Thomas Rugg n’a pas aimé les danseurs. Ce barbier de Covent Garden, qui tient depuis 1659 un journal des nouvelles de Londres aujourd’hui relié en deux volumes, note en avril 1661 qu’un mât de mai vient d’être planté dans le Strand, haut de quarante et un yards, avec à hauteur d’étage un balcon où l’on sert du vin en musique, et à son pied « a knot of morris dancers, the worst that ever were », une poignée de danseurs de morris, les pires qu’on ait jamais vus. Un imprimé loyaliste de la même année, The Citie’s Loyalty Display’d, raconte la scène sur un autre ton. Le mât y mesure cent trente-quatre pieds et porte une couronne et une girouette dorées aux armes du roi ; il faut quatre heures pour le hisser pendant que battent six tambours, après quoi des danseurs en écharpes pourpres tournent autour de lui au son du tambourin et du flûtiau.
Quarante et un yards font cent vingt-trois pieds, onze de moins que l’imprimé. On préférera la mesure du barbier, qui n’avait rien à prouver, à celle d’une brochure écrite pour afficher la loyauté de la Cité. La Restauration anglaise de 1660, qui rend la couronne aux Stuarts au milieu de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, passe depuis longtemps pour le retour de la fête après vingt ans de rigueur puritaine, et le mât du Strand sert d’ordinaire à l’illustrer. Ses deux témoins montrent déjà une fête payée pour afficher une loyauté, et regardée de haut par un voisin. Les dates anglaises de l’article suivent le calendrier julien alors en usage outre-Manche (a. s.), l’année étant ramenée au 1ᵉʳ janvier.
Le Parlement fait abattre les mâts
Le 2 septembre 1642, quelques jours après le début de la guerre civile, les deux chambres ordonnent que cessent les représentations publiques, parce que des spectacles de plaisir ne conviennent pas à un temps d’humiliation. L’ordonnance sur l’observation du dimanche, votée le 6 avril 1644 et datée du 8 dans l’édition qu’en ont donnée Charles Firth et Robert Rait en 1911, va plus loin. Elle qualifie le mât de mai de « Heathenish vanity », vanité païenne détournée vers la superstition et le vice, charge constables et marguilliers d’abattre ceux qui sont debout, et prévoit une amende de cinq shillings qui court de semaine en semaine tant que le mât n’est pas tombé. Le 8 juin 1647, une autre ordonnance supprime Noël, Pâques, la Pentecôte et toutes les fêtes chômées, et accorde en échange aux écoliers, aux apprentis et aux domestiques le deuxième mardi de chaque mois pour leurs divertissements. Le 11 février 1648, les comédiens sont assimilés aux vagabonds et promis au fouet, les gradins et les loges des salles doivent être démolis, et chaque spectateur paie cinq shillings. En 1654 encore, l’ordonnance qui chasse les ministres et les maîtres d’école jugés scandaleux range parmi leurs fautes le fait d’encourager mâts de mai, danses de morris et pièces de théâtre.
Cromwell, à qui l’on prête la suppression de Noël, était absent le 8 juin 1647, rappelle le Cromwell Museum.
Ces textes disent ce que voulaient les députés, pas ce que faisaient les paroissiens. Le 25 décembre 1656, la Chambre des communes siège, et le député Thomas Burton consigne la plainte d’un collègue, Mr Robinson, qui n’a pu dormir de la nuit à cause des préparatifs de « this foolish day’s solemnity » et craint un retour au papisme. Sir Christopher Pack, qui soutient le projet de loi déposé ce jour-là pour en finir avec la fête, s’inquiète seulement qu’en supprimant Pâques et la Pentecôte on emporte aussi le dimanche. Le projet n’a jamais été adopté, note l’Institute of Advanced Legal Studies. Stephen Roberts, qui a dirigé l’History of Parliament de 2018 à 2020, relève que les députés de 1656 se plaignaient des boutiques de Westminster fermées ce jour-là, contre la loi qui voulait que Noël soit un jour ouvré, et il juge exagérée la sévérité de cette guerre culturelle ; loin de Londres, un repas de Noël discret restait possible. Bernard Capp, qui a suivi en 2012 la réforme des mœurs de l’Interrègne ville par ville, nuance dans l’autre sens. L’application a varié énormément d’un lieu à l’autre, écrit-il, mais elle a pu peser lourd, et les archives judiciaires, prises seules, n’en montrent qu’une petite partie.
Une action de grâces obligatoire
Charles II débarque à Douvres le 25 mai 1660 et entre à Londres le 29, jour de ses trente ans. Le Parlement de la Convention, réuni depuis le 25 avril sans avoir été convoqué par un roi, vote à l’été une loi pour une action de grâces perpétuelle le 29 mai, chapitre 14 de la douzième année du règne. On aurait pu retenir la date de sa première séance, le 8 mai où il avait reconnu Charles II comme roi depuis 1649, ou le débarquement de Douvres. Le texte choisit l’anniversaire, et son préambule célèbre des royaumes « new borne and raised from the dead » ce jour-là. Le dispositif est d’une autre nature. Chaque ministre doit célébrer le 29 mai par des prières publiques, chaque habitant doit se rendre à l’église et y rester pendant les prières, le sermon et le chant des psaumes, et le ministre doit lire la loi en chaire le dimanche précédent. La première fête du nouveau règne est un office religieux obligatoire, taillé dans la même étoffe juridique que les jours de jeûne imposés par le Parlement des années 1640. Une proclamation royale en rappelle l’obligation pour le premier anniversaire, en mai 1661, et le Parlement suivant, élu cette fois sur des brefs royaux, confirme la loi la même année, la légitimité de la Convention restant discutable aux yeux des royalistes.
La rue a suivi, au moins les premiers jours. Le 29 mai 1660, raconte une relation imprimée sous le titre England’s Joy, le roi monte à cheval au-delà de Blackheath, où l’attendent des troupes de cavaliers et une sorte de triomphe rustique, des paysans qui dansent le morris sur la vieille musique du tambourin et du flûtiau. Michael Heaney, historien de cette danse, y lit une politique délibérée d’encouragement des coutumes que David Underdown en 1985 et Ronald Hutton en 1994 avaient montrées devenues, avant la guerre, des marqueurs d’allégeance. Le chêne vient d’une autre date. Après la défaite de Worcester, en 1651, le futur roi s’était caché dans un chêne pour échapper aux soldats du Parlement, et la branche de chêne portée le 29 mai a donné au jour son nom populaire, Oak Apple Day.
Neuf cents livres pour une couronne
Il n’y avait plus de couronne à poser sur la tête du roi. En 1649, le Rump avait fait briser et fondre les insignes du sacre, et seule la cuillère du couronnement, du XIIᵉ siècle, avait échappé au creuset. Le 15 mai 1660, avant même le retour de Charles, les Communes commandent des robes d’hermine et, à l’orfèvre sir Thomas Vyner, une couronne et un sceptre, pour neuf cents livres. Le 17 décembre, à la veille de se séparer, la même assemblée vote pour les pierres des nouveaux insignes le produit d’un mois de l’impôt de répartition, proposé par sir William Lewis quand sir John Northcote suggérait six mille livres, soit à peu près le double de ce qu’allait coûter au total le couronnement, selon Andrew Barclay, chercheur de l’History of Parliament. Robert Vyner, neveu de Thomas et nouvel orfèvre du roi, fournit le reste des insignes. La Royal Collection lui attribue aussi la couronne de Saint-Édouard ; Barclay y voit plutôt celle de Thomas, enrichie dans un second temps grâce au vote de décembre.
Barclay écarte deux légendes, celle d’une couronne refaite avec l’or de l’ancienne et celle, née dans les années 1990, d’un orfèvre que le roi n’aurait jamais payé ; les comptes non publiés montrent des règlements complets, et pour une fois rapides.
Le sacre a lieu le 23 avril 1661, jour de la Saint-Georges. La veille, le roi traverse la Cité, de la Tour à Whitehall, sous quatre arcs de triomphe dont John Ogilby a réglé la partie poétique, discours, devises et inscriptions. Ogilby publie aussitôt un récit sans images, puis en 1662 The Entertainment of His Most Excellent Majestie Charles II, illustré de planches de Wenceslaus Hollar et de David Loggan, dont Pepys a acheté un exemplaire, coté aujourd’hui PL 2903 à la Pepys Library du Magdalene College de Cambridge. La couronne de Saint-Édouard est toujours celle du couronnement (Royal Collection, RCIN 31700), et Charles III, le 6 mai 2023, a été le septième souverain à la recevoir.
Strand et Wanstead
Le mât du Strand appartient à la même mise en scène. Il est levé le 14 avril 1661, neuf jours avant le sacre, à l’emplacement de l’ancien, là où s’élève aujourd’hui l’église St Mary-le-Strand. D’après l’imprimé de 1661, que cite Walter Thornbury en 1878, il a été payé par les paroissiens du voisinage avec le consentement du roi et du duc d’York ; taillé en aval du pont de Londres, il aurait été amené en deux morceaux jusqu’à Scotland Yard, puis au Strand. La tradition qui le fait dresser par des marins sous la direction du duc, grand amiral, ne figure pas dans les extraits de l’imprimé consultés ici. Hors de Londres, l’élan est bref. À Oxford, le jeudi de l’Ascension, le 31 mai 1660, l’antiquaire Anthony Wood compte douze mâts et trois ou quatre troupes de morris, dressés par une foule qui veut narguer les puritains ; personne ne s’y opposant, le zèle retombe, et Wood n’en voit plus guère qu’un ou deux par an. Combien de mâts ont été relevés en Angleterre en 1660 et 1661, personne ne le sait. Wood ne compte que ceux d’Oxford, et les comptes de marguilliers, principale source de Hutton, sont pour la plupart incomplets, avec des années manquantes, illisibles ou réduites à des totaux.
Le mât du Strand n’a été abattu par aucune révolution. Il a pourri sur place. En 1713, selon John Strype, il n’en tenait plus que les vingt pieds du bas, et un nouveau mât est dressé le 4 juillet de la même année un peu plus à l’ouest, presque en face de Somerset House. Newton achète en 1717 ce mât de 1713, devenu encombrant quand on bâtit l’église ; celui de la Restauration n’existait plus. Le tronc est remonté en avril 1718 dans le parc de Wanstead, dans l’Essex, pour porter l’objectif d’une lunette aérienne confiée par la Royal Society au pasteur James Pound, un verre de Christiaan Huygens de cent vingt-deux pieds de focale que la Société conserve toujours. Les récits courants fondent les deux mâts en un seul, et prêtent au savant l’achat du mât de la Restauration.
« The Woman playes to day »
Les théâtres rouvrent plus vite que les mâts ne repoussent. Le 18 août 1660, Samuel Pepys voit au Cockpit un jeune comédien, Edward Kynaston, jouer la sœur du duc dans une pièce de Fletcher, et le trouve la plus jolie dame qu’il ait vue de sa vie, à la voix près. Trois jours plus tard, le 21 août, un acte passé sous le signet royal autorise Thomas Killigrew et sir William Davenant à former deux troupes composées des personnes qu’ils choisiront (British Library, Add. MS 19256, f. 47) ; il ne dit pas un mot des femmes, et le maître des Revels, sir Henry Herbert, avait protesté dès le 4 août contre un projet qui court-circuitait son office. Le 13 octobre, des comédiens recrutés par Killigrew se plaignent au roi d’avoir dû s’engager par contrat à jouer avec des femmes (même manuscrit, f. 71).
Le 8 décembre 1660, dans le jeu de paume de Gibbon converti en salle de Vere Street, la troupe du roi joue Othello. Un comédien vient annoncer au public qu’il a vu habiller la dame, « The Woman playes to day », que ce n’est ni un homme en robe ni un page en jupon, et qu’une femme vertueuse peut avoir horreur de toute licence et pourtant monter sur les planches. Le prologue de Thomas Jordan est imprimé dans A Royal Arbor of Loyal Poesie, en 1663 selon Maria Chiara Barbieri, en 1664 selon la base London Stage et la British Library. On ne sait pas qui jouait Desdemona. La tradition nomme Margaret Hughes, qui tient le rôle dans une distribution de 1669 ; Elizabeth Howe a jugé en 1992 qu’Anne Marshall était la candidate la plus probable, et M. Merchant a repris en 2020 tout le dossier de Hughes sans le clore. Une semaine plus tard, le 15 décembre, Andrew Newport écrit à sir Richard Leveson qu’on voit désormais des femmes jouer sur les scènes anglaises comme outre-mer, et Pepys note le 3 janvier 1661 qu’il voit pour la première fois des femmes monter sur la scène, dans Beggars Bush.
La patente délivrée à Killigrew le 25 avril 1662 (The National Archives, C 66/3013, n° 20), et celle de Davenant le 15 janvier 1662/3 (C 66/3009, n° 3), écrivent enfin la règle. Comme des hommes en habits de femme ont tenu jusque-là les rôles féminins, au scandale de certains, ces rôles pourront désormais être joués par des femmes, afin que le théâtre devienne un divertissement innocent et une représentation utile de la vie humaine. Barbieri y lit une ratification, puisque la pratique avait deux ans d’avance sur le texte. Les deux patentes fondent aussi un duopole qui tient en droit jusqu’à la loi de 1843 sur les théâtres ; en 1970 encore, l’original de Killigrew appartenait à la société du Theatre Royal de Drury Lane, celui de Davenant était perdu.
La nouveauté a ses limites, et elles se mesurent. En 1629, des comédiennes françaises avaient joué à Blackfriars, et William Prynne s’en indignait en 1633 dans son Histrio-Mastix. En 1656, chez Davenant, à Rutland House, Catherine Coleman avait chanté le rôle d’Ianthe dans The Siege of Rhodes, une œuvre en musique, à l’heure où l’opéra remplaçait dans les milieux distingués les pièces interdites, note Capp. Clare McManus en fait la première chanteuse-actrice professionnelle d’une scène anglaise hors du masque de cour. La Desdemona de Vere Street garde une primauté précise, celle d’une professionnelle dans une pièce parlée, sur la scène payante d’une salle publique, et cette précision a son prix.
Le vers de Rochester
L’épithète de « merry monarch », que la postérité accroche à Charles II comme un résumé de la Restauration, a une source, et elle n’est pas flatteuse. Elle sort d’une satire que John Wilmot, comte de Rochester, fait circuler en manuscrit vers 1673, où le roi roule « from whore to whore », monarque joyeux, scandaleux et pauvre ; l’historienne Clare Jackson rappelle que l’épithète, rendue à son contexte, n’a rien d’un compliment. Le camp qui voit dans 1660 le retour de la gaieté a pourtant des arguments solides, et il faut les prendre au sérieux. Le nouveau régime a encouragé à dessein les coutumes que l’Interrègne avait combattues. Les théâtres ont rouvert, avec des femmes sur scène et des décors peints. Noël est revenu dans les églises sans qu’aucune loi ait été nécessaire, puisque les ordonnances votées sans assentiment royal n’étaient pas des lois aux yeux du régime restauré ; le dimanche 23 décembre 1660, Pepys trouve son banc de paroisse couvert de romarin et de serge, et le jour de Noël il assiste à deux offices.
D’autres faits tirent dans l’autre sens. La fête de 1660 retombe vite, comme le montre le compte de Wood. Le calendrier restauré associe au 29 mai un jeûne, le 30 janvier, jour de l’exécution de Charles Iᵉʳ, et les offices des deux jours, approuvés par la Convocation le 26 avril 1661, sont imprimés avec le Livre de la prière commune jusqu’en 1859. Et la Restauration a ses exclus. L’Acte d’uniformité de 1662 impose le seul Prayer Book, et près de deux mille ministres quittent alors l’Église nationale ; Bernard Cottret voit dans la dissidence protestante qui naît alors l’un des fruits amers du régime. Le roi a rendu les mâts et les théâtres. Il a aussi rendu l’obligation, et l’a tournée dans l’autre sens.
En 1859, après des adresses des deux chambres, la Couronne retire les offices du 5 novembre, du 30 janvier et du 29 mai, et une loi abroge celle de 1660. Le 29 mai a survécu ailleurs. Chaque année, à une date proche, le Royal Hospital de Chelsea, fondé par Charles II pour les vieux soldats, célèbre son Founder’s Day ; les pensionnaires portent un brin de chêne sur leur tunique écarlate, et la statue dorée du roi, au centre de Figure Court, disparaît sous les branches de chêne, comme pendant le Blitz, quand on l’avait emmurée de briques pour la protéger et que l’on avait orné les briques de feuilles de chêne.
Pour aller plus loin
Le procès de Charles Iᵉʳ, en 1649, et le Protectorat de Cromwell racontent les années que la fête de 1660 voulait effacer, avec l’exhumation du Protecteur que le même Parlement ordonnait pendant qu’il votait les pierres de la couronne. L’année miraculeuse de Newton éclaire l’homme qui finira par acheter un mât de mai pour une lunette, et la fabrique du Roi-Soleil offre, de l’autre côté de la Manche, une autre manière de mettre en scène un souverain.
En mai 1660, l’Angleterre retrouve un roi, Charles II, après onze ans de république. On appelle ce retour la Restauration. On raconte souvent qu’il a ramené la fête dans un pays que les puritains, des protestants très stricts, avaient privé de théâtre, de Noël et de danses. Quand on regarde les textes de l’époque, l’histoire est plus compliquée.
Les interdits du Parlement
Pendant la guerre civile et la république, le Parlement fait fermer les théâtres en 1642. En 1644, il ordonne d’abattre les mâts de mai, ces grands poteaux décorés autour desquels on dansait au printemps, qu’il appelle une « vanité païenne ». En 1647, il supprime Noël, Pâques et la Pentecôte. En 1648, les comédiens sont traités comme des vagabonds et les spectateurs paient une amende.
Ces lois n’ont pas été appliquées partout de la même façon. Le jour de Noël 1656, des députés se plaignent encore que les boutiques de Westminster soient fermées, comme si c’était un jour de fête. Selon les historiens, le contrôle a beaucoup varié d’une ville à l’autre, et un repas de Noël discret restait souvent possible.
Une fête obligatoire
Charles II entre à Londres le 29 mai 1660, le jour de ses trente ans. Quelques mois plus tard, le Parlement fait de cette date une fête nationale. Mais cette fête est d’abord un office religieux obligatoire : chaque habitant doit aller à l’église ce jour-là et y rester pendant les prières et le sermon, et le pasteur doit lire la loi en chaire le dimanche d’avant.
Dans les campagnes, des paysans dansent pour accueillir le roi. Le 29 mai prend le nom populaire d’Oak Apple Day, en souvenir du chêne où Charles s’était caché après une défaite, en 1651.
Une couronne à refaire
En 1649, après l’exécution de Charles Iᵉʳ, les objets du sacre avaient été fondus. En 1660, le Parlement commande une nouvelle couronne à un orfèvre de Londres, puis vote une grosse somme pour les pierres précieuses. Charles II est couronné le 23 avril 1661. Cette couronne sert toujours : le roi Charles III l’a reçue en 2023.
Le grand mât du Strand
Le 14 avril 1661, un immense mât de mai est dressé dans le Strand, une grande rue de Londres. Une brochure royaliste parle de 134 pieds. Un barbier du quartier, Thomas Rugg, donne un chiffre un peu plus petit, et trouve les danseurs très mauvais.
À Oxford, un érudit compte douze mâts de mai le 31 mai 1660. Mais l’enthousiasme retombe vite : les années suivantes, il n’en voit plus qu’un ou deux. Personne ne sait combien de mâts ont été relevés dans tout le pays.
On raconte que le grand savant Isaac Newton a acheté ce mât pour y accrocher une lunette astronomique. C’est vrai, mais il s’agissait d’un autre mât, installé en 1713, car celui de 1661 avait pourri sur place.
Des femmes sur scène
Les théâtres rouvrent dès 1660. Le 8 décembre, à Londres, une actrice professionnelle joue Desdemona dans Othello, une pièce de Shakespeare, sur la scène payante d’une salle publique. C’est une première en Angleterre pour une pièce parlée. Jusque-là, en Angleterre, les rôles de femmes étaient tenus par des garçons ou des hommes. Un poème lu avant la pièce prévient le public que ce n’est pas un homme déguisé. On ne connaît toujours pas le nom de cette actrice.
En 1662, une décision du roi autorise officiellement les femmes à jouer tous les rôles féminins. Elle ne fait en réalité que confirmer ce qui se pratiquait déjà depuis deux ans.
Un roi vraiment joyeux ?
On surnomme Charles II le « merry monarch », le monarque joyeux. Ce surnom vient en fait d’un poème moqueur écrit vers 1673 par un courtisan, le comte de Rochester, qui reprochait au roi ses maîtresses et ses dettes.
La Restauration a aussi eu ses perdants. À partir de 1662, la loi impose une seule manière de prier dans les églises, et près de deux mille pasteurs quittent l’Église officielle.
La loi qui rendait le 29 mai obligatoire a été supprimée en 1859. Pourtant, chaque année, à l’hôpital militaire de Chelsea, à Londres, les anciens soldats portent encore une feuille de chêne et couvrent de branches la statue dorée de Charles II.
Les ordonnances de l’Interrègne, l’histoire de la première actrice et le détail du mât du Strand occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- « Order for Stage-plays to cease », ordre des deux chambres du 2 septembre 1642 C. H. Firth et R. S. Rait (éd.), Acts and Ordinances of the Interregnum, 1642-1660, Londres, His Majesty’s Stationery Office, 1911, t. I, p. 26-27
- An Ordinance of the Lords and Commons assembled in Parliament, for the better observation of the Lords-Day, « Die Sabbathi, 6. April. 1644 », clause ordonnant l’abattage des mâts de mai, « a Heathenish vanity, generally abused to superstition and wickedness », amende hebdomadaire de cinq shillings, Londres, imprimé pour Edward Husbands, 10 avril 1644 Firth et Rait, t. I, p. 420-422, où le texte est daté du 8 avril
- An Ordinance for Abolishing of Festivals, 8 juin 1647, suppression de Noël, Pâques et la Pentecôte, deuxième mardi du mois accordé aux écoliers, apprentis et domestiques, Londres, imprimé pour John Wright, 1647 Firth et Rait, t. I, p. 954
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Sources primaires (suite)
- An Ordinance for the utter suppression and abolishing of all Stage-Plays and Interludes, 11 février 1647/8, comédiens tenus pour vagabonds, démolition des gradins et des loges, amende de cinq shillings pour les spectateurs Firth et Rait, t. I, p. 1070-1072
- An Ordinance for ejecting Scandalous, Ignorant and Insufficient Ministers and Schoolmasters, 28 août 1654, clause visant les mâts de mai, les danses de morris et les pièces de théâtre Firth et Rait, t. II, p. 968-990 (p. 977) ; cité d’après M. Heaney (2018)
- Thomas Burton, journal de la séance des Communes du 25 décembre 1656, interventions de Mr Robinson (« this foolish day’s solemnity ») et de sir Christopher Pack Diary of Thomas Burton Esq., éd. John Towill Rutt, Londres, H. Colburn, 1828, vol. 1, p. 228-243
- An Act for a Perpetuall Anniversary Thanksgiveing on the nine and twentyeth day of May, 12 Car. II c. 14, 1660, préambule (« new borne and raised from the dead ») et articles I à III Statutes of the Realm, vol. 5, 1625-1680, éd. John Raithby, Record Commission, 1819, p. 237
- An Act for Confirming of three Acts therein mentioned, 13 Car. II, 1661, confirmant notamment 12 Car. II c. 14 Statutes of the Realm, vol. 5
- A proclamation for the observation of the nine and twentieth day of May instant, as a day of publick thanksgiving, according to the late act of Parliament for that purpose, Londres, 1661 Wing C3498 ; ESTC R2211
- England’s Joy, or a Relation of the Most Remarkable Passages, from His Majesty’s Arrival at Dover, to His Entrance at Whitehall, Londres, 1660, passage de Blackheath rééd. dans An English Garner. Stuart Tracts 1603-1693, introd. C. H. Firth, Westminster, Constable, 1903, p. 425-430 (p. 428) ; cité d’après M. Heaney (2018)
- The Citie’s Loyalty Display’d, Londres, 1661, p. 4, levée du mât du Strand (cent trente-quatre pieds, couronne et girouette aux armes du roi, quatre heures de manœuvre, six tambours, danseurs de morris) cité d’après M. Heaney (2018) pour la couronne, les tambours et les danseurs, d’après W. Thornbury (1878) pour la hauteur et le financement par les paroissiens
- Thomas Rugg, Diurnal, avril 1661, mât du Strand de « 41 yards » et « a knot of morris dancers, the worst that ever were » The Diurnal of Thomas Rugg, 1659-1661, éd. William L. Sachse, Londres, Royal Historical Society, 1961, Camden Third Series 91, p. 175 ; cité d’après M. Heaney (2018) ; qualité de barbier d’après l’introduction de Sachse (Guildhall Library, MS 5266/1, p. 189)
- Anthony Wood, entrée du jeudi de l’Ascension 1660, douze mâts de mai et trois ou quatre troupes de morris à Oxford The Life and Times of Anthony Wood, Antiquary, of Oxford, 1632-1695, éd. Andrew Clark, Oxford, Clarendon Press pour l’Oxford Historical Society, 1891-1900, vol. I, p. 317 ; cité d’après M. Heaney (2018)
- Samuel Pepys, Diary, 18 août 1660 (Kynaston dans le rôle de la sœur du duc), 23 décembre 1660 (banc couvert de romarin et de serge), 25 décembre 1660, 3 janvier 1660/1 (premières femmes vues sur scène, Beggars Bush) éd. Henry B. Wheatley, Londres, George Bell, 1893, texte en ligne de pepysdiary.com
- Concession sous le signet royal à Thomas Killigrew et sir William Davenant, 21 août 1660 British Library, Add. MS 19256, f. 47 ; cité d’après M. C. Barbieri (2018)
- Pétition de comédiens de la troupe du roi à Charles II, 13 octobre 1660, engagement à jouer avec des femmes British Library, Add. MS 19256, f. 71 ; cité d’après M. C. Barbieri (2018)
- Thomas Jordan, « A Prologue to introduce the first Woman that came to Act on the Stage in the Tragedy, call’d The Moor of Venice », dans A Royal Arbor of Loyal Poesie, Londres, R. W. pour Eliz. Andrews, 1663, p. 21-22 (« The Woman playes to day ») ; millésime 1664 selon la London Stage Database et la British Library cité d’après M. C. Barbieri (2018)
- Andrew Newport à sir Richard Leveson, Londres, 15 décembre 1660 Staffordshire County Record Office, D868/3/65a ; extrait publié dans le Fifth Report of the Royal Commission on Historical Manuscripts, partie I, Londres, 1876, p. 158 ; cité d’après M. C. Barbieri (2018)
- Lettres patentes à Thomas Killigrew, 25 avril 1662, clause des rôles féminins The National Archives, Kew, C 66/3013, n° 20 ; original détenu en 1970 par Theatre Royal Drury Lane Limited
- Lettres patentes à sir William Davenant, 15 janvier 1662/3, clause des rôles féminins The National Archives, Kew, C 66/3009, n° 3 ; original perdu selon le Survey of London (1970)
- William Prynne, Histrio-Mastix. The Players Scourge, or, Actors Tragaedie, Londres, Michael Sparke, 1633, p. 414, sur les comédiennes françaises de Blackfriars (1629) cité d’après M. C. Barbieri (2018)
- An Act for the Uniformity of Public Prayers, 14 Car. II c. 4, 1662 Statutes of the Realm, vol. 5
- Formes de prière pour le 30 janvier, le 29 mai et le 5 novembre, lues et approuvées par la Convocation le 26 avril 1661, imprimées avec le Book of Common Prayer jusqu’en 1859, retirées par ordre royal du 17 janvier 1859, lois abrogées par 22 Vict. c. 2 d’après Project Canterbury
- John Ogilby, The Entertainment of His Most Excellent Majestie Charles II, in His Passage through the City of London to His Coronation, Londres, 1662, planches de Wenceslaus Hollar et David Loggan exemplaire de Samuel Pepys, Pepys Library, Magdalene College, Cambridge, PL 2903 ; autre exemplaire, Royal Collection, RCIN 1046719
- Couronne de Saint-Édouard, or, 1661, fournie par Robert Vyner, avec modifications et ajouts postérieurs Royal Collection, RCIN 31700, Jewel House, Tour de Londres
- John Strype, A Survey of the Cities of London and Westminster, Londres, 1720, notice du mât du Strand (état en 1713, achat par Newton, remontage à Wanstead) cité d’après The Grub Street Project
- Objectif de Christiaan Huygens de 122 pieds de focale, monté à Wanstead sur le mât acheté par Newton, monture à inscription de Warren de la Rue The Royal Society, Londres
- John Wilmot, comte de Rochester, satire sur Charles II, vers 1673, diffusée en copies manuscrites (« Restless he rolls about from whore to whore, / A merry monarch, scandalous and poor ») édition de référence ; cité d’après C. Jackson
- Statue de Charles II, laiton doré, atelier de Grinling Gibbons, offerte par Tobias Rustat, 1676 selon le Royal Hospital, vers 1680-1682 selon d’autres notices, bronzée au XVIIIᵉ siècle et redorée en 2002, Figure Court Royal Hospital Chelsea, Londres
Bibliographie
- Ronald Hutton, The Rise and Fall of Merry England. The Ritual Year 1400-1700, Oxford, 1994, XI-366 p., ISBN 0-19-820363-2 Oxford University Press
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