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Le code de Hammurabi : la justice babylonienne gravée dans le basalte

Mbzt · CC BY 3.0 (Wikimedia Commons)

En décembre 1901, sur le tell de l’acropole de Suse, dans l’actuel Iran, les ouvriers de la mission française dirigée par Jacques de Morgan dégagent un gros fragment de pierre noire couvert de signes cunéiformes. Deux autres morceaux sortent de terre en janvier 1902. Recollés, les trois fragments forment une stèle de 2,25 mètres de haut. Le père Jean-Vincent Scheil, épigraphiste dominicain de la mission, comprend très vite ce qu’il a sous les yeux : le code de Hammurabi, le plus long et le mieux conservé des textes juridiques connus du Proche-Orient ancien. Sa traduction paraît dès 1902, un délai qui laisse encore rêveurs les assyriologues d’aujourd’hui.

Un roi debout devant le dieu-soleil

Avant même de lire une ligne, la stèle parle par son image. Au sommet, un relief montre deux personnages. Assis sur un trône, coiffé d’une tiare à cornes qui signale sa divinité, le dieu Shamash, dieu-soleil et dieu de la justice, tend au roi Hammurabi, debout devant lui dans une attitude de prière, un bâton et un anneau, insignes du pouvoir de mesurer et de gouverner. Le message est limpide : la justice du roi vient d’en haut.

La pierre elle-même mérite un mot. Scheil, dans sa publication de 1902, parle d’un « bloc de diorite » ; le Louvre présente aujourd’hui l'œuvre comme un basalte noir, et une étude parue en 2026 dans la revue npj Heritage Science montre que la question n’a jamais été tranchée par une analyse directe de la roche, tout en penchant pour le basalte. Dans les deux cas, une pierre dure et sombre, étrangère à la plaine alluviale mésopotamienne, extraite sans doute des montagnes du Zagros ou de Haute Mésopotamie. Sous le relief, le texte se déroule sur des dizaines de colonnes, gravées dans un cunéiforme archaïsant, volontairement solennel, en langue akkadienne. Un prologue, un long corps de décisions juridiques, un épilogue. Le tout à la gloire d’un seul homme.

Hammurabi, sixième roi d’une dynastie amorrite

Hammurabi règne sur Babylone d’environ 1792 à 1750 avant notre ère, selon la chronologie dite moyenne, qui reste conventionnelle : les spécialistes s’accordent sur la durée du règne, quarante-deux ans, mais pas sur son ancrage absolu, et les propositions varient de plusieurs décennies. Sixième souverain d’une dynastie d’origine amorrite, ce peuple sémitique venu de l’ouest, il hérite d’un royaume modeste coincé entre des voisins puissants, Larsa au sud, Eshnunna à l’est, Mari sur le moyen Euphrate.

Pendant trente ans, il patiente, négocie, s’allie. Puis tout bascule. En une dizaine d’années, à partir de sa trentième année de règne environ, il abat Larsa, soumet Eshnunna, détruit Mari. La Mésopotamie, du golfe Persique aux abords de l’Assyrie, passe sous le contrôle de Babylone. C’est à la fin de ce règne, en position de maître incontesté, que Hammurabi fait graver sa stèle. Le prologue le dit sans détour : les grands dieux Anum et Enlil l’ont nommé « pour faire apparaître la justice dans le pays, pour anéantir le méchant et le mauvais, pour que le fort n’opprime pas le faible ».

Œil pour œil, mais pas pour tout le monde

Le corps du texte compte environ 282 articles, une numérotation due à Scheil et devenue canonique, même si une lacune en efface une trentaine, partiellement restitués grâce à des copies sur tablettes. Chaque article suit la même forme casuistique, c’est-à-dire construite sur des cas concrets : « si un homme fait ceci, alors il subira cela ». Vol, fausse accusation, mariage, adultère, héritage, tarifs des médecins et des bateliers, responsabilité des constructeurs : le paragraphe 229 prévoit que si une maison mal bâtie s’effondre et tue son propriétaire, le maçon sera mis à mort.

On associe souvent le code à la loi du talion, et le célèbre paragraphe 196 la formule en effet : si un homme a crevé l'œil d’un homme libre, on lui crèvera un œil. Mais l’affaire se complique aussitôt. La société que décrit le code est divisée en trois catégories, l’awīlum, l’homme libre de plein droit, le muškēnum, un dépendant de statut inférieur dont la définition exacte fait encore débat, et le wardum, l’esclave. Crever l'œil d’un muškēnum ne coûte qu’une mine d’argent ; celui d’un esclave, la moitié de sa valeur, versée à son maître. La réciprocité du talion ne joue qu’entre égaux. Le texte connaît aussi l’ordalie fluviale : dans certaines accusations invérifiables, comme la sorcellerie au paragraphe 2, l’accusé se jette dans le fleuve, et le dieu-fleuve décide.

Un code qui n'était peut-être pas un code

Et c’est ici que la recherche a renversé la lecture classique. On a longtemps tenu la stèle pour la législation en vigueur dans le royaume de Babylone, une sorte de code Napoléon avec dix-huit siècles d’avance. Or un fait têtu résiste : parmi les milliers de documents juridiques de l'époque paléo-babylonienne conservés, contrats, procès, sentences, aucun ne cite le code comme fondement d’un jugement. Les verdicts réels s'écartent parfois des tarifs de la stèle.

L’assyriologue français Jean Bottéro a tiré les conséquences de ce silence dans une étude devenue classique, reprise dans son recueil « Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux » (1987) : le « code » serait moins une loi appliquée qu’un monument d’autocélébration royale, un recueil de décisions exemplaires, presque un traité de jurisprudence à la manière des listes savantes mésopotamiennes. Le Louvre lui-même présente aujourd’hui l'œuvre comme un recueil de jurisprudence plutôt que comme un code au sens moderne. Hammurabi s’y présente en šar mīšarim, « roi de justice », et invite dans l'épilogue l’homme opprimé qui a une cause à venir se faire lire la stèle. D’autres chercheurs nuancent : le texte a pu servir de référence morale et pédagogique aux juges sans être contraignant à la lettre. Le débat reste ouvert. Ce qui est sûr, en revanche, c’est le prestige durable du texte : les scribes l’ont recopié comme exercice d'école pendant au moins un millénaire, et les copies les plus récentes datent de l'époque néo-assyrienne, entre le IXe et le VIIe siècle avant notre ère. Le code de Hammurabi s’inscrit d’ailleurs dans une tradition plus ancienne qu’on l’oublie souvent : le code d’Ur-Nammu, vers 2100 avant notre ère, et les lois d’Eshnunna l’ont précédé de plusieurs générations.

Le butin de Shutruk-Nahhunte

Restait une énigme : que faisait une stèle babylonienne à Suse, capitale de l'Élam, loin à l’est de la Babylonie ? La réponse tient en un nom. Vers 1155 avant notre ère, le roi élamite Shutruk-Nahhunte lance un raid dévastateur sur la Babylonie et rapporte à Suse un butin de monuments prestigieux, dont la stèle de victoire de Naram-Sîn et celle de Hammurabi. Un usage élamite voulait qu’on efface une partie du texte des trophées pour y graver une inscription du vainqueur. Sept colonnes du bas de la stèle ont bien été rasées. Mais la dédicace de Shutruk-Nahhunte n’y a jamais été gravée. Personne ne sait pourquoi.

La stèle est exposée au musée du Louvre depuis 1904, au département des Antiquités orientales, où elle est l’une des pièces maîtresses des collections mésopotamiennes. Le visiteur attentif peut encore repérer, sous les dernières lignes cunéiformes, la plage lisse laissée par les ciseleurs élamites. Un espace vide, préparé pour un texte de victoire qui n’est jamais venu, sur le monument qui proclamait que le fort n’opprimerait pas le faible.

Pour aller plus loin

On prolongera utilement cette lecture par l’histoire de l'écriture cunéiforme et du métier de scribe en Mésopotamie, qui explique la longévité scolaire du code. Le dossier des codes antérieurs, celui d’Ur-Nammu en tête, éclaire ce dont Hammurabi héritait. Enfin, la figure de Shamash ouvre sur la religion babylonienne et sa conception divine de la justice.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Le Code de Hammurabi Musée du Louvre
  2. Code de Hammurabi (notice d'œuvre, SB 8) Musée du Louvre, site des collections
  3. Diorite or basalt: controversy concerning the world-famous Code of Hammurabi stele in the Louvre npj Heritage Science (Nature Portfolio)
  4. V. Scheil, La loi de Hammourabi (notice HAL-SHS) HAL - Sciences de l'Homme et de la Société
  5. Le Code de Hammurabi est arrivé à la Grande Borne à Grigny CNRS Le journal
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