Cent vingt-sept mille morts, compte Avraami Palitsyne. Plus de cinq cent mille, écrit Konrad Bussow. Les deux hommes parlent de la même ville et de la même catastrophe, la famine qui frappe Moscou à partir de 1601. Palitsyne, cellérier du monastère de la Trinité-Saint-Serge, rapporte que l’on a compté « sur ordre du tsar » les corps inhumés en deux ans et quatre mois dans trois fosses communes, les skoudelnitsy, et il précise que ce total ne vaut que pour la capitale. Bussow, marchand allemand qui a vu la famine de ses yeux, tient son chiffre de clercs et de marchands qu’il juge dignes de foi, puis avoue que personne ne sait combien sont morts dans les campagnes et les autres villes. D’un côté un décompte administratif rapporté par un moine qui achève son récit en 1620, de l’autre une estimation de capitale recueillie par un étranger. L’écart va de un à quatre, et ni l’un ni l’autre ne fournit de quoi le réduire.
Le tonneau de seigle à douze florins
À partir de 1601, selon Bussow, le tonneau de seigle qui se vendait douze à quinze groschen monte à dix ou douze florins, et la cherté dure jusqu’en 1604. Boris Godounov ouvre le trésor. Quatre grands enclos sont dressés à l’intérieur de l’enceinte extérieure de Moscou, et chaque matin les pauvres y reçoivent une denga par tête. La nouvelle attire les paysans des environs avec femmes et enfants, si bien qu’il faut bientôt distribuer jusqu’à 500 000 dengui par jour, sans que les prix baissent. Tous les jours, des chariots ramassent des centaines de cadavres ; des hommes désignés les lavent, les enveloppent d’un linge blanc, leur mettent des souliers rouges et les conduisent à l’église. Bussow décrit aussi des scènes d’anthropophagie, de la chair humaine hachée vendue en pâtés comme du bœuf, et il les introduit lui-même en comparant Moscou à la Jérusalem assiégée que raconte Flavius Josèphe. Le modèle littéraire est affiché, ce qui invite à lire ces pages comme on lit un topos de famine, sans en tirer de statistique. Selon lui encore, des navires chargés de blé auraient été renvoyés de Narva sans rien vendre, Boris refusant d’acheter du grain étranger dans un pays qui passait pour riche en grain. L’épisode, que Bussow est seul à rapporter parmi les témoins cités ici, sert trop bien son portrait d’un souverain orgueilleux pour être accepté sans recoupement.
La cause la plus souvent avancée pour ces récoltes perdues se trouve dans les Andes. En 2008, le géologue Ken Verosub et son étudiant Jake Lippman ont rapproché les traces écrites d’un refroidissement brutal en 1601, en Europe, en Chine et au Japon, de l’éruption du Huaynaputina, dans le sud du Pérou, le 19 février 1600, qui a chargé l’atmosphère de soufre. Verosub reconnaissait lui-même qu’on ne pouvait pas prouver que le volcan était responsable de tout. Des carottes de sédiments prélevées en 2017 dans les fjords de Nouvelle-Zemble, dont la revue Eos a présenté les résultats en octobre 2022, montrent une chute nette de la sédimentation au même moment, ce qui renforce la corrélation sans la changer en preuve. De l’autre côté de la Baltique, un registre paroissial finlandais donne l’échelle du désastre agricole : à Pöytyä, sur 142,7 tonneaux de seigle semés en 1601, un seul a été récolté.
Bussow parle de colère de Dieu contre le pays, et d’un tsar qui refuse de s’humilier.
Un fils d’Ivan revenu d’Ouglitch
En mai 1591, à Ouglitch, le dernier fils d’Ivan IV, Dmitri, meurt la gorge tranchée. La commission d’enquête envoyée de Moscou conclut, sur la foi de plusieurs témoins, que l’enfant s’est blessé lui-même avec un couteau pendant une crise d’épilepsie. À la mort sans héritier du tsar Fiodor, en janvier 1598, Boris Godounov l’emporte sur ses rivaux. Au début des années 1600 surgit en Pologne-Lituanie un jeune homme qui se dit Dmitri, sauvé à Ouglitch. Il franchit la frontière en 1604, rallie des villes et des troupes en chemin et gagne Moscou en 1605, peu après la mort de Boris. Chester Dunning voit en lui le seul tsar jamais porté au trône par une campagne militaire et des soulèvements populaires. Il est renversé et tué en mai 1606.
Parmi ceux qui l’ont servi, un Français. Jacques Margeret, capitaine huguenot, a commandé des soldats étrangers pour Boris ; en juin 1605, au camp de Kolomenskoïe, il se présente avec ses officiers au nouveau tsar, qui lui confie ensuite sa garde. Son Estat de l’Empire de Russie et grande duché de Moscovie, paru à Paris chez Mathieu Guillemot en 1607, couvre selon son titre « le regne de quatre Empereurs », de 1590 jusqu’en septembre 1606. Margeret s’y interroge longuement sur l’identité de son maître, dont il n’a jamais été tout à fait convaincu de la mort, faute de l’avoir vue. En 1609, il revient se battre pour « le tsar Dmitri » contre Vassili Chouïski, devenu tsar après le meurtre de 1606, et trouve à Touchino, près de Moscou, un second prétendant qu’il juge aussitôt imposteur, instrument de seigneurs polono-lituaniens et de quelques dignitaires moscovites.
L’identification du premier Dmitri avec Grigori Otrepiev, moine défroqué, est celle que ses ennemis ont diffusée. Ruslan Skrynnikov, spécialiste russe de la période, la tenait pour sûre. En 2001, dans la Slavic Review, Dunning a soutenu que le portrait du moine débauché et sorcier doit presque tout à cette propagande et au folklore, et que l’homme croyait sincèrement être le fils d’Ivan le Terrible. Personne n’a produit depuis de document qui tranche.
Maureen Perrie a proposé en 1995 une explication de ces ralliements qui ne suppose ni la crédulité des foules ni la seule manœuvre polonaise. Le soutien aux faux tsars et aux faux tsarévitchs s’appuyait selon elle sur les récits habiles qu’ils donnaient de leur survie, et aussi sur des représentations religieuses du souverain, figure christique capable de revenir d’entre les morts. Dans un pays qui venait de vivre la famine comme une punition divine, un héritier légitime préservé par miracle répondait à une attente religieuse autant que politique.
Une guerre qui coupe la société à la verticale
Le récit classique découpe la crise en trois temps, et André Berelowitch le reprend encore en 2001, qui distingue une phase dynastique de 1598 à 1610, une phase sociale de 1606 à 1610 et une phase nationale de 1610 à 1613. L’historiographie soviétique avait fait de la phase sociale une guerre paysanne, première révolution des masses contre le servage, dont la révolte d’Ivan Bolotnikov sous Vassili Chouïski formait le sommet. Dunning a pris le contre-pied de cette lecture dans Russia’s First Civil War, paru la même année. Selon lui, les serfs n’ont pas pris une part active aux combats, l’abolition du servage n’a jamais figuré parmi les buts des rebelles, et ceux-ci étaient surtout de petits nobles de service, des soldats de métier, des citadins et des cosaques unis contre des tsars qu’ils tenaient pour usurpateurs. Il parle d’une guerre civile en deux vagues, 1604-1605 puis 1606-1612, qui traverse chaque groupe social de haut en bas.
La carrière de Margeret suffit à rendre cette fracture visible. Entre 1600 et la fin des années 1610, le capitaine sert Boris Godounov, Dmitri, Vassili Chouïski, le prétendant de Touchino, le prince polonais Ladislas proclamé tsar, le roi Sigismond III, le prince Janusz Radziwiłł et enfin Gustave II Adolphe de Suède. Il n’est pas un cas isolé. Le 4 février 1610, les notables russes du camp de Touchino abandonnent leur faux Dmitri et traitent avec Sigismond III, qui assiège Smolensk depuis septembre 1609, à condition que son fils embrasse l’orthodoxie. D’un camp à l’autre, la fidélité suit la légitimité qu’on prête au prétendant du moment, et les alliances se font et se défont en quelques mois.
Les boyards se donnent un prince polonais
La phase dite nationale s’ouvre sur un désastre militaire. Les dates russes sont données ici dans le calendrier julien, ou ancien style (a. s.), les dates polonaises dans le grégorien (n. s.). À Klouchino, le 24 juin 1610 (a. s.), soit le 4 juillet (n. s.), le hetman Stanisław Żółkiewski écrase l’armée russe et suédoise de Dmitri Chouïski, frère du tsar. La Bibliothèque militaire centrale de Varsovie estime les forces du hetman à cinq à sept mille hommes, surtout de la cavalerie, contre jusqu’à trente mille soldats dont environ trois mille cinq cents étrangers. Privé de son armée, Vassili Chouïski est déposé par les boyards dans le courant de l’été 1610.
Le 27 août 1610 (n. s.), Żółkiewski et les boyards concluent un accord qui fait du prince Ladislas, fils de Sigismond III, le tsar désigné. Les conditions comptent autant que le nom : le prince devra adopter la foi orthodoxe, et la Russie conservera sa religion et son ordre politique et social. Les portes de Moscou s’ouvrent aux troupes polonaises, qui tiendront le Kremlin deux ans. Au nord, la guerre avec la Suède s’engage en 1611, et les Suédois tiendront Novgorod jusqu’à la paix de 1617.
Au pire moment, avec un roi étranger devant Smolensk et ses soldats dans la capitale, l’accord ne touche ni à la foi ni aux institutions ; il règle la question de la personne assise sur le trône et des garanties qu’elle donne à l’Église et aux lignages. Michel Heller tient la résolution de ce problème de pouvoir pour le premier résultat des Troubles. L’image d’une Russie qui aurait failli disparaître vaut pour les territoires perdus et pour les morts, beaucoup moins pour les cadres de l’État, que personne ne met en cause dans les textes de 1610.
« De toute la terre »
En septembre 1611, Kouzma Minine, marchand et starosta (élu municipal) de Nijni Novgorod, appelle ses concitoyens à lever une armée. Les dons volontaires ne suffisent pas, et un prélèvement obligatoire du cinquième des revenus, la « cinquième denga », finance la solde des hommes de service. Le commandement revient au prince Dmitri Pojarski, stolnik (officier de la cour) issu des princes de Starodoub, qui accepte à condition que les habitants lui adjoignent un élu chargé du trésor ; Minine devient ainsi l’élu « de toute la terre ». Selon la page que lui consacre la Garde nationale russe, cette seconde milice réunit plus de dix mille hommes de service, jusqu’à trois mille cosaques, plus d’un millier de streltsy (fantassins armés d’arquebuses) et des recrues fournies par les villages.
Les milices reprennent Kitaï-gorod, le quartier marchand accolé au Kremlin, le 22 octobre 1612 (a. s.), soit le 1er novembre (n. s.). La garnison polonaise du Kremlin accepte les conditions de la capitulation le 26 octobre (5 novembre n. s.), et la ville est entièrement évacuée dans la nuit du 27 au 28 octobre. Des trois dates, celle du 26 octobre paraît la plus juste pour parler d’une libération de Moscou, puisque la garnison tient encore le Kremlin quatre jours après la chute de Kitaï-gorod. La Russie célèbre pourtant son Jour de l’unité nationale le 4 novembre. Cette date vient de la fête de l’icône de Kazan, fixée au 22 octobre du calendrier julien, qui tombe aujourd’hui le 4 novembre parce que l’écart entre les deux calendriers est passé de dix à treize jours. En 1612, le 4 novembre grégorien ne correspond à aucun épisode du siège, et le magazine Vokrug Sveta a relevé que la fête n’est rattachée à aucun événement précis. La page de la Garde nationale écrit pourtant que la milice prit Kitaï-gorod d’assaut le 4 novembre 1612, projetant sur 1612 une date du calendrier actuel.
Le zemski sobor réuni à Moscou élit le 21 février 1613 (3 mars n. s.) Michel Fiodorovitch Romanov, seize ans, petit-neveu de la première épouse d’Ivan IV, dont la candidature finit par convenir aux camps opposés. Il est couronné le 11 juillet dans la cathédrale de la Dormition du Kremlin. De ces mois date aussi le plus célèbre héros de la Smouta, Ivan Soussanine. Le seul document d’époque qui le concerne est une charte exemptant d’impôts, datée du 30 novembre 1619, accordée à son gendre Bogdan Sobinine parce que des « gens polonais et lituaniens » ont torturé son beau-père à mort. L’image du paysan qui égare la troupe ennemie dans la forêt doit beaucoup au poème de Kondrati Ryleïev, en 1822, où les soldats demandent à leur guide où il les mène.
La paix se négocie ensuite, et elle coûte cher. Par le traité de Stolbovo, signé près de Tikhvine le 27 février 1617 (9 mars n. s.), la Suède rend Novgorod mais garde Ivangorod, Iam, Koporié et Orechek, ce qui ferme à Moscou l’accès à la Baltique, et reçoit 20 000 roubles d’argent, soit environ 980 kilos de métal selon la Bibliothèque présidentielle Boris-Eltsine. La trêve de Deoulino, conclue le 1er décembre 1618 (11 décembre n. s.) pour quatorze ans et demi, cède à la Pologne-Lituanie vingt-neuf villes, dont Smolensk, et Ladislas garde ses prétentions au trône. Avraami Palitsyne arrête là son récit, qui court de la mort d’Ivan le Terrible en 1584 à cette trêve.
Pojarski, boyard avant l’heure
La charte d’élection de 1613, l’Outverjdionnaïa gramota, subsiste en deux originaux. L’un, dit exemplaire des Archives, est passé en 1920 des archives du ministère des Affaires étrangères au département des manuscrits de l’actuelle Bibliothèque d’État de Russie ; l’autre appartient aux archives de la Chambre des armures du Kremlin, sous le numéro 9714. Une copie d’apparat en forme de livre, aux initiales d’or, reliée de planchettes couvertes de velours rouge à coins d’argent, est conservée aux Archives d’État des actes anciens. Il s’agit probablement du « livre du souverain » dont la fabrication traîne de 1614 à 1615 ; le 4 février 1615, l’enlumineur Mina Bykov reçoit une archine de velours pour ce travail. Sergueï Belokourov, qui a publié la charte au début du XXᵉ siècle, jugeait l’exemplaire de la Chambre des armures le plus ancien, parce que son texte reste plus proche de la charte qui avait élu Boris Godounov en 1598.
Le texte daté de mai 1613 n’est pas celui qu’on lit aujourd’hui sur les deux originaux. Dans chacun, la seconde moitié du deuxième feuillet a été coupée et remplacée par un troisième feuillet plus court, où l’on a inséré le discours du métropolite Philarète, père du tsar, appelant les Moscovites à ne pas élire Ladislas. D’après l’historien A. P. Pavlov, cette réécriture n’est pas antérieure à décembre 1615, et la plupart des signatures nouvelles datent des premiers mois de 1616, quand siège un nouveau zemski sobor, quelques autres de la fin de l’été. Le portail des Archives fédérales russes parle, lui, d’une collecte étalée de mai 1613 à 1615. Les indices de Pavlov sont prosopographiques. Dmitri Pojarski et Ivan Tcherkasski signent comme boyards, rang qu’ils ne reçoivent que le jour du couronnement, le 11 juillet 1613, et le prince Sitski signe au même titre alors qu’il ne devient boyard qu’en 1615. Une étude soviétique de 1981 en avait conclu à un faux, fabriqué par un petit cercle de parents et de proches des Romanov. Pavlov le conteste, parce que les signataires tardifs forment un groupe trop large et trop mêlé, où figure justement Pojarski, qu’on voit mal parmi les intimes du nouveau pouvoir. Il en tire une règle d’usage plus modeste. Les signatures donnent la composition de l’assemblée en mai et juin 1613 ; elles ne disent rien des séances de janvier et de février où l’on a débattu des candidats.
Dans la liste des signataires, trente-quatre prélats viennent en tête, puis dix-sept boyards derrière le prince Fiodor Mstislavski. Kouzma Minine, présent au sobor, n’a pas signé. Sur l’exemplaire de la Bibliothèque d’État de Russie, celui dont Belokourov a tiré son fac-similé, le prince qui avait repris Moscou figure parmi les boyards sous un titre qu’il a reçu seulement deux mois après la date inscrite sur la charte.
Pour aller plus loin
Plusieurs articles déjà parus prolongent celui-ci, à commencer par l’opritchnina d’Ivan le Terrible et la crise agraire de la fin du XVIᵉ siècle, puis la conquête de la Sibérie engagée sous Boris Godounov. La république nobiliaire polono-lituanienne sous Sigismond III, qui faillit donner un tsar à Moscou, éclaire l’autre versant de la même crise.
Au début du XVIIᵉ siècle, la Russie traverse quinze années si dures que les Russes les appellent encore « le temps des Troubles ». Tout commence en 1598, quand le dernier tsar de la vieille dynastie meurt sans enfant. Tout se referme en 1613, quand une assemblée élit un garçon de seize ans, Michel Romanov. Entre les deux, le pays connaît la faim, de faux héritiers, une guerre entre Russes et des armées étrangères jusque dans Moscou.
Une famine venue de loin
À partir de 1601, les récoltes manquent plusieurs années de suite. Le prix du seigle, la céréale du pain ordinaire, s’envole. Le tsar Boris Godounov fait distribuer chaque matin une petite pièce à chaque pauvre de Moscou, et les paysans affluent vers la capitale.
Personne ne sait combien de gens sont morts. Un moine russe parle de 127 000 corps enterrés à Moscou en un peu plus de deux ans. Un marchand allemand qui vivait en ville avance plus de 500 000 morts, d’après ce qu’on lui a raconté.
Des géologues pensent que la cause se trouve très loin, au Pérou. Un volcan y a explosé en février 1600 et a envoyé du soufre dans le ciel, ce qui a refroidi l’année suivante dans une grande partie du monde. En Finlande, une paroisse a noté qu’en 1601, sur plus de cent quarante tonneaux de seigle semés, un seul a été récolté. Le lien avec le volcan est probable, mais il n’est pas prouvé.
Un prince revenu d’entre les morts
En 1591, le plus jeune fils d’Ivan le Terrible, Dmitri, est mort enfant dans la ville d’Ouglitch. Au début des années 1600, un jeune homme apparaît en Pologne et affirme être ce Dmitri, sauvé par miracle. En 1604, il entre en Russie avec une petite armée, des villes le rejoignent, et il devient tsar à Moscou en 1605. Il est tué un an plus tard.
Ses ennemis ont dit qu’il était un moine en fuite. Un historien, Chester Dunning, pense plutôt qu’il croyait vraiment être le fils d’Ivan. On ne sait toujours pas qui il était. Un capitaine français, Jacques Margeret, qui commandait sa garde, a publié en 1607 à Paris un livre sur ces années.
Un second faux Dmitri apparaît ensuite. Les Russes se déchirent entre plusieurs camps, et beaucoup changent de maître selon celui qu’ils croient légitime.
Des Polonais au Kremlin
En 1610, l’armée polonaise écrase l’armée russe. Les grands seigneurs de Moscou, les boyards, déposent leur tsar et acceptent comme futur souverain le fils du roi de Pologne, à condition qu’il devienne orthodoxe. Des soldats polonais s’installent dans le Kremlin, la forteresse au cœur de Moscou. Au nord, les Suédois prennent Novgorod.
Même à ce moment, l’accord signé ne touche ni à la religion ni aux institutions du pays. La dispute porte sur la personne qui doit régner.
L’armée de Nijni Novgorod
En 1611, un marchand de Nijni Novgorod, Kouzma Minine, pousse ses voisins à payer une armée. Chacun doit donner un cinquième de ses revenus. Le prince Dmitri Pojarski en prend le commandement. À l’automne 1612, cette armée reprend Moscou, et les Polonais du Kremlin se rendent.
En février 1613, une grande assemblée élit Michel Romanov. La paix coûte cher. La Russie perd son accès à la mer Baltique au profit de la Suède en 1617, puis la ville de Smolensk au profit de la Pologne en 1618.
La charte qui annonce l’élection existe encore. Le prince Pojarski y signe comme boyard, un titre qu’il ne reçoit que deux mois après la date inscrite sur le document. Kouzma Minine, qui avait organisé le financement de l’armée, n’y a pas signé.
Les deux calendriers de 1612, la question de l’identité du premier faux Dmitri et la fabrication de la charte d’élection occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Avraami Palitsyne, Récit (Skazanie), achevé en 1620, couvrant les années 1584 à 1618 ; passage sur la famine : 127 000 corps inhumés en deux ans et quatre mois dans trois skoudelnitsy, décompte fait sur ordre du tsar, « pour la seule Moscou » édition de la Commission archéographique impériale, Saint-Pétersbourg, 1909, IV p. et 376 col.
- Konrad Bussow, chronique de Moscou (1584-1613), passage sur la cherté de 1601-1604 : prix du seigle, enclos de distribution, 500 000 dengui par jour, navires de Narva, estimation de plus de 500 000 morts à Moscou traduction anglaise dans Basil Dmytryshyn (éd.), Medieval Russia : A Source Book, 900-1700, 2e éd., New York, 1973, p. 256 et suiv.
- Jacques Margeret, Estat de l’Empire de Russie et grande duché de Moscovie. Avec ce qui s’y est passé de plus memorable & tragique, pendant le regne de quatre Empereurs : à sçavoir depuis l’an 1590 jusques en l’an 1606 en septembre, Paris, Mathieu Guillemot, 1607 Bibliothèque nationale de France, exemplaire numérisé sur Gallica, ark:/12148/bpt6k8709225m
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Sources primaires (suite)
- Charte d’élection de Michel Fiodorovitch Romanov (Outverjdionnaïa gramota), mai 1613, deux originaux avec signatures au verso : exemplaire dit « des Archives », Bibliothèque d’État de Russie, département des manuscrits, entré en 1920 depuis les archives du ministère des Affaires étrangères, f. 928, n° 3 ; exemplaire de la Chambre des armures, Musées du Kremlin de Moscou, archives de la Chambre des armures, n° 9714 fac-similé de l’exemplaire des Archives, s. l., [1904] ; édition avec préface de S. A. Belokourov, Moscou, Société d’histoire et d’antiquités russes près l’université de Moscou, 1906, 110 p.
- Copie d’apparat en forme de livre de la charte d’élection de 1613, XVIIᵉ siècle, initiales écrites à l’or, reliure de planchettes couvertes de velours rouge à coins et fermoirs d’argent, provenant des archives du Prikaze des ambassadeurs Archives d’État des actes anciens de Russie (RGADA), Moscou, f. 135, otd. III, roubr. I, n° 5
- Charte de Michel Fiodorovitch accordée à Bogdan Sobinine, gendre d’Ivan Soussanine, 30 novembre 7128 (1619), exemption d’impôts « pour le service, le sang et la patience » de son beau-père texte dans le Sobranie gosudarstvennykh gramot i dogovorov, 3e partie, Moscou, 1822 ; les descendants présentaient encore les originaux en 1767
- Kondrati Ryleïev, « Ivan Soussanine », poème de 1822, où les soldats demandent au guide où il les mène Doumy, Saint-Pétersbourg, 1825
Bibliographie
- André Berelowitch, La Hiérarchie des égaux. La noblesse russe d’Ancien Régime (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles), Paris, 2001, 480 p., coll. « L’Univers historique », chap. IV, « Le Temps des troubles. Phase nationale (1610-1613) », p. 115 et suiv. Éditions du Seuil
- Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Paris, 2015 (1re éd. Plon, 1997), coll. « Tempus », chap. 5, « Le bilan du Temps des Troubles », p. 451 et suiv., DOI 10,3917/perri.helle.2015,01 Perrinhttps://doi.org/10.3917/perri.helle.2015.01
- Chester S. L. Dunning, Russia’s First Civil War : The Time of Troubles and the Founding of the Romanov Dynasty, University Park, 2001, xiii-657 p. Pennsylvania State University Press
- Chester S. L. Dunning, « Who Was Tsar Dmitrii ? », Slavic Review 60 (4), 2001, p. 705-729 Cambridge University Press
- Chester S. L. Dunning, « Captain Jacques Margeret : a Remarkable Huguenot Soldier in Russia’s Time of Troubles », Vestnik Volgogradskogo gosudarstvennogo universiteta, série 4, 24 (2), 2019, p. 76-102, DOI 10,15688/jvolsu4,2019,2.8 Université d’État de Volgogradhttps://doi.org/10.15688/jvolsu4.2019.2.8
- Jacques Margeret, The Russian Empire and Grand Duchy of Muscovy : A Seventeenth-Century French Account, traduit et annoté par Chester S. L. Dunning, Pittsburgh, 1983, rééd. 2010 University of Pittsburgh Press
- Ruslan G. Skrynnikov, The Time of Troubles : Russia in Crisis, 1604-1618, Gulf Breeze (Floride), 1988 Academic International Press
- Maureen Perrie, Pretenders and Popular Monarchism in Early Modern Russia : The False Tsars of the Time of Troubles, Cambridge, 1995 Cambridge University Press
- A. P. Pavlov, « K voprosu o datirovke podpisei pod Outverjdionnoï gramotoï 1613 g. » (Sur la datation des signatures de la charte d’élection de 1613), Vestnik Sankt-Peterbourgskogo ouniversiteta, série 2, 2009, fasc. 2, p. 51 et suiv. Université d’État de Saint-Pétersbourg
- Kenneth L. Verosub et Jake Lippman, « Global Impacts of the 1600 Eruption of Peru’s Huaynaputina Volcano », Eos, Transactions American Geophysical Union 89 (15), 2008, p. 141, DOI 10,1029/2008EO150001 American Geophysical Unionhttps://doi.org/10.1029/2008EO150001
Sources en ligne
- « Estat de l’Empire de Russie et grande duché de Moscovie... Par le capitaine Margeret » Gallica, Bibliothèque nationale de Francehttps://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8709225m.image
- « A German Merchant’s Account of Famine in Russia », extrait de Konrad Bussow d’après Basil Dmytryshyn University of North Carolina at Greensboro, lectures du cours d’histoire russehttps://home.uncg.edu/~jwjones/russia/377readings/famine.html
- « Сказание Авраамия Палицына », notice de l’édition de 1909 Bibliothèque électronique nationale (NEB), exemplaire de la Bibliothèque d’État de Russiehttps://rusneb.ru/catalog/000199_000009_003755080/
- « Авраамий Палицын. Сказание Авраамия Палицына. Предисловие » Vostotchnaïa literatoura, bibliothèque de textes historiqueshttps://www.vostlit.info/Texts/rus8/Palicyn/pred.phtml?id=1057
- « 1600 Eruption Caused Global Disruption » University of California, Davishttps://www.ucdavis.edu/news/1600-eruption-caused-global-disruption
- « Arctic Glaciers, a Peruvian Volcano, and a Russian Famine », par Santiago Flórez, 11 octobre 2022 Eos, American Geophysical Unionhttps://eos.org/articles/arctic-glaciers-a-peruvian-volcano-and-a-russian-famine
- « Captain Jacques Margeret : a Remarkable Huguenot Soldier in Russia’s Time of Troubles » DOAJ, Directory of Open Access Journalshttps://doaj.org/article/a394bb544ae84285a0544f31c6a6b53f
- « The Russian Empire and Grand Duchy of Muscovy : A Seventeenth-Century French Account » Project MUSE, University of Pittsburgh Presshttps://muse.jhu.edu/book/119286
- « Who Was Tsar Dmitrii ? » Slavic Review, Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/E27FDF2FCD853E9981839D49A3CD313F/S0037677900021446a.pdf/who-was-tsar-dmitrii.pdf
- « Pretenders and Popular Monarchism in Early Modern Russia » Cambridge Core, Cambridge University Presshttps://www.cambridge.org/core/books/pretenders-and-popular-monarchism-in-early-modern-russia/7604AE70640BDA4E38EB3A20938BC001
- « Chapitre IV. Le Temps des troubles. Phase nationale (1610-1613) », André Berelowitch Cairn.infohttps://www.cairn.info/la-hierarchie-des-egaux--9782020300063-page-115.htm
- « 5 - Le bilan du Temps des Troubles », Michel Heller Cairn.infohttps://shs.cairn.info/histoire-de-la-russie-et-de-son-empire--9782262064358-page-451?lang=fr
- « 415. rocznica zwycięstwa wojsk hetmana polnego koronnego Stanisława Żółkiewskiego pod Kłuszynem (4 lipca 1610 roku) » Centralna Biblioteka Wojskowa, Varsoviehttps://cbw.wp.mil.pl/aktualnosci/415-rocznica-zwyciestwa-wojsk-hetmana-polnego-koronnego-stanislawa-zolkiewskiego-pod-kluszynem-4-lipca-1610-roku/
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