Trois mille trois cents noms dans un registre de prières
Vers 1582 et 1583, la chancellerie d’Ivan IV fait copier pour de grands monastères une liste de morts dont le souverain ordonne la commémoration. Ce Synodik des disgraciés réunit environ 3 300 noms, et près de 3 200 d’entre eux se rattachent aux procès ouverts entre 1567 et 1571 contre l’entourage de son cousin, le prince Vladimir Staritski, selon le décompte de Rouslan Skrynnikov, qui en a reconstitué le texte. Plusieurs entrées ne portent aucun nom, seulement un effectif et un lieu, et le document ne dit presque jamais de quoi ces gens étaient accusés.
Le souverain qui fait dresser cette liste règne alors depuis près d’un demi-siècle. Son surnom de Grozny, que le français rend par « le Terrible » et qui tient aussi du « redoutable », n’appartient à aucune de ses titulatures. Fils du grand-prince de Moscou Vassili III et d’Elena Glinskaïa, Ivan Vassilievitch naît le 25 août 1530, date sûre parce que les chroniques officielles du règne de son père enregistrent la naissance de l’héritier (dates données ici dans le calendrier julien, alors en usage à Moscou). En décembre 1533, son père mort, il devient grand-prince à trois ans. Sa mère gouverne en son nom jusqu’à sa propre mort en avril 1538, puis les familles Chouïski et Belski se disputent la tutelle.
Le 16 janvier 1547, en l’an 7055 d’un comput qui part de la création du monde, le métropolite Macaire le couronne dans la cathédrale de la Dormition du Kremlin et lui remet la croix, les barmes, large collet d’orfèvrerie posé sur les épaules, et le bonnet dit de Monomaque. Le titre fait la nouveauté du rite. En 1498, Dmitri, petit-fils d’Ivan III, avait reçu ce bonnet comme grand-prince associé au trône, sans le titre de tsar et sans jamais régner. Ivan est le premier souverain de Moscou couronné sous ce titre, dérivé de caesar et réservé jusque-là, à Moscou, à l’empereur byzantin et aux khans de la Horde. Le bonnet, exposé au Palais des armures du Kremlin, est une coiffe d’orfèvrerie probablement venue d’Asie centrale ou de la Horde, sans rapport avec l’empereur Constantin Monomaque dont la légende lui a donné le nom. Au début de février, Ivan épouse Anastasia Romanovna, des Zakharine-Iouriev.
Un code judiciaire, le Soudebnik, est promulgué en 1550. Le 2 octobre 1552, l’armée moscovite prend Kazan, capitale d’un khanat tatar de la moyenne Volga, et Astrakhan tombe en 1556. Ces actes portent le nom du tsar, mais ils sortent d’un appareil où travaillent les diaks, la Douma et des conseillers dont les chroniques retiennent le prêtre Sylvestre et Alexeï Adachev, et la part personnelle d’Ivan n’y est mesurable nulle part. En mars 1553, une maladie grave du tsar ouvre une crise de succession dont le récit détaillé ne se lit que dans des ajouts portés en marge de la Tsarstvennaïa kniga, volume de la chronique illustrée du règne conservé au Musée historique d’État de Moscou sous la cote Synodal 149.
En 1558 commence en Livonie une guerre qui ne se clôt qu’avec les trêves de 1582 et 1583. Anastasia meurt en août 1560. Dans la nuit du 30 avril 1564, le prince Andreï Kourbski, voïévode de Iouriev, l’actuelle Tartu, passe en Lituanie ; sa lettre au tsar et la longue réponse attribuée à celui-ci ouvrent une correspondance qu’on lit dans l’édition critique Perepiska Ivana Groznogo s Andreem Kurbskim (Leningrad, Naouka, 1979). En décembre 1564, Ivan quitte Moscou pour Aleksandrovskaïa Sloboda, résidence fortifiée au nord-est de la ville, d’où il accuse par lettre, en janvier 1565, boyards et clergé de trahison. Au début de 1565 est instituée l’opritchnina, domaine réservé au souverain avec sa garde, ses terres et ses revenus, à côté d’une zemchtchina laissée à l’administration ordinaire. Suivent la mort de Vladimir Staritski en 1569, celle du métropolite Philippe, étranglé en décembre selon les récits qui l’imputent à Malyouta Skouratov, puis l’expédition contre Novgorod en janvier et février 1570. En mai 1571, le khan de Crimée Devlet Giray incendie Moscou. Son fils aîné survivant, Ivan Ivanovitch, meurt en novembre 1581 à Aleksandrovskaïa Sloboda. Ivan IV meurt à Moscou le 18 mars 1584, date que donnent les sources de la cour, et il est inhumé dans la cathédrale de l’Archange du Kremlin.
Les documents suffisent à la chronologie. Pour les mobiles, ils renvoient à des textes polémiques, et pour la mort du fils, à un seul témoin étranger. Il faut maintenant prendre un à un les textes dont dépend ce récit, la chronique illustrée et ses marges, la correspondance avec Kourbski, le Synodik, les relations d’étrangers, puis reprendre trois épisodes que la recherche discute depuis 1971, et regarder enfin comment la figure s’est fabriquée, du jésuite Antonio Possevino à la statue équestre d’Orel, avec ce que l’ouverture des tombeaux du Kremlin a permis de mesurer en 1963.









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