leurs contemporains ensuite : Persépolis aurait été bâtie pour célébrer Nowrūz, et les reliefs figureraient la fête. Peter Calmeyer et Ali Mousavi ont répondu qu’aucune preuve n’existe d’une célébration de Nowrūz à l’époque achéménide. Heleen Sancisi-Weerdenburg a montré en 1991 d’où venait l’idée, en remontant aux récits des voyageurs européens des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Josef Wiesehöfer a repris le dossier en 2009 pour l’Electrum de Cracovie.
Le test empirique est récent. Rhyne King a dépouillé en 2022 les autorisations de voyage de l’archive : les déplacements vers la cour et depuis la cour culminent bien autour du Nouvel An, et d’autant plus nettement qu’ils viennent de loin, plusieurs d’entre eux transportant l’impôt. Le point gênant pour la thèse ancienne est ailleurs. Au premier mois de l’an 23 de Darius, plusieurs textes de la même archive placent le roi à Suse. La cour se déplaçait entre ses résidences, comme Christopher Tuplin l’a établi en 1998 à partir de ces mêmes tablettes, et Persépolis n’était que l’une d’elles.
Le camp adverse n’a pourtant pas rendu les armes. Dans la notice qu’il donne à l’Encyclopaedia Iranica, Shahbazi maintient que le dossier du Nouvel An à Persépolis ne peut pas être écarté à la légère. Les concentrations de voyages relevées par King lui donnent une base qu’il n’avait pas.
En 1936, la salle 38 du Trésor livre 269 plateaux, plats, mortiers et pilons taillés dans un chert vert d’Arachosie, l’actuel Afghanistan méridional. Deux cent trois portent une courte formule araméenne à l’encre, soixante-six sont muets. Erich Schmidt les catalogue comme « objets rituels de chert vert » : le matériau lui paraît réservé au culte, et une empreinte de sceau trouvée sur place montre un mortier et un pilon près d’un porte-feu, entre deux personnages.
Raymond Bowman publie le corpus en 1970 et va beaucoup plus loin. Il fait des titres administratifs qui apparaissent dans les textes, le segan, le trésorier, le sous-trésorier, des officiants ; il traduit le début des formules comme la cérémonie de broyage du haoma de la forteresse ; il en conclut que Persépolis est la capitale rituelle de l’empire. Seuls 163 des objets inscrits figurent dans son édition, une partie du lot ayant été perdue en mer.
La réponse arrive en deux ans. Philippe Gignoux, dans la Revue de l’histoire des religions, juge le titre même de l’ouvrage trompeur. Baruch Levine démonte l’araméen. Paul Bernard, qui écrit de Kaboul, relève que les deux seuls trésoriers du corpus sont dits « d’Arachosie » et que les placer à Persépolis « frise l’absurde » ; il propose d’y voir des dons remis dans la satrapie elle-même. Joseph Naveh et Shaul Shaked ouvrent leur recension par une question de bon sens : que feraient des objets rituels dans un trésor ?
Ils ne la referment pas. Au terme de leur article, les deux épigraphistes concèdent que la fonction précise de ces objets reste obscure et que Schmidt et Bowman ont peut-être raison de les rattacher à des pratiques rituelles perses. Cinquante ans plus tard, la discussion tient toujours sur cette ligne. Nicholas Cahill a montré en 1985 que le Trésor servait moins à redistribuer qu’à conserver des dons, ce qui déplace la question sans la trancher. Wouter Henkelman et Rhyne King y voient des dons réglementés, dont la valeur tient à la pierre. Gad Barnea a repris l’ensemble du dossier en 2025 et fait observer que la série est rigoureusement fermée : quatre formes, plateau, plat, mortier, pilon, exactement celles du service du yasna, et pas une bouteille, pas une coupe, pas un flacon de chert vert dans tout le Trésor. Les textes sont administratifs de bout en bout. Les objets, eux, ont été taillés dans la forme du culte.
En 2013, Shahrokh Razmjou et Michael Roaf concluent une étude sur les lieux sacrés de Persépolis en estimant que l’importance religieuse du site a été sous-évaluée. Sébastien Gondet, qui en rend compte dans Abstracta Iranica, s’étonne : la thèse s’ajoute à une longue série de travaux qui confèrent au site un rôle essentiellement symbolique et rituel, et rien dans le dossier ne permet d’identifier un vestige de culte achéménide. Il parle d’un « gouffre béant » entre la richesse des pratiques religieuses que laissent deviner les archives et la pauvreté de la documentation archéologique.
Deux tombes rupestres surplombent la terrasse, celles d’Artaxerxès II et d’Artaxerxès III, et les tombes royales plus anciennes sont à Naqsh-e Rostam, à moins de cinq kilomètres au nord-ouest selon les relevés de la mission de Chicago. Le complexe dit du Frataraka, longtemps invoqué comme sanctuaire, est généralement daté d’après la chute des Achéménides. Sur la plate-forme même, ni temple, ni autel, ni dépôt votif.
Depuis 2011, une mission irano-italienne fouille à Tol-e Ajori, au lieu-dit Bagh-e Firuzi, un bâtiment d’environ 30 mètres sur 40. C’est une porte monumentale à deux couloirs, dont la façade était couverte de briques glaçurées à décor de mušḫuššu, le dragon de Marduk. Le modèle est la porte d’Ishtar de Babylone, transposée à plus grande échelle, et le monument paraît antérieur à la terrasse de Darius.
Les prospections de surface et les mesures géophysiques conduites depuis 2005 par Rémy Boucharlat, Thomas De Schacht et Sébastien Gondet ont changé l’échelle du problème. À six cents mètres au nord de la plate-forme, un complexe bâti de près d’un hectare a été repéré en 2018 sans être fouillé. Pārsa n’était pas une estrade posée dans un champ vide.
L’année 330 avant notre ère met fin à l’ensemble. Diodore chiffre le butin du Trésor à cent vingt mille talents et décrit l’incendie des palais au livre XVII de sa Bibliothèque historique. Arrien, au livre III de l’Anabase, en fait un acte délibéré de représailles ; Diodore, Plutarque et Quinte-Curce le placent au sortir d’un banquet. Le feu a scellé sous les décombres les quelque sept cent cinquante tablettes du Trésor.
Le mot « rituel », lui, a survécu. Le livre de référence sur la question porte aujourd’hui le titre de The Ritual Landscape at Persepolis, publié par Mark Garrison en 2017. Il ne traite ni des palais ni des escaliers : il traite des images gravées sur les sceaux que les scribes apposaient au dos des reçus de rations. Plus de trois mille quatre cents matrices distinctes y ont été identifiées, l’un des plus grands ensembles figurés que l’Antiquité ait laissés. Le rituel documenté à Persépolis est sur l’argile des comptes, pas dans la pierre des salles.
Le dossier croise l’inscription de Behistun, où Darius livre sa version de la prise du pouvoir dans les mêmes trois langues que sur le mur sud de la terrasse, et le cylindre de Cyrus, autre texte royal dont la lecture moderne a longtemps devancé les preuves. Il rejoint aussi le palais de Darius à Suse, résidence contemporaine dont les briques glaçurées et les archives éclairent, par comparaison, ce que Persépolis faisait et ne faisait pas.
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