Sept jours, écrit la page française du Zaans Museum. Huit, répond la page néerlandaise du même musée, à propos du même séjour de Pierre le Grand chez le forgeron Gerrit Kist, à Zaandam, en 1697. L’écart serait sans importance s’il ne touchait au lieu exact où s’est fixée l’image du tsar charpentier. Une maison de bois bâtie vers 1632, au numéro 23 du Krimp, a été achetée par un roi des Pays-Bas en 1818, enfermée dans une halle de briques à la fin du XIXᵉ siècle et classée monument national, parce que le souverain de toutes les Russies y aurait appris, en habit d’ouvrier, à construire des navires.
Huit jours sur le Krimp
La lettre de créance des trois grands ambassadeurs, François Lefort, Fiodor Golovine et Prokofi Voznitsyne, est datée du 25 février 1697 (a. s.). L’Encyclopaedia Britannica compte environ 250 personnes dans leur suite, chargée de consolider la coalition contre les Ottomans et de s’informer sur l’économie et la culture de l’Europe ; parmi elles voyage un sergent du nom de Pierre Mikhaïlov, qui est le tsar. Les dates posent ici un problème propre à l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, quand l’Europe vit sous deux calendriers. La Russie et l’Angleterre suivent le julien, la Hollande le grégorien, en avance de dix jours en 1697. On donne les dates hollandaises en nouveau style, les dates russes et anglaises en ancien style, et les deux quand la source les porte. Selon Dmitri et Irina Gouzévitch, qui ont dépouillé la presse du temps, c’est à Königsberg, le soir du 18/28 mai 1697, que l’ambassade renonce à gagner d’abord Vienne et se tourne vers la Hollande, où s’ouvre le congrès de Ryswick.
Le 18 août 1697, d’après la légende d’une eau-forte gravée par Philippus Velijn entre 1823 et 1829 sur un dessin de Jacob Smies, conservée au Rijksmuseum sous le numéro RP-P-OB-82 917, Pierre débarque d’une petite embarcation à Zaandam, sur la Zaan, au nord d’Amsterdam. Il loge chez Kist, un forgeron qui avait travaillé à Moscou. L’incognito ne tient pas. La foule s’amasse autour de la maison, et le tsar, que cette curiosité exaspère, rejoint Amsterdam au bout d’une semaine environ ; il y fait son entrée avec l’ambassade le 26 août, selon la notice de Lauran Toorians. Du 18 au 26, on compte huit jours en incluant celui de l’arrivée, ce qui donne raison à la version néerlandaise du musée, à condition de tenir pour exacte une date qu’on lit sur une gravure du XIXᵉ siècle, faute d’un papier de 1697 qui la donne.
Le certificat du maître charpentier
À Amsterdam, l’affaire change d’échelle. Le bourgmestre Nicolaas Witsen, qui compte aussi parmi les directeurs de la Compagnie des Indes orientales, obtient pour le tsar une place sur les chantiers de la VOC, et une résolution prise en séance extraordinaire le 29 août 1697 décide, sur sa proposition, la construction d’une frégate de cent pieds exactement. Le 15 janvier 1698, le maître charpentier de la Compagnie, Gerrit Claesz Pool, signe un certificat. Pierre y figure comme un ouvrier assidu et habile, présent sur le chantier depuis le 30 août, qui a travaillé à la frégate depuis l’étrave et le flanc de tribord jusqu’à son quasi-achèvement, qui sait scier, raboter, percer et border, et à qui le maître a enseigné l’architecture navale et le dessin des plans. L’article de 1923 qui republie le certificat nomme d’autres maîtres autour de lui, Adam Silo pour le dessin des navires, Jan Albertszoon van Dam pour les mathématiques et la navigation, Christiaan Hartzoeker pour l’astronomie.
Le texte a une histoire de papier. On n’en connaît qu’une copie, retrouvée en 1855 aux archives du Kremlin et publiée en néerlandais dans l’Algemeene Konst- en Letterbode du 2 février 1856. Le nom du signataire flotte d’une transcription à l’autre, Pieter Claeszoon dans l’article du Jaarverslag du musée historique de la navigation qui l’a réédité en 1923, John dans une traduction anglaise de 1729. On s’en tiendra à Gerrit Claesz Pool, la forme qui figure sous le certificat lui-même, puisque c’est la seule que l’on puisse rapporter à une signature.
Le tsar ne passe pas tout son temps sur le chantier. Le 1ᵉʳ septembre 1697, Amsterdam lui offre sur l’IJ un simulacre de combat naval, qu’il regarde en grand appareil. D’après la notice du National Maritime Museum de Greenwich, le spectacle lui plaît au point qu’on le rejoue quelques semaines plus tard avec quarante et un navires, et Abraham Storck en peint plusieurs versions ; Greenwich conserve une variante d’atelier, cotée BHC0704, où le tsar a disparu, remplacé par un inconnu sur un yacht, sans un pavillon russe en vue.
La frégate s’appelle Peter en Paul. Les registres de la Compagnie, publiés dans la base Dutch Asiatic Shipping de l’institut Huygens, lui donnent 278 lasten de jauge. La revue russe Rodina date sa mise sur cale du 9 septembre et son lancement du 16 novembre 1697, sans préciser le calendrier, si bien qu’un écart de dix jours reste possible sur les deux dates.
« In the Mathematical Way »
Pierre a raconté lui-même cet apprentissage, vingt-deux ans plus tard.
Le Règlement naval, Kniga Oustav morskoï, sort de l’imprimerie de Saint-Pétersbourg le 13 avril 1720 (a. s.), un in-quarto ouvert par une préface au lecteur bienveillant attribuée au tsar. Le texte russe n’a pas été consulté ici. On le lit dans la traduction anglaise que Thomas Consett publie à Londres en 1729, telle que la cite Anthony Cross.
À Amsterdam, dit la préface, le tsar a travaillé dans les navires avec d’autres volontaires, au chantier que la traduction appelle Ostend-Wharf, et passé en peu de temps pour un bon charpentier. Il a ensuite demandé au maître du chantier de lui enseigner les proportions d’un navire, ce qu’il aurait appris en quatre jours. Mais en Hollande cet art n’était pas enseigné « perfectly, in the Mathematical Way » ; un Anglais de sa compagnie lui assure qu’en Angleterre la construction navale est aussi avancée que les autres sciences, et il passe la mer pour y achever sa formation en quatre mois.
Le récit arrange son auteur. Écrit au moment où la flotte de la Baltique fait l’orgueil du règne, il range le chantier hollandais parmi les étapes manuelles et loge la science en Angleterre. Les quatre jours portent pourtant sur la seule leçon de proportions, et non sur les quatre mois et demi de chantier que couvre le certificat, lequel affirme de son côté que Pool a bien enseigné à son élève le dessin des plans. Fontenelle, en 1725, reprend la même opposition presque terme pour terme, la Hollande où l’on ne construisait les vaisseaux que par pratique, l’Angleterre où l’on bâtissait sur des plans aux proportions exactement marquées. On ignore par quel canal l’académicien a connu ce schéma, le Règlement imprimé en 1720 ou des informateurs russes à Paris, mais la coïncidence montre qu’il circulait dès les années 1720 comme la version autorisée du voyage. La chronologie pèse dans l’autre sens, avec plus de quatre mois passés parmi les charpentiers de la Compagnie contre trois mois anglais entrecoupés de visites et de recrutements. Le Pierre de 1720 juge son apprentissage avec les yeux d’un constructeur de flotte, quand le certificat de 1698 le décrit avec ceux d’un maître d’atelier, et rien n’oblige à préférer le premier au second.
Sayes Court
Selon Anthony Cross, Pierre quitte Amsterdam le 7 janvier 1698 et s’embarque à Helvoetsluis le 9 sur le Yorke du vice-amiral David Mitchell, avec quinze volontaires. Cross ne précise pas le style de ces dates, qui ne s’accordent avec le certificat du 15 janvier que lues en ancien style, et c’est probablement ainsi qu’il faut les prendre. Le tsar touche Londres le 11 janvier (a. s.), le 21 en nouveau style. À la date du 30 janvier (a. s.), John Evelyn note dans son journal que le tsar de Moscovie, désireux de voir construire des navires, a loué sa maison de Sayes Court, à Deptford, tout près des chantiers royaux, et que le roi l’a fait meubler à neuf pour lui. La maison était alors louée au vice-amiral John Benbow. L’intendant d’Evelyn écrit bientôt à son maître que la maison est pleine de monde et franchement sale.
Les journées anglaises ne se passent pas toutes au chantier. Le National Maritime Museum rappelle que Guillaume III lui ouvre les bases navales et militaires, l’arsenal et la fonderie de Woolwich, l’invite à une revue de la flotte à Portsmouth, et que le tsar observe Vénus depuis l’Octagon Room de l’observatoire de Greenwich avec John Flamsteed, premier astronome royal ; il visite aussi la Royal Society et la Monnaie, à la Tour de Londres. Il recrute. L’ingénieur hydraulicien John Perry, qui avait construit des bassins de radoub à Portsmouth, obtient 300 livres de gages, ses frais et une prime pour chaque ouvrage achevé, d’après la notice que la Royal Collection consacre à son livre de 1716, The State of Russia under the Present Czar. Combien d’artisans et d’ingénieurs anglais ont suivi le tsar, aucun des travaux consultés ici ne le dit d’après un rôle nominatif.
Gilbert Burnet, évêque de Salisbury, a laissé du tsar un portrait sévère dans son History of His Own Time, parue après sa mort. Il le dit colérique, d’esprit mécanique, travaillant beaucoup de ses mains et faisant travailler son entourage aux modèles de navires, et juge que la nature semblait l’avoir fait « rather to be a ship carpenter than a great prince ». Dans les mêmes semaines, Godfrey Kneller peint pour Guillaume III un portrait signé et daté de 1698, 241,7 centimètres sur 145,6, qui montre le tsar en armure, sous un manteau doublé d’hermine, la couronne sur un coussin et des vaisseaux en manœuvre derrière une fenêtre. Le tableau est inventorié en 1700 dans le salon de Kensington Palace et appartient toujours à la Royal Collection (RCIN 405645).
Le 21 avril 1698 (a. s.), le tsar quitte Sayes Court. Benbow a déjà adressé une pétition au Trésor, qui commet Christopher Wren, surintendant des bâtiments du roi, avec George London, jardinier du roi, pour estimer les dégâts. Leur rapport, daté du 11 mai 1698 (a. s.) et résumé dans le Calendar of Treasury Papers publié en 1871, chiffre le tout à 350 livres 9 shillings 6 pence, dont 162 livres 7 shillings pour Evelyn, propriétaire de la maison et du jardin, 158 livres 2 shillings 6 pence pour Benbow, au titre du mobilier et d’une semaine de revenu perdue, et 30 livres pour un nommé Russel, homme pauvre dont la maison voisine avait été ruinée par la garde. Une mention brève charge l’Office of Works de payer. Le détail des estimations est connu par des copies que le professeur d’Oxford William Morfill avait trouvées à la Bodléienne et que la revue Istoritcheski vestnik a publiées en traduction russe en 1888 ; on y lit, entre les carreaux, les serrures et les balustres de chêne de l’escalier, un lit abîmé estimé à 62 livres et vingt beaux tableaux à 10 livres. Le 9 juin (a. s.), Evelyn descend à Deptford constater dans quel état misérable sa maison a été laissée après trois mois de cour moscovite. Aucun de ces papiers ne dit qui, du tsar ou de sa suite, a cassé quoi.
Fontenelle avait mis le chantier à Amsterdam
Le 14 novembre 1725, l’année de la mort du tsar, Fontenelle lit son éloge à l’assemblée publique de l’Académie des sciences. Il fait entrer Pierre à Amsterdam dans la maison de l’Amirauté des Indes, c’est-à-dire de la Compagnie, et l’inscrire dans le « Rolle des Charpentiers » sous le nom de Pierre Michaelof, travaillant au chantier avec plus d’ardeur que ses compagnons. Le chantier est le bon, l’année est fausse, puisque l’éloge envoie l’ambassade en Hollande en 1698. Le texte voyage vite, comme en témoigne une édition de 41 pages datée de 1727 sous une adresse fausse, peut-être imprimée à Londres, et M. Mosakowski y a vu en 2017 l’acte de naissance du mythe pétrovien en France.
Voltaire déplace l’atelier. Au chapitre IX de son Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, dont le premier tome porte la date de 1759, le tsar se fait inscrire parmi les charpentiers de Sardam sous le nom de Pierre Michaeloff, vit, s’habille et se nourrit comme les artisans, et reçoit le surnom de maître Pierre, Peterbas ; c’est à Sardam qu’il « maniait le compas et la hache », avant de revenir à Amsterdam reprendre ses occupations jusqu’à la mi-janvier 1698. On ne sait pas, dans l’état des sources consultées, d’où Voltaire tient Sardam.
Le XIXᵉ siècle bâtit sur ce déplacement. En 1814, Alexandre Iᵉʳ fait poser dans la cheminée de la maison de Kist deux pierres commémoratives de marbre blanc, et en 1818 le roi Guillaume Iᵉʳ des Pays-Bas achète la maisonnette pour sa belle-fille Anna Pavlovna, qui la fait protéger par une enveloppe de pierre. La même année, le 2 juin 1818, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris, donne Le Bourgmestre de Sardam, ou les deux Pierre, comédie héroïque de Mélesville, Merle et Boirie. Gaetano Donizetti en tire Il borgomastro di Saardam, créé à Naples, au Teatro del Fondo, le 19 août 1827, et Albert Lortzing Zar und Zimmermann, créé au théâtre municipal de Leipzig le 22 décembre 1837. En Russie, Pouchkine avait écrit en 1826, dans ses Stances, le vers qui fait du tsar tour à tour un navigateur et un charpentier, « То мореплаватель, то плотник ». En 1857, Daniel Maclise peint Peter the Great at Deptford Dockyard, aujourd’hui à Royal Holloway, université de Londres (THC0040), où le tsar pose le pied sur la poutre qu’il vient de scier, à côté d’un Guillaume III en habit sombre ; aucune des sources de 1698 réunies ici ne place le roi sur le chantier aux côtés de son hôte. En 1886, Guillaume III des Pays-Bas offre la maison de Zaandam à Alexandre III, et Nicolas II la fait enfermer en 1896-1897 dans la halle de briques des architectes G. B. et A. Salm.
Le camp qui défend le tsar charpentier tient pourtant les documents les plus solides, le certificat de Pool et ses gestes nommés un par un, le témoignage de Burnet, qui n’avait aucune raison de flatter un souverain dont il blâme la brutalité, et Fontenelle lui-même, qui avait placé le chantier au bon endroit. Ce qui a glissé tient au lieu et à la durée, huit jours à Zaandam devenus l’apprentissage entier, et au sens que le tsar donnait lui-même à l’épisode, celui d’un savoir de praticien qu’il fallait compléter ailleurs.
Plusieurs points restent dans l’ombre. L’original du certificat n’est localisé dans aucun des travaux consultés, et sa copie de 1855 n’a pas été revue ici. Le calendrier des dates de mise sur cale et de lancement de la frégate n’est pas précisé. La page exacte du passage de Burnet n’a pas été vérifiée sur une édition ancienne.
La frégate, elle, n’a pas fini en relique. Une tradition que reprend encore la revue Rodina en 2025 veut que le bourgmestre d’Amsterdam l’ait offerte au tsar, qui l’aurait rebaptisée Amsterdam, et qu’elle ait brûlé à Saint-Pétersbourg sous Élisabeth ; les registres de la Compagnie suivent pourtant une Peter en Paul de 278 lasten, bâtie à Amsterdam en 1697, sur la route des Indes, et l’on ne peut dire si la tradition confond deux navires ou se trompe. Rentrée de Batavia en Zélande le 10 septembre 1701 sous le commandement de Klaas Dekker, avec cinquante marins et onze soldats, la frégate repart du Texel le 2 novembre 1706 avec un passager clandestin à bord, atteint Batavia le 20 mai 1707 et y est désarmée le 30 novembre 1717.
Pour aller plus loin
Le voyage de 1697-1698 s’interrompt sur la nouvelle de la révolte des streltsy, que le tsar réprime à son retour à Moscou à l’été 1698. Il croise aussi la fondation de Saint-Pétersbourg en 1703 et l’histoire de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et de ses chantiers d’Amsterdam.
On raconte souvent que Pierre le Grand, tsar de Russie, est venu en Hollande déguisé en ouvrier pour apprendre à construire des navires dans le petit port de Zaandam. L’histoire contient une part de vrai. Mais quand on lit les documents de l’époque, le tsar charpentier change de ville, et son séjour à Zaandam devient très court.
Une semaine chez le forgeron
En 1697, une grande ambassade russe d’environ 250 personnes part vers l’ouest de l’Europe. Elle cherche des alliés contre l’Empire ottoman. Le tsar voyage avec elle sous un faux nom, celui du sergent Pierre Mikhaïlov.
Le 18 août 1697, il arrive à Zaandam, au nord d’Amsterdam. Il loge chez Gerrit Kist, un forgeron qui avait travaillé à Moscou. Personne n’est dupe très longtemps. La foule vient le regarder, et le tsar, agacé, part pour Amsterdam au bout d’une semaine environ. Le musée de Zaandam lui-même hésite entre sept et huit jours.
Quatre mois sur un vrai chantier
À Amsterdam, le maire de la ville, qui fait aussi partie des directeurs de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, obtient pour le tsar une place sur les chantiers de la Compagnie. On y construit une frégate de cent pieds, la Peter en Paul.
Pierre y travaille de la fin août 1697 à la mi-janvier 1698. Le maître charpentier Gerrit Claesz Pool lui délivre alors un certificat. Il y écrit que son élève sait scier, raboter, percer et poser les planches de la coque, et qu’il a aussi appris à dessiner les plans d’un navire. On ne connaît ce certificat que par une copie, retrouvée à Moscou en 1855.
Le vrai apprentissage du tsar charpentier s’est donc fait à Amsterdam, pas à Zaandam.
L’avis du tsar lui-même
Vingt-deux ans plus tard, en 1720, le règlement de sa flotte s’ouvre sur une préface attribuée au tsar. Pierre y raconte qu’à Amsterdam il a vite passé pour un bon charpentier. Mais, ajoute-t-il, les Hollandais n’enseignaient pas la construction navale de façon mathématique. Un Anglais lui a assuré qu’en Angleterre on faisait mieux. Il y est donc allé.
Ce récit arrange un peu son auteur, qui est alors à la tête d’une grande flotte. Le certificat d’Amsterdam, lui, dit que le maître Pool lui avait bien appris à dessiner des plans.
Une maison anglaise saccagée
En janvier 1698, Pierre arrive à Londres. Il loue la maison de l’écrivain John Evelyn à Deptford, tout près des chantiers navals du roi. Il visite aussi l’arsenal de Woolwich, l’observatoire de Greenwich et la Monnaie de Londres, et il recrute des spécialistes anglais pour la Russie.
Un évêque anglais, Gilbert Burnet, écrit que la nature semblait l’avoir fait pour être charpentier de marine plutôt que grand prince. Au même moment, le peintre Godfrey Kneller le représente en armure et en manteau d’hermine, comme un souverain.
Le tsar repart en avril. La maison est dans un état lamentable. Christopher Wren, l’architecte du roi, estime les dégâts à un peu plus de 350 livres. On y compte un lit abîmé, des serrures et des carreaux cassés, et vingt tableaux endommagés. Le gouvernement anglais charge un de ses services de payer.
Comment la légende a changé de ville
En 1725, l’écrivain français Fontenelle place encore le tsar charpentier sur les chantiers d’Amsterdam. Voltaire, en 1759, le transporte à Zaandam, qu’il appelle Sardam : le tsar y manierait la hache et vivrait comme les ouvriers.
Le XIXᵉ siècle adopte cette version. En 1818, un roi des Pays-Bas achète la petite maison de Kist, et la même année une pièce de théâtre à Paris raconte l’histoire du tsar charpentier à Sardam. Deux opéras suivent, l’un de Donizetti en 1827, l’autre de Lortzing en 1837. En 1857, un peintre montre le tsar sciant une poutre à Deptford à côté du roi d’Angleterre, une scène qu’aucun document de 1698 ne raconte. À la fin du siècle, un empereur russe fait enfermer la maison de Zaandam dans une grande salle de briques.
Un charpentier au mauvais endroit
Le tsar a vraiment travaillé de ses mains, et pendant plusieurs mois. Ce qui a changé, c’est le lieu : huit jours à Zaandam sont devenus tout l’apprentissage.
La frégate construite à Amsterdam n’est pas devenue une relique. Les registres de la Compagnie la suivent sur la route des Indes jusqu’en 1717, année où elle est désarmée à Batavia, dans l’actuelle Indonésie.
Le détail du certificat de 1698, la préface du Règlement naval, les comptes de Deptford et la généalogie du mythe de Fontenelle à Lortzing occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Lettre de créance des grands ambassadeurs François Lefort, Fiodor Golovine et Prokofi Voznitsyne, 25 février 1697 (a. s.) trad. angl. dans S. Dixon (éd.), Britain and Russia in the Age of Peter the Great : Historical Documents, Londres, 1998, doc. 1, p. 1
- Philippus Velijn d’après Jacob Smies, Aankomst van Czaar Peter I te Zaandam, eau-forte, 1823-1829, 242 × 151 mm, légende datant l’arrivée du 18 août 1697 Rijksmuseum, Amsterdam, RP-P-OB-82 917
- Czaar Peterhuisje, maison de bois bâtie vers 1632, Krimp 23, Zaandam ; pierres commémoratives de marbre blanc posées en 1814 par Alexandre Iᵉʳ ; halle de protection de 1896-1897 commandée par Nicolas II, architectes G. B. et A. Salm rijksmonuments 518019 et 518020, Zaans Museum
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Sources primaires (suite)
- Résolution des directeurs de la VOC, chambre d’Amsterdam, séance extraordinaire du 29 août 1697, construction d’une frégate de cent pieds sur proposition de Nicolaas Witsen cote, citée d’après l’article du Jaarverslag van het Nederlandsch Historisch Scheepvaartmuseum, 1923
- Gerrit Claesz Pool, maître charpentier de la VOC, certificat délivré à Pierre Mikhaïlov, Amsterdam, 15 janvier 1698 ; original non localisé ; copie retrouvée aux archives du Kremlin en 1855, publiée dans l’Algemeene Konst- en Letterbode, n° 5, 2 février 1856 ; texte republié dans le Jaarverslag van het Nederlandsch Historisch Scheepvaartmuseum, 1923
- Style d’Abraham Storck, Peter the Great inspecting a ship at Amsterdam, vers 1700, huile sur toile, 838 × 1092 mm National Maritime Museum, Greenwich, BHC0704
- Kniga Oustav morskoï (Règlement naval), Saint-Pétersbourg, imprimerie de Saint-Pétersbourg, 13 avril 1720 (a. s.), in-4°, préface au lecteur bienveillant ; trad. angl. dans Thomas Consett, The present state and regulations of the church of Russia [...] Also in a second volume a collection of several tracts relating to his fleets, [Londres], S. Holt pour J. Brotherton, 1729, t. II passage cité d’après A. Cross (2000), p. 14, n. 43
- John Evelyn, Diary, entrées des 30 janvier, 21 avril et 9 juin 1698 (a. s.) édition, tome et page
- Lettre de l’intendant de John Evelyn à son maître sur l’état de Sayes Court, 1698 éd. S. Dixon (1998), doc. 18
- Christopher Wren, rapport aux Lords of the Treasury sur la pétition du vice-amiral John Benbow, 11 mai 1698 (a. s.), avec trois états d’estimation signés de George London Calendar of Treasury Papers, vol. II, 1697-1702, éd. Joseph Redington, Londres, 1871, vol. 53, n° 4
- Estimations des dégâts de Sayes Court, mai 1698 (instruction de Wren du 6 mai, inventaire du mobilier par J. Sewell du 9 mai, rapport du 11 mai) copies de la Bodleian Library signalées par William Morfill, trad. russe S. Choubinski, Istoritcheski vestnik, 1888, n° 11
- Gilbert Burnet, History of His Own Time, édition posthume, portrait du tsar à l’année 1698, édition et page ; extrait dans J. H. Robinson (éd.), Readings in European History, Boston, Ginn, 1904-1906, t. II, p. 303-312
- Godfrey Kneller, Peter the Great, Tsar of Russia (1672-1725), signé et daté 1698, huile sur toile, 241,7 × 145,6 cm, peint pour Guillaume III, inventorié à Kensington Palace en 1700 et 1710 Royal Collection, RCIN 405645
- John Perry, The State of Russia, under the present Czar, 1716, exemplaire de George III Royal Collection, RCIN 1026852 ; ESTC T105640
- Fontenelle, Éloge du czar Pierre I, prononcé à l’assemblée publique de l’Académie des sciences le 14 novembre 1725 ; édition séparée, 1727, 41 p., adresse fausse, peut-être Londres exemplaire numérisé, Internet Archive
- Voltaire, Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, [Genève, Cramer], 1759-1763, 2 vol., t. I, chap. IX, « Voyages de Pierre le Grand » première édition, Morgan Library, New York, PML 16982 ; texte lu dans l’édition Garnier des Œuvres complètes, t. XVI
- Mélesville, Jean-Toussaint Merle et Eugène Cantiran de Boirie, Le Bourgmestre de Sardam, ou les deux Pierre, comédie-héroïque en trois actes, Paris, théâtre de la Porte-Saint-Martin, 2 juin 1818, in-8°, 58 p. Bibliothèque nationale de France
- Gaetano Donizetti, Il borgomastro di Saardam, livret de Domenico Gilardoni, Naples, Teatro del Fondo, 19 août 1827
- Albert Lortzing, Zar und Zimmermann, livret du compositeur d’après Le Bourgmestre de Sardam, Leipzig, théâtre municipal, 22 décembre 1837
- Alexandre Pouchkine, Stances (« В надежде славы и добра »), 1826
- Daniel Maclise, Peter the Great at Deptford Dockyard, 1857, huile sur toile Royal Holloway, université de Londres, THC0040
- Registres de navigation de la VOC, frégate Peter en Paul, 278 lasten, bâtie à Amsterdam en 1697 : voyage 6057,1 (Batavia-Rammekens, 13 février-10 septembre 1701) et voyage 2008,2 (Texel-Batavia, 2 novembre 1706-20 mai 1707), désarmement à Batavia le 30 novembre 1717 Dutch Asiatic Shipping, Huygens Instituut
Bibliographie
- Anthony Cross, Peter the Great through British Eyes. Perceptions and Representations of the Tsar since 1698, Cambridge, 2000, xii-172 p. Cambridge University Press
- Simon Dixon (éd.), Britain and Russia in the Age of Peter the Great : Historical Documents, Londres, 1998, xxv-255 p., coll. « SSEES Occasional Papers » 38 School of Slavonic and East European Studies
- Dmitri et Irina Gouzévitch, « La représentation de la Grande Ambassade de Pierre Ier (1697-1698) dans les journaux : la presse comme source pour les recherches historiques », Vivliofika 4, 2016, p. 24-31 Vivliofika. E-Journal of Eighteenth-Century Russian Studies
- M. Mosakowski, « Fontenelle and Russia. Creation of the Petrine myth in eighteenth-century France », Cywilizacja i Polityka 15, 2017, p. 220-229 Cywilizacja i Polityka
Sources en ligne
- « Czaar Peterhuisje » Zaans Museumhttps://zaansmuseum.nl/?p=27373
- « À découvrir », page française du Czaar Peterhuisje Zaans Museumhttps://zaansmuseum.nl/fr/?p=46307
- « Museumcomplex Czaar Peterhuisje », fiche du registre des monuments, n° 518019 à 518023 Rijksdienst voor het Cultureel Erfgoedhttps://monumentenregister.cultureelerfgoed.nl/print/pdf/node/570987
- « Aankomst van tsaar Peter de Grote in Zaandam, 1697 », RP-P-OB-82 917 Rijksmuseumhttps://www.rijksmuseum.nl/en/collection/object/Aankomst-van-tsaar-Peter-de-Grote-in-Zaandam-1697--fe4cfb972bca63bc7cd2d700ab17306c
- Lauran Toorians, notice sur Pierre le Grand aux Pays-Bas, The Low Countries, 1996-1997, titre DBNLhttps://dbnl.org/tekst/_low001199601_01/_low001199601_01_0048.php
- « Peter en Paul », article du Jaarverslag van het Nederlandsch Historisch Scheepvaartmuseum, 1923, transcription Zaans Industrieel Erfgoedhttps://www.zaans-industrieel-erfgoed.nl/pages_4/peter%20en%20paul.pdf
- « Чему Петр I научился в Голландии », Tatiana Maksimova, 11 juillet 2025 Rodinahttps://rodina-history.ru/2025/07/11/dobryj-plotnik.html
- « Peter the Great inspecting a ship at Amsterdam », BHC0704 Royal Museums Greenwichhttps://rmg.co.uk/collections/objects/rmgc-object-12196
- « Peter the Great » Royal Museums Greenwichhttps://rmg.co.uk/stories/topics/peter-great
- « The Grand Embassy (1697–98) of Peter I » Encyclopaedia Britannicahttps://www.britannica.com/biography/Peter-the-Great/The-Grand-Embassy-1697-98
- « La représentation de la Grande Ambassade de Pierre Ier (1697-1698) dans les journaux », D. et I. Gouzévitch Vivliofika, University of Illinois Open Publishing Networkhttps://iopn.library.illinois.edu/journals/vivliofika/article/download/638/528/2027
- « Britain and Russia in the Age of Peter the Great : Historical Documents », S. Dixon (éd.) UCL Discoveryhttps://discovery.ucl.ac.uk/id/eprint/10078303/2/SSEES0016.pdf
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